Lettre aux Moscoutaires

… Lettre à Madame et Messieurs Le Pen, Mélenchon et Zemmour et à toutes celles et tous ceux qui pratiquent l’anti-impérialisme à géométrie variable, donc.

On ne va pas se mentir: depuis un mois, vous avez pris l’air con, si besoin était. Car cela fait aujourd’hui un mois que Vladimir Poutine a déclenché une vague de mort et de désolation en Ukraine. Un mois que la guerre, la vraie, la conventionnelle avec chars, missiles, hôpitaux et immeubles bombardés, réfugiés par millions, s’est invitée aux portes de l’Europe. De ce flux de mort, de destruction, on ne voit pas la fin. La seule bonne nouvelle, dans cette histoire, c’est que Poutine s’est fourré le doigt dans l’oeil en espérant une victoire rapide de son armée d’une part, un éclatement des solidarités intra-européenne et « occidentale » d’autre part. « Le pouvoir absolu corrompt absolument », disait Lord Acton (1834-1902), dans le cas de Poutine on pourrait ajouter qu’il ne rend pas très malin. Mais revenons à vos petites personnes et à vos séides: si je dis que vous avez pris l’air con c’est que depuis des années, vous, après d’autres, nous laissez entendre une petite musique lancinante. Une petite musique faite de récriminations contre l’impérialisme américain, contre cette OTAN dont la France devrait sortir. Faite de complaisance, pour ne pas dire de bienveillance, à l’égard de l’hôte du Kremlin. A tel point que vous puissiez très légitimement vous voir affublés du qualificatif de « moscoutaires » (comme je n’eus aucune hésitation à le faire ici-même en 2014 à propos du Front National), en plus vous êtes trois, ça tombe bien. Au delà de vos différences – singulièrement entre M. Mélenchon et les deux autres, on retrouve chez vous trois un identique tropisme anti-américain (naguère porté par un Jean-Pierre Chevènement ou un Philippe de Villiers), qui voit dans l’action (ou l’inaction) de la première puissance mondiale la cause première non-causée de tous les désordres du monde. En l’occurrence, alors que depuis plusieurs mois s’amassaient les forces russes aux frontières est et nord de l’Ukraine, vous n’aviez que « l’agressivité de l’OTAN » à la bouche. Or les mots ont un sens. Le fait que le pacte militaire occidental se soit étendu jusqu’à toucher ses frontières nationales peut être perçu par le pouvoir russe comme de l’agressivité, on peut l’expliquer, le comprendre. Mais faire traverser la frontière d’un pays voisin à ses divisions blindées, à ses missiles et à ses avions, ce n’est pas de l' »agressivité », c’est une agression, tout simplement. Une agression que les Ukrainien.nes perçoivent bien plus distinctement, c’est peu dire, que les Russes n’ont jamais perçu « l’agressivité » de l’OTAN. Du coup, je le redis, vous avez l’air con. Au mieux.

Il est vrai que l’Histoire vous a donné des arguments – on remplirait des bibliothèques avec le seul récit des méfaits de l’impérialisme américain, de Santiago du Chili à Hanoi en passant par Bagdad. il est vrai que cet impérialisme-là n’est « bienveillant » que dans l’esprit de ses promoteurs ou des colons de Cisjordanie. Il est vrai que l’adhésion à l’OTAN matérialise un état de domination stratégique, militaire et, accessoirement, commerciale – pour le plus grand bonheur des actionnaires de Lockheed Martin et autres « masters of war », comme le chantait Bob Dylan. Il est vrai que l’Amérique post-« reaganomics » a beaucoup à voir avec les dégâts sociaux et environnementaux que suscite la mondialisation économico-financière.

Seulement voilà: d’où parlez-vous, camarades? « De France! », répondez vous d’une seule voix. « Oui mais pas de la même France! », ajoute Monsieur Mélenchon – on ne saurait qu’en convenir. Mais encore? Allez, je vais vous aider, car le mot vous écorche un peu la gueule: vous nous parlez depuis l’Europe. Une partie du monde à propos de laquelle il n’est pas interdit non plus d’aller chercher des arguments historiques. Pour constater que l’Europe, en 1914, au nom d’idéologies nationalistes, s’est jetée toute seule comme une grande dans un bain de sang. Et que parmi ces nations « somnambules » (« The Sleepwalkers », Christopher Clark, 2012), la République française, serbophile et fière de son alliance de revers avec l’empire russe, ivre de revanche et de « ligne bleue des Vosges », n’a pas été pour rien dans le désastre qui fut la matrice d’un désastre encore plus grand, vingt-cinq ans plus tard. Sur le champ de ruines qu’était l’Europe en 1945 s’étendirent deux zones d’influence politico-militaires qu’un mur séparait. D’où parlez-vous, camarades? Vous qui êtes férus d’Histoire, vous ne sauriez ignorer que vous nous parlez depuis un territoire qui fut naguère situé à l’ouest d’un mur érigé par ceux qui en dominaient la partie est. Un enclos – un « rempart anti-fasciste » pour le Parti communiste est-allemand et ses homologues – qu’on voulait infranchissable pour tous ces Est-Européens qui ne souhaitaient qu’une chose, vivre à l’Ouest. Mais qu’est-ce qui pouvait bien pousser tous ces gens à vouloir prendre la tangente? A « voter avec leurs pieds », comme on disait alors? Pour la faire courte: parce que de l’autre côté, on vivait mieux. Ou moins mal. Vous nous parlez depuis cette partie de l’Europe qui, sous l’emprise de « l’impérialisme américain », a développé, que ça vous plaise ou non, un mode de vie suffisamment attrayant pour que des dizaines de millions de personnes aspirent à le partager. Un mode de vie dont l’OTAN – avec ou sans la France dans son Commandement Intégré – fut le rempart, sauf à considérer les divisions blindées du Pacte de Varsovie alors massées à l’est comme une menace exagérée par la propagande américaine. Comme, il y a un peu plus d’un mois, les divisions russes à l’est et au nord de l’Ukraine, si on en croyait certain.e.s, suivez mon regard. C’est de là, après des décennies à l’abri de l’OTAN, que vous nous parlez, camarades.

Alors quoiqu’on puisse dire de l’arrogance des occidentaux au crépuscule de l’Union Soviétique et de son glacis de « pays frères », des crispations sécuritaires que cette arrogance a suscitées au sein de l’appareil politico-militaire russe (singulièrement à sa tête), quelles que soient les considérations géo-politico-historico-culturelles sur la « proximité » de l’Ukraine et de la Russie, il est un fait têtu: le peuple ukrainien, dans sa majorité pourvu qu’on lui donne la chance de l’exprimer, n’aspire pas à la tutelle de la Fédération de Russie. Tant qu’à choisir un impérialisme, il préfère celui d’un pays lointain. L’OTAN, donc. Et, surtout, le mode de vie et les valeurs politiques qui vont avec: des choses futiles comme la liberté de penser, d’écrire, de lire, de voter, de circuler. Toutes choses dont leurs « frères et soeurs » russes sont privé.e.s depuis une vingtaine d’années. Contrairement à nous, Européens.

Mais des souhaits du peuple ukrainien, vous vous foutez comme de votre premier communiqué de presse. Chez Madame Le Pen ou Monsieur Zemmour, la volonté des peuples c’est peu de chose, pourvu que ce bastion de la « race blanche », des valeurs chrétiennes et familiales, du virilisme décomplexé et homophobe qu’est la Russie de Vladimir Poutine à leurs yeux, soit préservé et renforcé. Chez Monsieur Mélenchon, on a l’anti-américanisme si radicalement chevillé au corps que l’on s’est persuadé que si tant d’Ukrainien.e.s aspirent à la démocratie occidentale, c’est qu’ils et elles sont victimes d’un lavage de cerveau. Alors Monsieur Mélenchon se prend pour la réincarnation de Nasser, Soekarno, Nehru ou Ben Barka et se déclare « non-aligné ». Non-aligné sur le peuple ukrainien, c’est certain.

Vous voilà, les « trois moscoutaires », à quelques semaines de solliciter les suffrages des Français.e.s pour en assurer la présidence. Et notamment conduire en leur nom la politique étrangère de la France, « domaine réservé » s’il en est d’un président ou d’une présidente de la République. Autant vous dire que, dans ce domaine, vous avez autant de crédibilité à mes yeux que Monseigneur Barbarin en matière de protection des mineurs. Rien que pour ça – mais pas que – l’espérance de mon suffrage, vous pouvez vous l’administrer sous forme de suppositoire.

Je ne vous salue pas

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