Sandrine Rousseau, Epouvantail à Gogos

Lors des journées d’été d’Europe-Ecologie-Les Verts (EELV), Sandrine Rousseau, cheffe de file des écolos à l’Assemblée Nationale, a pensé qu’il serait judicieux de déclarer publiquement «Il faut aussi changer de mentalité pour que manger une entrecôte cuite sur un barbecue ne soit plus un symbole de virilité» – déclaration dans l’esprit de son dernier essai, co-écrit avec Adélaïde Bon et Sandrine Roudaut (Par delà l’androcène, Seuil). Comme la vérole sur le bas-clergé breton, la réactio-/fachosphère, avec d’autres, s’est jetée sur elle à coup de tweets hargneux ou ironiques – et voilà une partie de la scène politico-médiatique embarquée dans un de ces débats de fond dont la France a le secret, en l’occurrence: faut-il crier haro sur la pratique du barbecue, pratique genrée s’il en est? Ou plus exactement sur la place que prend cette pratique dans les représentations des masculinités – étant entendu que la consommation de viande d’une part, la combustion de charbon de bois d’autre part, sont mauvais pour la planète? Si le barbecue soudainement n’était plus ouvertement un « truc de mecs », son usage ne serait plus valorisé dans nos « sociétés patriarcales » et diminuerait, et ça serait mieux pour la planète. Enfin, si j’ai bien compris. Bravement, dans un billet publié dans Libération, Marie-Eve Lacasse et Sandra Luyssen remettent une pièce dans le juke-box et donnent raison à l’universitaire et députée de Paris, évoquant les nombreuses recherches sociologiques relevant l’association de la consommation de viande grillée à des postures « virilistes » d’une part, la sur-représentation des hommes dans la production de gaz à effets de serre d’autre part. Bon.

A toutes fins utiles – car il faut d’abord « se situer » – je tiens à souligner que je suis un homme-blanc- hétérosexuel-cis-genre-de-bientôt-soixante-ans – et n’en tire ni honte ni fierté, nonobstant. Et cette polémique m’interpelle, comme on dit. Car moi-même j’aime cuisiner au barbecue, pas que de la viande, d’ailleurs. Et si, comme tout le monde, j’ai bien remarqué que ce genre d’appareil attirait immanquablement la population masculine des assemblées (bière à la main pour que le tableau soit complet), je n’ai jamais imaginé que l’instrument qui me sert à déplacer ou retourner les aliments puisse être un prolongement de ma bite.

Mon « barbec » Weber (« In every American backyard since 1952 », qu’ils disent)

Sandrine Rousseau est une personne intelligente, et l’éco-féminisme dont elle se réclame est une pensée parfaitement respectable. Cela étant dit – et ce n’est pas parce que je suis moi-même adepte du barbecue, moi l’homme-blanc…etc, j’ai tendance à penser que sur un coup comme ça elle déconne à pleins tubes. De même qu’elle avait déconné ferme quand, durant la campagne présidentielle, elle s’en était prise au communiste Fabien Roussel qui avait tweeté qu’un bon repas c’était « une bonne viande, un bon vin, un bon fromage » (tout en précisant qu’une alimentation de qualité n’était pas à la portée de toutes les bourses, ce qui était son propos central).

Sandrine Rousseau est une personne intelligente, mais il semble lui avoir échappé que l’agora médiatico-politique n’a pas grand-chose à voir avec l’espace académique dont elle est issue. Il semble lui avoir échappé qu’elle était désormais une personnalité politique en vue et que son boulot, c’était de faire de la politique, justement. Pas de « faire le buzz » en surjouant une « radicalité » qui lui a permis d’atteindre une place prééminente au sein d’EELV. Car autant le lui rappeler tout de suite: la politique c’est l’art de convaincre, et avoir convaincu une petite moitié des militants de son parti lors de la « primaire » ne lui permet pas de prétendre au statut de pasionaria-mobilisatrice-des-foules. Dit autrement: les non-membres d’EELV sont largement majoritaires dans l’électorat susceptible de voter à gauche, et ils et elles se contre-foutent, pour la plupart, des débats autour des thématiques éco-féministes.

Il en est, en revanche, que la mise en avant, par une leader de la gauche, de « questionnements » autour de la consommation de viande grillée et de ses liens supposés avec la « domination masculine » et l’avenir de la planète ravissent au plus haut point: je veux parler des hérauts du « business as usual », je veux parler des obsédés de « l’identité française », quand ce ne sont pas les mêmes. Pour tous ces gens, les déclarations de Sandrine Rousseau sont une aubaine.

Je suis en train de lire un essai de l’Américain Thomas Frank (Pourquoi les pauvres votent à droite, 2004) qui explique comment les Républicains, depuis les années 1990, ont réussi à préempter un électorat populaire blanc en se présentant comme les défenseurs des « Américains authentiques » et de leurs « valeurs traditionnelles ». Et ce, par contraste avec des Démocrates vus comme trop intellos, trop urbains, comme davantage soucieux des minorités raciales et sexuelles que du sort des cols bleus de la « Rust Belt ». On note que Nicolas Sarkozy ne fit pas autre chose en 2007 lorsqu’il se proclama le défenseur de « la France qui se lève tôt ». Lorsque Sandrine Rousseau met en avant ses réflexions d’universitaire éco-féministe, elle ne dit pas nécessairement des conneries. Mais politiquement, elle en fait.

Car elle ouvre un boulevard à toutes celles et tous ceux qui n’ont de cesse d’opposer leur « bon sens » (les opposants au mariage homosexuel se sont groupés sous l’appellation « sens commun ») à une gauche « écolo-punitive » en décalage avec la vie et les aspirations des « vraies gens »: avec cette histoire de barbecue, pratique populaire s’il en est, on est typiquement dans ce schéma opposant des intellos chiant-e-s à de « braves gens » qui ne demandent qu’à se faire plaisir de temps en temps. Avec ce genre de « prise de position » d’EELV – car volens nolens les déclarations de Sandrine Rousseau font office de parole de sa formation politique – les écologistes ne sont pas prêts d’exploser les compteurs de la popularité, tandis que la droite et l’extrême-droite laisseront entendre que ce genre de discours EST le programme politique des Verts (« Fini la viande, a p’us le barbecue »). Or si les Verts ne manquent pas d’idées, si sur bien des points ils ont eu raison avant tout le monde, s’ils ne manquent pas de personnalités brillantes, il est une chose qui leur manque cruellement en France: un électorat substantiel et stable pour ce qui est des scrutins nationaux. Or un électorat ça se conquiert et, pour ça, il faut lui parler. Et on ne s’adresse pas à Monsieur-et-madame-tout-le-monde en agitant des réflexions d’ordre académique – surtout si elles se prêtent à la caricature. Que je sache, les communistes n’ont pas mobilisé les foules (il y a bien longtemps) en expliquant la théorie de la valeur selon Marx. Plutôt que des considérations éco-féministes de certain-e-s de ses membres, EELV serait bien inspiré de parler, par exemple, des gaspillages énergétiques et des moyens d’y remédier. Ou encore rendre compte de l’action du groupe Vert au Parlement Européen face aux lobbies agro-industriel ou du transport routier – c’est pour ça qu’ils ont été élus, en France comme ailleurs.

En attendant, avec sa sortie sur le tropisme « viriliste » du barbecue, Sandrine Rousseau s’est de nouveau installée dans le personnage d’un épouvantail propre à faire fuir tous les gogos: les gogos qui prendront pour le programme d’un parti ce qui n’est que digression d’une représentante somme toute minoritaire (comme tous les autres, d’ailleurs) de ce parti, les gogos qui se diront que, décidément, les écolos ne sont là que pour faire chier le monde. Et tous ces gogos, ça risque de faire beaucoup de bulletins de vote perdus. Entre refuser la démagogie et se tirer une balle dans le pied, il y a des nuances: ça s’appelle faire de la politique, Sandrine Rousseau ferait bien d’en prendre conscience si elle continue de parler au nom de l’Ecologie.

Quant à moi, j’ai beau désormais savoir qu’avec mes grillades au barbecue je suis dans une hexis masculiniste doublée d’une pratique parait-il nocive pour le climat, en fait je dois bien admettre que je m’en fous. Mais alors complètement.

See you, guys

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