Le retour de la machine à perdre

Moi, si j’étais électeur de droite, disons UMP, je me ferais du souci.

La météo du moment vous a des allures de crachin, pour qui avait rêvé ces derniers mois de la Grande Réforme. Il fait vilain temps pour qui espérait que la France, enfin, allait simultanément libérer l’énergie de ses entrepreneurs des pesanteurs de l’Etat-Providence – comme ont su le faire avec tant de bonheur les Etats-Unis et la Grande-Bretagne – et remettre au goût du jour des valeurs que trente ans de post-soixante-huitardisme avaient quelque peu bousculé: l’Ordre, l’Autorité, le Travail, la Famille, la Patrie (oui bon ben j’y peux rien, moi, si Philippe Pétain était plutôt à droite, comme garçon), voire Dieu, si affinités.
Il faut dire que l’électeur UMP s’était trouvé un chef, un vrai, qui par la magie de son verbe, par son énergie inépuisable, allait rendre tout celà possible. Car ce chef avait un truc imparable: la maîtrise absolue du temps et des contenus des médias, en matière de politique voire au delà. Depuis 2002 il créait, à son gré, ce qu’on appelle « le débat ». Sur à peu près tout et n’importe quoi, parfois « à contre-pied »- genre récupération de propositions réputées de gauche -, parfois dans le limite bordure – clins d’oeil lourdissimes à l’électorat Lepéniste, mais toujours, au final, à son avantage. Même après la victoire, cette machine à gagner les élections continuait sur sa lancée, et semblait ne devoir se calmer qu’après 2012, une fois le deuxième mandat acquis. Et encore.

Las: Nicolas Sarkozy ces dernières semaines ne contrôle plus rien, son pouvoir quasi-magique de « faire » l’actualité politique part en sucette. Cette perte de contrôle s’est récemment manifestée de deux façons:
– Par le vacarme assourdissant d’un événement qui n’aurait du être qu’une douce mélodie

 

– Par le lancer d’un javelot qui, contre toute attente, s’est en chemin transformé en boomerang dévastateur

Le tintamarre inattendu: la banlieue parisienne souffre parfois d’un mal-être qui, à son paroxysme, ramène ses habitants au degré zéro de la vie en société. C’est le règne de la violence, de l’affrontement entre bandes, la loi des petits caïds prêts à tout pour une parcelle de pouvoir. Prenez Neuilly-sur-Seine, par exemple: la campagne pour l’élection municipale, là-bas, c’est South-Central, Los Angeles, à la grande époque du tabassage de Rodney King. Baston générale, du sang sur les murs. A ma droite: un chouchou de l’ex-femme du Président, un fils du Président, un candidat UMP officiel, un candidat UMP dissident. A ma gauche: euh… ben, à ma gauche, pas grand-chose mais c’est pas grave, c’est de l’autre côté que çà se passe.
Au départ, la manip’ s’annonçait tranquille: le Président, ex-maire de la ville, adoube officiellement son porte-parole David Martinon pour lui succéder, quoi de plus naturel. Et là, çà commence à déraper. Le jour de son intronisation, en plein hôtel de ville, la foule des militants UMP locaux ne veut pas du parachuté et le fait savoir: « Martinon, non, non », crient ces braves gens (on aurait été à Pantin ou Aubervilliers, ç’aurait plutôt été « Martinon, tête de fion », mais à Neuilly on sait se tenir). Par la suite le feuilleton se corse: Jean Sarkozy entre en scène, d’abord pour soutenir Martinon dans sa campagne, puis pour le torpiller en sous-main avec la complicité d’Arnaud Teullé, un des colistiers du parachuté.

Jean Sarkozy, signalons-le au passage, a un impact médiatique du tonnerre: il a en commun avec Rahan, le héros de BD, d’afficher une longue crinière blonde du plus bel effet. Rahan, vous connaissez? L’homme des âges farouches, fils de Craô… Jean-han, lui, c’est l’homme à face trop louche, fils de Sarkô.

Entretemps l’UMP locale a investi Jean-Christophe Fromentin, au départ candidat dissident divers-droite. Des rumeurs bruissent sur une possible candidature de Jean-han. Là-dessus Arnaud Teullé, l’autre Martinonicide, se déclare candidat. Dissident, donc, du coup. Et propulse Jean-han comme candidat aux cantonales. Vous suivez? Moi, j’ai un peu de mal. En tout cas les médias ont largement couvert toutes ces histoires… Et une interview par-ci, et un sujet télé par là… Bref, ce qui ne devait être qu’une formalité discrète se transforme en un bruyant barnum.

L’abus de confiance (en soi): vous le savez, et nous en avons parlé ici-même, notre Président, à défaut de tenir ses promesses sur le pouvoir d’achat, se pique de « re-civiliser » ses compatriotes. Les valeurs, le Bien, le Mal, tout çà, l’Elysée a décidé de s’en occuper. Cette initiative se décline sur deux axes:

  • L’un, plutôt risible, déclenche la colère de tous ceux qui, à droite comme à gauche, entendent laisser Dieu et la spiritualité à leur place, c’est-à-dire hors des sphères du pouvoir républicain et de l’organisation de la chose publique. Par petites touches, le Chef de l’Etat les y réintroduit. Exemple entre tous, le fameux discours du Vatican: « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance ». Et en matière de pédophilie, les instituteurs pourront-ils, un jour, espérer faire jeu égal avec les curés?
  • L’autre est franchement plus sinistre: l’enseignement de la Shoah et de ses implications morales, notamment, ne serait pas aujourd’hui correctement assuré par l’Education Nationale. Nicolas Sarkozy, lui, il sait comment faire: il faut ajouter de la proximité, de l’émotion, coco. D’où l’idée d’un « parrainage » de chacun des 11 000 enfants déportés par les élèves de CM2. Tollé quasi-général, de Simone Veil aux enseignants, en passant par les pédo-psychiatres, pour d’excellentes raisons. Cette irruption du spectaculaire – sur le fond et la forme – sur un tel sujet a choqué. On pourrait ajouter que les effets d’une telle « personnalisation » pourraient être inverses de ceux espérés… Conversation de deux gamins de 10-11 ans, entre Titeuf et Nintendo DS: « Eh, comment il s’appelle, toi, ton filleul de la Shoah ?- Euh… Maurice Elie – Ouah, t’as du bol, eh, moi c’est un nom polonais, c’est trop nul! ». J’exagère? Pas sûr. Ce qui est certain c’est que lorsque j’étais en CM2 (c’était il y a très très longtemps), il y avait une expression très populaire dans les cours de récré pour désigner les idées saugrenues: « N’importe quoi, du moment que çà mousse »

Bref, les initiatives du Président en matière de « civilisation » lui reviennent en pleine poire.

Il va falloir que Nicolas Sarkozy se fasse une raison: sa belle mécanique médiatique fonctionne de plus en plus à son détriment. Du coup, et sur fond de dégringolade dans les sondages de l’intéressé, l’électeur UMP est en droit de se demander si la Droite française, en se jetant dans les bras de l’artiste, ne vient pas de remettre en marche la fameuse machine à perdre. Symptôme à Paris: dix-neuf listes UMP dissidentes! Heureusement qu’il n’y a que vingt arrondissements…

Non, franchement, si j’étais de droite, je me ferais du souci. Mais bon, chacun sa merde.

Ciao, belli.

4 réflexions sur “Le retour de la machine à perdre

  1. Salut.Par définition, on ne se connaît pas, mais on a une copine en commun (je n’en dirais pas plus, de toute façon, ça n’est pas sexuel…) qui m’a transmis le lien vers ton blog.Bon, ça doit être une question d’âge, mais je ne suis pas particulièrement attiré par la blogosphère, même si j’ai voté Ségolène.C’est donc plus par gratitude envers ladite copine que par réelle curiosité que je suis donc allé faire un petit tour vers l’helvétie virtuelle.Eh ben, je ne suis pas déçu, dis-donc ! Ton blog, c’est trop de la balle qui tue comme on dit aux USA. Bien sûr, c’est drôle, mais surtout, c’est délassant côté zygomatiques à 47%. Et en France, chez la mère patrie, on a carrément oublié le sens de l’humour. On n’est même plus cyniques. Alors merci pour l’air frais ça doit être les Alpes…).Zezazou

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  2. Je ne sais pas si c’est les Alpes… Ma devise, çà serait celle du magazine « Pilote » dans les années 70: « S’amuser à réfléchir ». Mais bon, il ne ne faut pas désespérer, il y a quand même Philippe Val, Cavanna et Delfeil de Ton. Ceux-là ont VRAIMENT du talent, et depuis très longtemps.Merci de tes compliments quoiqu’il en soit, et bonjour à notre amie commune!

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  3. Heureusement Claude Allègre pourrait désamorcer la situation, sortir Nico de sa « séquence » de lose, unir les français (contre qui ? reste la question) en faisant péter sa fameuse rhétorique fédératrice.De quoi rassurer L’Homme de Droite Lambda.

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