France: la Démocratie Tête-à-Claques

Il me faut l’avouer: n’étant pas doué d’ubiquité et, de surcroît, ne résidant pas en France, il est peut-être, « dans les territoires » de l’Hexagone, de vifs et d’importants débats qui passent sous les radars de « Libération », du « Monde » et des journaux télévisés – médias que je fréquente… et donc sous les miens. Mais j’ai tendance à en en douter, tant ces « enjeux locaux » sont relégués en pages secondaires dans lesdits médias. La France est en période électorale, le 20 et 27 Juin se tiendront des élections départementales et régionales: il n’est cependant question, « à la une », que de deux grandes thématiques: une certaine radicalisation du débat public et l’état des forces des un-e-s et des autres… dans une perspective nationale.

Il y a une semaine, Emmanuel Macron se prenait littéralement une baffe, assénée par un hurluberlu féru d’arts martiaux médiévaux et des ténors de la « fachosphère ». Le quidam, dûment gratifié de trois mois fermes de gnouf en comparution immédiate, a accompagné son geste du cri de guerre royaliste « Montjoie, Saint-Denis! ». Grande, belle et moderne nation que la France, septième puissance économique mondiale, un des piliers de l’Union Européenne. Grande nation où, à l’aube du XXIème siècle, l’espace public se trouve encore occupé, ici et là, par des passionnés de l’Ancien Régime version hardcore (« un Bourbon, sinon rien ») et des militants de la IVème Internationale – trotskystes divisés en chapelles s’excommuniant mutuellement du Grand Soir. L’incident n’a pas manqué d’amener un monde politico-médiatique quasi-unanime à déplorer un niveau de violence – verbale et, pour le coup, physique – indigne de l’agora républicaine: la beigne balancée au Président vient incrémenter, façon acmé, une longue liste de dérapages dont les considérations d’un Jean-Luc Mélenchon sur des faits divers « écrits d’avance » en période électorale ne constituent qu’un exemple. En toile de fond, bien sûr, le logos protéiforme et incontrôlé des réseaux sociaux, souvent avalanche de bouses complotistes et de haines purulentes alimentant des « bulles » d’individus atomisés.

Elections régionales et départementales, donc. Mais quels en sont les enjeux, si on en croit les médias nationaux? Principalement, en vrac: Emmanuel Macron et ses partisans parviendront-ils à déstabiliser davantage la droite… se garantissant un nouveau face-à-face avec Marine Le Pen au second tour de la présidentielle de 2022? Le Rassemblement National parviendra-t’il à prendre la tête d’une région et à augmenter son assise locale… en vue de la présidentielle de 2022? Quelle formation, parmi la gauche dispersée façon puzzle, pourra démontrer son potentiel… dans la perspective de la présidentielle de 2022? A droite, cette épreuve régionale permettra-t’elle de conforter un ou une candidate… pour l’élection de 2022? Cet exercice démocratique visant à renouveler des exécutifs locaux ne semble n’avoir qu’un intérêt, aux yeux du monde politique et de celles et ceux – journalistes, sondeurs – qui les observent: nourrir spéculations et stratégies pour le seul vote qui compte, celui qui pour cinq ans désigne le Chef de l’Etat. Fût-il (elle) irrémédiablement voué(e) à prendre, pour des foules nombreuses à plus ou moins brève échéance, la figure d’une tête-à-claques.

Les têtes-à-claques, série TV québécoise

En sus des records d’abstention, l’épisode « gilets jaunes » l’a bruyamment illustré: la défiance vis-à-vis des politiques atteint en France des sommets. Une défiance qui se matérialise tandis que le macronisme déploie son insondable vacuité, « trou noir » ayant absorbé une bonne partie des piliers de la scène politique. Macronisme qui perpétue la séculaire tradition jacobine d’un appareil d’Etat qui, s’il « ne peut pas tout » lorsqu’il s’agit de réguler le monde des affaires, se gargarise de sa toute-puissance pour tout le reste, ou presque.

Or le monde politique français, dans sa structuration comme dans son hubris, est historiquement un décalque de cette vision centralisatrice, quand il ne la glorifie pas par idéologie. C’est pourquoi, durant des décennies, des votes à vocation locale ont pu, fût-ce de façon capillo-tractée, être agrégés nationalement dans leur décompte: parce que les élu-e-s s’inscrivaient pour la plupart dans des formations ayant des projets clairement identifiés dans leur dimension nationale, leur performance locale pouvait s’inscrire dans un récit que puisse comprendre le langage jacobin. Oui mais voilà: ce monde politique français – et singulièrement les partis dits « de gouvernement » – est aujourd’hui cul par-dessus tête et chercher à déterminer si le phénomène du macronisme en est la cause ou bien l’effet relève de la question de la poule et de l’oeuf. Peu importe, au fond, mais toujours est-il qu’aujourd’hui, « derrière » le ou la candidate sollicitant des suffrages locaux il n’y a rien, ou rien de bien clair, en termes de projet national.

De surcroît, les pouvoirs des régions ou des départements, objets du suffrage du moment, s’ils ne sont pas nécessairement une évidence, sont par essence limités: en dernière instance, ce sont les moyens de l’Etat qui font la différence, que ce soit en matière de politique sociale, de la ville, de la santé, de l’énergie, des transports… Or en période de vaches maigres néo-libérales, les dépenses de l’Etat sont comptées, tandis que celui-ci s’arroge le droit de modifier les ressources locales (suppression de la taxe d’habitation, par exemple). Résultat, des élus locaux ou régionaux qui, à un certain moment, n’en peuvent mais, fût-ce dans leur domaine de compétence – citons la politique sociale pour ce qui est des départements. Et cette impuissance organisée se double d’une juxtaposition d’instances – le fameux « millefeuilles administratif » – entretenant la confusion si ce n’est l’inefficacité.

Enfin et surtout, la décentralisation à la française, initiée sous le premier septennat de François Mitterrand et re-visitée trente ans plus tard par François Hollande, a délibérément fait l’économie des identités régionales. Il y a que la République une-et-indivisible prend, par essence, ombrage de tout ce qui laisserait entendre que sa population a des histoires et des cultures plurielles. Surtout, en l’occurrence, sa population dite « de souche »: il est implicitement admis parmi les élites politiques et administratives dirigeantes qu’on serait moins Français si d’aventure on se sentait (éventuellement en premier lieu) Breton, Basque, Alsacien ou Corse – le sabotage de la loi Molac sur les langues régionales en est l’illustration la plus récente. Du coup: un découpage régional sans queue ni tête – Bretagne boîteuse amputée de Nantes, sa capitale historique, Alsace noyée dans un « Grand Est », Flandre et Picardie fusionnées, un « machin » Auvergne-Rhône-Alpes, Pays Basque escamoté… La France s’est auto-découpée comme naguère les puissances européennes ont découpé l’Afrique, ou presque: les régions de France – singulièrement dans leur version la plus récente – ont été pensées pour être intelligibles vues de Paris, c’est-à-dire technocratiquement «gérables», non pour que leurs habitant-e-s s’y reconnaissent. Ce faisant on a gardé un échelon départemental fort, si d’aventure se manifestaient ici ou là des velléités d’harmonisation intra-régionale – « divide & rule ».

Une classe politico-médiatique incapable de penser la scène démocratique autrement qu’en termes nationaux… Mais un paysage politique national de plus en plus vide de projets, d’idées… Qui néanmoins, dans les pratiques électorales, prétendrait « transcender » les enjeux de pouvoirs locaux… Pouvoirs locaux par ailleurs à la fois infantilisés et historiquement/géographiquement désincarnés par l’Etat: nombreux sont les électeurs et électrices qui sentent bien, confusément, que le « système » est profondément vérolé.

Au « gilet-jaunisme » stérile, aux taux d’abstention croissants, à la pluie d’excréments circulant sur les réseaux sociaux, à cette radicalisation qui fait qu’on peut à un moment trouver normal de claquer le beignet du plus haut représentant de l’Etat, il n’est a priori qu’une réponse: la réinvention du débat démocratique. Ce qui suppose que l’objet de ce débat soit pertinent – hic et nunc, un lieu et une temporalité qui me sont proches – et que ses enjeux soient identifiables – le pouvoir d’agir sur ce qui conditionne mon existence. Et donc une profonde, authentique décentralisation.

Car le temps n’est plus aux états-nations « verticaux » et omnipotents: la commune, la région, l’Europe, telles sont les strates de pouvoir pertinentes si des solutions politiques doivent être proposées et débattues, si des représentant-e-s doivent être élu-e-s. Exactement le contraire de ce qui se passe en France, où l’offre politique se structure par et pour l’élection présidentielle, où chambres haute et basse du parlement ne se vivent que par rapport au pouvoir central et où les scrutins locaux et européens sont essentiellement pensés à l’aune d’une scène politique nationale – par ailleurs en phase de décomposition avancée.

La France est à l’évidence une démocratie. Mais une démocratie où bien malin le pékin de base, qui sait précisément ce pour quoi il vote, quand d’aventure il ne désigne pas son monarque temporaire pour cinq ans. Une démocratie dont le personnel politique s’est démonétisé, à force de courir après des mandats dont on ne perçoit presque plus la finalité. Une démocratie qui donne envie qu’on la secoue pour la réveiller. Une démocratie tête-à-claques.

A wech all

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