France 2022: A vos Zemmour!

Ira, ira pas? La scène médiatico-politique française s’interroge. D’ores et déjà assuré, si on en croit Libération, du soutien financier du richissime Charles Gave, le multi-récidiviste de l’injure raciale Eric Zemmour doit encore franchir l’obstacle des cinq cents parrainages d’élus si, comme le laisse entendre la petite musique du moment, il entend faire acte de candidature à la Présidence de la République française. A voir, donc. Toujours est-il que le candidat-inch’Allah fait parler de lui. « Le perturbateur » titre cette semaine son employeur, Le Figaro Magazine, annonçant des extraits exclusifs de son « livre choc » et une « réponse » d’Alain Minc. La une du « Fig’ Mag' » nous promet décidément un débat des plus réjouissants: à la France screugneugneu du héraut de la masculinité blanche et judéo-chrétienne « répond » la « mondialisation heureuse » de l’apologue du capitalisme débridé. On vit une époque formidable, comme disait Reiser.

Zemmour candidat-si-ça-se-trouve, voilà qui met un peu d’animation. D’abord parce que ça nous rappelle de bons souvenirs d’il y a quarante ans, lorsqu’un humoriste en salopette et chaussures jaunes nous proposait de « leur foutre au cul » en présentant sa candidature à l’élection qui vit triompher Mitterrand. A l’époque, Coluche finit par jeter l’éponge, menacé, dit-on, par de sombres officines qui ne voyaient pas d’un bon oeil l’irruption d’un comique dans une agora politique très costard-cravate. Quatre décennies plus tard, on a changé de style de clown, le nouveau ne faisant qu’involontairement rire – ou plutôt, ricaner, et ce à ses dépens (cf. par exemple Eric Zemmour, un bon Français, ici-même). Ensuite, justement, parce que cette pré-campagne présidentielle c’est un électro-encéphalogramme plat: du long-métrage quinquennal pas encore commencé, on ne voit pour le moment défiler que le générique, figurants compris.

Un peu d’animation, donc, mais aussi une bonne dose de sidération: voici qu’à l’échéance faîtière de la démocratie française se profile le surgissement probable non d’un acteur mais d’un commentateur du champ politique, voici qu’un « pure player » de l’agit-prop médiatique laisse entendre qu’il se verrait bien aux manettes de la 6ème puissance économique mondiale; et voilà, surtout, que se trouvent potentiellement parachutées, dans le débat à venir, les obsessions « identitaires » les plus rances, les angoisses des « grands remplacés », les névroses recuites d’une franchouillardise vichyste et/ou pro-OAS et les convictions réactionnaires les plus débridées: le compteur du déconnomètre du monde politique français, déjà très sollicité, risque de ne pas y survivre. Eric Zemmour et sa possible candidature à l’élection présidentielle, un élément « perturbateur », certes – la formule de la une du « Fig’ Mag' » est tout-à-fait appropriée. Mais « perturbateur » de quoi, au juste?

Qui dit « perturbation » suppose par ailleurs une forme de normalité. La candidature de Coluche, en 1981, c’était la mouche dans le lait d’un très prévisible et très codifié affrontement gauche-droite, les Marx Brothers débarquant sur un plateau de tournage d’Otto Preminger. Quarante ans plus tard, de quoi est donc faite la surface du lac que le caillou Zemmour viendrait perturber? Le pouvoir de centre-droit d’Emmanuel Macron ne vise in fine que sa propre perpétuation, on chercherait en vain une quelconque colonne vertébrale idéologique dans cet assemblage d’opportunistes et de girouettes ayant sauté dans le train de l’ancien ministre de l’économie – n’était le robuste credo néo-libéral des « réformes nécessaires ». Choisir Macron en 2022, c’est somme toute, et au mieux, se résigner à une terne « position du gestionnaire » agrémentée de quelques sex toys sociétaux. Cependant une droite en lambeaux se lance, avec ou sans primaires, dans un concours Lépine des mesures sécuritaires tandis qu’à gauche on a résolument choisi de « se compter »: confondant scrutin majoritaire à deux tours et élections proportionnelles à l’israélienne, les un.e.s et les autres y vont en solo – trotskistes, communistes, socio-démocrates. écologistes, Arnaud-Montebourgeois (?) et, bien sur, « insoumis » – en croisant les doigts pour ne pas se couvrir de ridicule. Last but not least, Marine Le Pen remet ça. Tout ce petit monde a les yeux rivés sur les sondages d’intention de vote, feignant d’ignorer leur large part d’incertitude et comptant sur le caractère performatif de la diffusion de chiffres bien vite et pompeusement qualifiés « d’état de l’opinion » (nous y reviendrons peut-être dans un prochain article). Cette course au pouvoir présidentiel se résume donc, à date, à une « conjuration des égos », une pièce de théâtre où chaque personnage s’affuble d’oripeaux supposés l’identifier aux yeux de l’électorat. Seulement voilà, et ce n’est pas un effet de la pandémie: la pièce se joue quasiment sans public. En tout cas si on en juge par la massive et croissante abstention, d’un scrutin l’autre. La nature du casting, par ailleurs, ne saurait inverser cette tendance lourde: par quelle opération du Saint-Esprit assisterait-on à un rebond du civisme électoral lorsque, parmi les prétendants et prétendantes, on compte un président et une présidente de région ainsi que la maire de la capitale, les unes et l’autre à peine en fonction après leur ré-élection respective? Voici des gens qui, il y a quelques mois, se sont présentés devant les électeurs et électrices en leur disant que ce mandat local, c’était l’histoire de leur vie et qui aujourd’hui expliquent que tout ça c’était pour rire, maintenant démerdez-vous avec mon équipe, j’ai d’autres chats à fouetter. Le pire c’est que personne ne peut prétendre en être surpris, tant le spectacle médiatique autour de ces élections locales s’est focalisé sur la « présidentiabilité » desdites têtes d’affiche.

Dans ce paysage « politique » qui n’est pas sans rappeler la fête du slip des élections européennes, l’irruption d’Eric Zemmour ne saurait « perturber » que celles et ceux qui, comme si de rien n’était, considèrent la situation comme celle d’une démocratie performante… et les instituts de sondage, bien emmerdés pour bidouiller des coefficients de redressement sur ce nouvel entrant. Dès lors qu’on admet que la monarchie élective, centralisée et flanquée d’un parlement faire-valoir que constitue la cinquième république est un horizon démocratique indépassable, que survienne un Macronisme liquéfiant les partis constitués et ne reste qu’une pathétique course de petits chevaux en guise de vie électorale. Minable course dont rien ne saurait exclure a priori un Zemmour, quand bien même son expérience et ses capacités en termes d’exercice du pouvoir – y compris au sein d’une formation politique ou d’une entreprise – sont indiscutablement nulles. Mieux: il a toute sa place dans une compétition où on parlera de tout sauf, précisément, d’exercice du pouvoir.

On se consolera en se disant que s’il concourt, on aura vu un Juif pied-noir porter haut les valeurs d’un torche-cul antisémite comme l’hebdomadaire Rivarol. Alors Françaises, Français, à vos Zemmour!

Ciao, belli

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