Les Militaires Pu-putschistes et le Sexe des Anges

Y avait longtemps. Je veux dire, ça fait une éternité qu’on n’avait pas eu, en France, l’occasion de taper sur des réacs en uniforme. Historiquement, depuis l’affaire Dreyfus, la droite traditionaliste était caricaturée en être bicéphale, la tête d’un militaire galonné d’une part, celle d’un curé d’autre part: on parlait de l’alliance du sabre et du goupillon – cf. la chanson du bolchevik plus ou moins repenti Jean Ferrat.

Mais si le goupillon n’a pas manqué à l’appel toutes ces années – « Défense de la Vie », « Manif pour Tous » … – il faut bien reconnaître que le sabre s’était fait très discret dans le débat public – si l’on excepte l’épisode « anciens paras Vs Gainsbourg » dans les années 80. Depuis, en gros, leur mise au pas par De Gaulle après le putsch d’Alger en 61, les représentants de la bien-nommée Grande Muette ne se faisaient pas entendre sur la scène politique. Mieux: après des années d’anti-militarisme post-soixante-huitard, dont l’acmé fut atteint sur le plateau du Larzac, même s’il était convenu que les armées n’étaient pas des repaires de gauchistes, l’image des militaires s’était peu à peu dégagée des prismes idéologiques et politiques.

Mais la semaine dernière, soixante ans jour pour jour après le déclenchement du putsch d’Alger, une vingtaine de généraux en retraite ont cru bon d’interpeller les autorités via une tribune publiée dans l’hebdomadaire Valeurs Actuelles: fustigeant, pêle-mêle, « un certain anti-racisme », « l’islamisme et les hordes de banlieue », un « pouvoir (qui) utilise les forces de l’ordre comme agents supplétifs et boucs émissaires face à des Français en gilets jaunes exprimant leurs désespoirs », ils se disent « disposés à soutenir les politiques qui prendront en considération la sauvegarde de la nation ». En revanche, « si rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre inexorablement dans la société, provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles et de sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national ». En clair: retenez-nous, ou on fait un malheur. Et si le gouvernement ne donne pas un tour de vis supplémentaire pour réprimer tout à la fois les dealers de shit, les organisateurs de réunions non-mixtes et les égorgeurs de profs au lieu d’embêter les gentils « gilets jaunes », alors les FAMAS vont sortir des armureries et vous allez voir ce que vous allez voir. Bref, un appel à la sédition au nom d’une « certaine France » qu’a illico essayé de récupérer une Marine Le Pen, tandis qu’à gauche on ne manquait pas de s’étonner du quasi-silence des autorités ainsi interpellées face à ce qu’il faut bien appeler un chantage au coup d’état.

Passons, de fait, sur la timidité de gouvernants par ailleurs si prompts à fustiger le « séparatisme » – il aura fallu attendre quatre jours pour que la Ministre de la Défense dénonce sur Twitter une « tribune irresponsable » – et revenons sur le fond ce cette initiative: que parmi les anciens militaires il y ait des sympathisants d’extrême-droite rêvant de jouer les prétoriens, rien de très surprenant. Mais qu’ils le laissent entendre aussi bruyamment, c’est nouveau. Et ça en dit long sur le chemin parcouru par cette extrémité de l’arc idéologique, depuis qu’un certain Alain de Benoist prôna, au milieu des années 80, un « Gramscisme de droite », à savoir une conquête du pouvoir culturel – comme avait su le faire la gauche depuis l’après-guerre – qui ne manquerait pas de mener ses idées au pouvoir tout court. Nous y sommes: jamais en France la pensée réactionnaire, autoritariste, nationaliste jusqu’à la xénophobie voire le racisme n’a été aussi près d’être aux manettes. Avec ou sans l’appui de képis étoilés, même si un récent engouement sondagier pour le général Pierre de Villiers (le frère de l’autre, le Fou du Puy) laissait entendre depuis peu quelques bruits de rangers sur la scène politique.

Alors on peut imaginer/souhaiter que la postérité de cette tribune de galonnés soit égale à l’intelligence politique de ses auteurs – nulle. Et remarquer qu’invoquer implicitement les mânes des putschistes de 1961, c’est d’emblée se revendiquer cocu de l’Histoire et anticiper son propre échec. On peut aussi se dire que « Valeurs Actuelles » n’en manque pas une et traiter cette prose lourdingue par le mépris – comme l’ont fait Macron et ses thuriféraires. Mais on ne saurait faire l’économie de la réflexion suivante: pendant que les politiques « classiques », et singulièrement la gauche, se prennent le chou sur la « républicanité » de ceci ou cela, l’extrême-droite avance au pas de course. On dit que fin mai 1453, alors que les troupes de Mehmet II s’apprêtaient à s’emparer de la ville, les religieux byzantins de Constantinople discutaient de la grave question du sexe des anges. De nos jours, tandis que d’un côté on s’interroge sur la compatibilité du hijab avec la mémoire de Louise Michel, de l’autre on s’auto-contemple en réincarnations d’esclaves ou de colonisé.e.s pour les siècles des des siècles. On s’invective, de part et d’autre des tranchées de la « laïcité ». On s’excommunie mutuellement de la grande église de l’anti-racisme et/ou du féminisme. Pendant ce temps-là, l’hypothèse d’un accès au pouvoir de Marine Le Pen se cristallise – entre le renoncement idéologique des uns, l’abstention des autres… et l’enthousiasme sincère de toute une foule de gens pour une « vraie alternance ».

Dans ce contexte, à gauche on peut ricaner des velléités « centurionesques » de quelques individus à poil ras et idées courtes. On peut ressortir les caricatures anti-militaristes de Cabu, de Reiser, se remettre à chanter « Parachutiste » de Maxime Le Forestier. On peut même, comme jadis Jean-Marie Le Pen à propos de la tentative de prise de pouvoir de son lieutenant Bruno Mégret, parler de « pu-putsch ». Mais on ferait bien de réaliser, à gauche, que cette tribune publiée par « Valeurs Actuelles » ne vient pas de nulle part.

Si, en 2022, la France rejoint la Hongrie et la Pologne dans le club des nations européennes d’avant-guerre, il sera temps: de s’exciter sur la laïcité lorsque des bigots « bien de chez nous » seront en mesure de remettre en cause la légalité de l’IVG; de réfléchir à l’intersectionnalité des situations d’oppression lorsque sera supprimé le droit du sol.

Pour autant qu’on en ait encore le loisir, évidemment.

Ciao, belli

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