Sondages politiques : Intentions, Piège à Cons ?

« Si l’élection avait lieu dimanche prochain… », précise l’écran des panélistes des instituts de sondage, «… pour qui voteriez-vous ? ». Bien sûr, l’élection n’a pas lieu « dimanche prochain » mais bon, on ne va pas s’arrêter à ça… Pas bégueule, le ou la panéliste s’exécute et coche dûment un nom sur une liste. Et nous voici au cœur de l’outil d’âge multi-décennal qui rythme invariablement toute période électorale, en France et ailleurs: le sondage d’intentions de vote. De ce bref échange entre l’institut et les élu.e.s de son échantillon représentatif, bien sûr précédé de questions « filtre » (par exemple, chez Ipsos, la « certitude d’aller voter » sur une échelle de 1 à 10 ) et suivi de questions « descriptives » (informations socio-démographiques, votes aux scrutins précédents…) s’élaborent le récit médiatique de la campagne – ascension, baisse ou stagnation de l’un.e ou de l’autre par rapport aux vagues d’enquête précédentes – et les commentaires confiants/inquiets sur le devenir politique des participant.e.s – inévitablement lié à leur performance sondagière.

Passons sur LA polémique centrale autour de la diffusion de ces chiffres, à savoir son caractère performatif: les scores publiés peuvent influencer à la fois les électeurs/trices, le comportement des candidat.e.s, sans oublier les maires dont les adoubements sont sollicités en cette élection présidentielle – bref, un côté prophétie auto-réalisatrice. Passons également sur la pertinence plutôt douteuse des « redressements » opérés sur les données brutes. Notamment la « rectification » des déclarations de votes passés en fonction des résultats réels (par exemple: Fillon a obtenu 20.0% des suffrages exprimés en 2017 mais oups, dans mon échantillon seulement 17.5% me disent avoir voté pour lui. Qu’à cela ne tienne, je vais gonfler la proportion de ces gens de 14% (20/17.5 = 1.14) et ainsi de suite pour tous les votes passés, à la hausse ou à la baisse – elle est pas belle, la vie?), passons de même sur la rigueur toute théorique avec laquelle les échantillons d’électorat sont sélectionnés et recrutés (cf. « Dans la fabrique opaque des sondages », Luc Bronner, « Le Monde », 4 Novembre 2021)… Même si, en soi, ce ne sont pas des questions triviales. Passons enfin sur les injonctions paradoxales qui accompagnent ces données: elles ne sauraient être lues que comme « un reflet de la situation à l’instant t » mais leur nature même incite chacun.e à la spéculation sur les résultats du scrutin à venir. Intéressons-nous plutôt à l’essence même de ces informations, les « intentions » en tant que telles.

L’ intention de vote est le pendant politique de l’ intention d’achat en recherche marketing. Or en marketing, aucune personne au cerveau normalement constitué n’utiliserait cette information de façon littérale – et certainement pas pour mesurer/anticiper une part de marché. Une intention d’achat n’est qu’une mesure parmi d’autres, une variable qu’on cherchera à expliquer (par des mesures de perception de la marque, du produit, de son prix…) plutôt qu’à isoler. Même si cet indicateur pourra être utilisé pour départager les options que l’on teste avant un lancement, en aucun cas il ne saurait constituer une simulation fiable du comportement en situation d’achat réelle. Pourquoi un comportement électoral serait-il plus facile à mimer que l’achat d’un flacon de shampooing? Suis-je plus facile à comprendre comme électeur que comme consommateur?

Penchons-nous sur la Rolls Royce des sondages en cette élection présidentielle: l’ « Enquête électorale 2022 » – 12 499 personnes interrogées entre le 3 et le 7 Février 2022 (Vague 5, Ipsos-Sopra Steria pour Sciences Po-CEVIPOF /Fondation Jean Jaurès/« Le Monde », Février 2022), excusez du peu. Cet échantillon pléthorique garantit a priori une lecture confortable des scores (intervalles de confiance minimisés). Cela étant, les auteurs/trices de ce rapport ne s’en cachent pas, les « intentions » mesurées sont partielles: 65% sont « certains d’aller voter » (p. 15). Parmi ces personnes, 5% n’expriment aucun choix parmi les candidats et candidates (p. 20): les scores sont donc mesurés sur un peu moins de 62% de l’échantillon. Enfin, ce choix n’est déclaré « définitif » que par 54% de ces 62% (p.25)… soit environ un tiers des personnes interrogées. Dans le même document, la volatilité de ces intentions est par ailleurs évaluée en détail grâce à une étude « longitudinale » (mêmes personnes interrogées sur plusieurs vagues): on y apprend (p. 30) que sur un mois, plus d’un.e électeur/trice sur dix (11%) a changé de candidat.e. On peut très bien faire l’impasse sur ces gros trous dans la raquette et remettre une pièce dans la machine à spéculer et/ou se dire que de toute façon, c’est comme ça et pas autrement.

Sinon, on peut partir de l’hypothèse que signifier à Ipsos ou à ses concurrents une intention de vote à deux mois du scrutin constitue davantage la réponse polie à une injonction ritualisée (« je participe à un sondage ») que l’expression d’une opinion en soi – or ce genre d’exercice est supposé être une « enquête d’opinion » pour comprendre la façon dont l’électorat réagit à l' »offre » qui lui est proposée. On peut partir, donc, de l’hypothèse que la vérité d’une telle opinion se situerait davantage dans la formulation de préférences entre différent.e.s candidat.e.s, une hiérarchie au sein d’un ensemble pertinent – à savoir toutes celles et tous ceux, parmi les protagonistes de la campagne, qu’on connait et dont on a une idée suffisamment claire de ce qu’ils/elles proposent et représentent. Que dans « L’enquête électorale 2022 » on se retrouve avec deux tiers des personnes interrogées dont les intentions « flottent »… ou qui n’en ont pas, rien de surprenant: exprimer une intention de vote définitive, c’est de facto choisir une option à l’exclusion de toute autre, ce qui n’est réaliste que pour une minorité de l’électorat substantiellement politisée et/ou motivée par la campagne. On objectera qu’avec le déploiement de celle-ci, notamment dans les médias audiovisuels, davantage de gens vont se faire une idée du bulletin qu’ils et elles sont susceptibles de mettre dans l’urne. Et alors? Quand bien même toutes les personnes interviewées seraient en mesure d’en faire un (ce qui n’est pas gagné, même à une semaine du scrutin), contempler les pourcentages de leurs « choix » ne permettra en rien de saisir ce qui est l’essence même d’une campagne électorale: une compétition. Et cette compétition se passe tout autant dans la tête de chaque citoyen.ne que sur les tréteaux médiatiques. C’est à cela qu’on devrait s’intéresser, bien davantage qu’à la simulation grossière d’arbitrages qui, pour beaucoup, ne se feront que dans l’isoloir.

Alors pour autant qu’on n’aie pas la prétention d’anticiper quoi que soit, on pourrait imaginer de mener et diffuser des enquêtes portant sur ce qu’une forte proportion d’électeurs/trices ont en tête tout au long de la campagne: un « portefeuille d’options » – avec un questionnaire qui ferait délibérément l’impasse sur l’échéance électorale. On demanderait simplement de classer les candidat.e.s (connu.e.s) sur un axe allant de « Correspond tout-à-fait à mes idées » à « Ne correspond pas du tout.. ». On s’apercevrait que « cohabitent » en tête de classement chez certain.e.s des duos, des trios etc… que ces «cohabitations» évoluent dans le temps et que les écarts de préférence varient – tel.le candidat.e n’est pas aussi loin devant tel.le autre chez tout le monde, tout le temps. On pourrait dès lors analyser et comprendre comment la campagne se déroule là, maintenant, tout de suite, plutôt que de fabriquer soi-disant scientifiquement son issue éventuelle, semaine après semaine. Car la réalité, en temps réel, de la « réponse » de l’électorat à la campagne et à « l’offre » qui la sous-tend, c’est plus probablement l’ambiguïté, l’incertitude, l’hésitation que la formulation d’un choix exclusif. Mesurer et publier des intentions de vote, c’est faire l’économie de cette réalité pour produire des pseudo-prévisions qui, en plus, ne s’assument pas en tant que telles.

Elles sont plus faciles à comprendre et moins chères à fabriquer que ce qui serait une véritable « enquête d’opinion » mais, comme les intentions d’achat en marketing, les intentions de vote n’engagent que ceux qui les enregistrent.

Ciao, belli

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