Pourunecause.fr, les Canards sans Têtes « En Marche »

En ces temps où l’agora est chaque jour ou presque polluée par les derniers outrages que fait subir aux mouches la gauche identitaire « non-mixte » mais « inter-sectionnelle », tandis que la sermonnent dûment les bons apôtres de la gauche universaliste du haut de leurs certitudes; en ces temps où, quand on ne se demande pas si l’Islam est compatible avec la longue tradition charcutière de l’Occident chrétien, on déplore les méfaits de ces écologistes qui ne font rien qu’à être « punitifs »… En ces temps de radicalisation et de morosité pandémiques, donc, il n’est pas beaucoup d’occasions de trouver des sujets divertissants lorsque, comme votre serviteur, on prétend animer un blog parlant notamment de politique française.

Heureusement, il y a cette chose qui a vu le jour il y a tout juste cinq ans: « La République En Marche », un mouvement « pas à gauche, pas à droite », ayant pour ambition de « construire quelque chose d’autre » – dixeunt ses dirigeants. Cinq ans plus tard, le mouvement en question, qui revendique 420 000 adhérents (invérifiable dans la durée vu, comme c’est ballot, que l’adhésion ne donne pas lieu à cotisation – un clic et, tel Lazare, on « marche ») veut, en vue de la présidentielle de 2022, se remettre en mouvement, justement. Ben oui, il n’aura échappé à personne que ce truc n’existe que par et pour l’élection d’Emmanuel Macron, donc la ré-élection de ce dernier est rien moins qu’existentielle pour cette formation. Mais, comme disait Lénine, que faire? Définir des objectifs politiques, économiques, sociaux, sociétaux et imaginer des moyens pour les atteindre, en clair travailler sur un programme dans lequel le candidat n’aurait qu’à piocher? Et puis, pour commencer, encourager les « marcheurs » à défendre becs et ongles le bilan de leur champion? Non, ça c’est « l’ancien monde », n’y songez même pas. Chez « En Marche », souvenez-vous, on « disrupte », on fait de la « politique 2.0 ». Et c’est là que ça devient distrayant.

Car chez « En Marche » on a décidé de laisser les « vraies gens » causer. A cet effet, on a créé un site web qui va bien – aucun logo, aucune référence à Macron ou aux « marcheurs » sinon dans les mentions légales que personne ne lit – qui encourage les Françaises et les Français, membres ou pas du mouvement, à soutenir ou à créer une « cause ». Pourunecause.fr, ça s’appelle. Dans la foulée, le mouvement a nommé des coordinateurs et coordinatrices « coalitions pour une cause ». Qui, donc, on l’imagine, vont nous faire la synthèse de tout ça. Bien sûr il y des « thématiques » pré-définies mais sinon c’est « open bar » (« Tous les thèmes pourront être abordés à condition d’être conformes aux valeurs et aux principes progressistes du parti« , précise Stanislas Guérini, secrétaire général de LREM), vas-y, camarade, propose-nous ta « cause » et les unes et les autres pourront – ou pas – lui apporter leur soutien. Pas en discuter, y réfléchir, la reformuler, non. Juste éventuellement « liker » (soutenir). Par ailleurs, le parti s’engage à donner aux porteurs de ces « causes » « les moyens de les faire grandir et les rendre concrètes » – conseils, déploiement sur les réseaux sociaux…. C’est un remake inattendu du mot d’ordre de Mao Ze Dong en 1956 – « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent » – la répression ultérieure des fleurs/écoles pas conformes excepté, on le suppose.

On se demande pourquoi personne n’a eu cette brillante idée avant les « marcheurs ». Qu’on songe à tous les experts que, du Rassemblement National à la France Insoumise, l’on mobilise pour construire des projets, évaluer leurs coûts et imaginer leurs financements. Qu’on imagine les trésors d’énergie qu’il faut déployer pour, éventuellement, faire valider par les militants et militantes les différents éléments d’un programme… Tout ça avant de s’efforcer de convaincre les citoyen.ne.s du bien-fondé de tout ce jus de crâne. Alors qu’à l’heure du numérique il suffit de demander « aux gens ». Il suffit d’institutionnaliser l’infinité des Yakafokon, d’organiser un vaste concours Lépine des « choses qu’il faut améliorer », suivi par une foire aux « like ». A un moment donné on compte le nombre de soutiens et hop, on a des priorités: plus une « cause » aura de soutiens plus elle aura des chances de susciter ultérieurement l’adhésion des électeurs…. Alors pourquoi se faire suer le burnous à imaginer un programme lorsque la technologie permet à « la société » de faire valoir ses aspirations en direct? Oui, pourquoi, d’autant que l’application de ce principe de politique « bottom-up » semble réussir au macronisme d’une façon générale, contribuant: au succès de sa campagne électorale il y a cinq ans, lorsque les « marcheurs » firent du porte-à-porte pour recueillir, à l’aide d’un questionnaire, les desiderata des « gens »; à la sortie de la crise des « gilets jaunes », lorsque fut organisée une vaste « consultation nationale » par Internet… Oui, jusque là, on dirait que ça fonctionne. Et puis cet appel à la maîtrise des « big data » vous a un petit air furieusement tendance, ça vous renforce l’image d’une formation politique résolument de son temps, pas comme ces partis « du monde d’avant ».

Sauf que voilà, si on y regarde de plus près, il faut bien admettre que cette initiative numérique « Pour une cause » ressemble à s’y méprendre à un vaste enfumage. Un enfumage qui prend les électeurs et les électrices pour des portions de Brie et s’articule autour de trois impostures majeures:

  1. L’enregistrement des « attentes » quasi-spontanées de l’électorat se voudrait la version ultime de la démocratie, supprimant les biais induits par les logiques d’appareils politiques et la représentation. L’idée qu’il existerait une « demande » chimiquement pure en matière politique dont il suffirait d’extraire le jus pour construire une « offre » forcément promise au succès est en l’espèce directement inspirée de certaines pratiques de « co-création avec les consommateurs » dans le monde du marketing. Mais les produits et services ainsi « co-créés » doivent passer, en aval sinon en amont, par les fourches caudines des contraintes financières, de production, de distribution avant de voir éventuellement le jour. Laisser entendre aux consommateurs qu’on peut faire l’économie de ces contraintes serait une hérésie dans le domaine du marketing « co-créatif ». Et ne pas dire clairement aux citoyen.ne.s que les « causes » ne sauraient se défendre et se mettre en oeuvre que dans un faisceau de contraintes complexes (et autrement plus complexes que celles qui président aux destinées d’un pot de yaourt) qu’il faut savoir prendre en compte, c’est tout simplement mentir par omission. La démocratie, ce n’est pas la transcription « brut de fonderie » de l’hubris des unes et des autres, fut-il partagé en nombre et dans les mêmes termes. La démocratie c’est d’abord la confrontation, le débat, la patiente construction de consensus pertinents. Animer ces débats, construire ces consensus, c’est le boulot des « corps intermédiaires », des partis, des syndicats et des élu.e.s, un boulot difficile, dont la qualité d’exécution est certes souvent contestable, soumis qu’il est aux tirs croisés d’intérêts divers. Mais un boulot dont on ne peut faire l’économie, y compris au niveau le plus local du politique. La Suisse est sans doute le pays où la démocratie directe est la plus aboutie au monde, et on y trouve pléthore de partis et d’élu.e.s
  2. Il ferait beau voir qu’après quatre années d’une pratique du pouvoir où la Présidence, dans tous les domaines, court-circuite l’autorité de Matignon, des ministres et, surtout, du Parlement; qu’après quatre années durant lesquelles les syndicats ont à peine été consultés dès lors qu’ils n’étaient pas patronaux; qu’après la vaste blague de la « Convention citoyenne pour le climat » dont les propositions devaient soi-disant être reprises « sans filtre »… qu’après tout ça, donc, un inventaire à la Prévert des « trucs qui seraient bien » prenne le pas, dans l’élaboration du projet de Macron pour son second quinquennat, sur ce que le président sortant considère, lui, comme prioritaire. Et, singulièrement, les fameuses « réformes nécessaires » en matière de retraites, de santé, de droit du travail etc… qu’accompagneront un assaisonnement judicieux de projets « sociétaux » susceptibles de faire parler d’autre chose dans les médias. Pour autant, par ailleurs, que Macron entende clairement détailler un programme durant la campagne – autre que « c’est moi ou le chaos ». Vouloir faire croire aux citoyen.ne.s qu’un pauvre site web va leur permettre d’avoir une quelconque influence sur un pouvoir au fonctionnement hyper-centralisé (c’est la nature de la Vème République) et ultra-personnifié (c’est la nature du macronisme), c’est ajouter le cynisme à l’amateurisme
  3. Les expériences de même nature menées auparavant par les macronistes se sont surtout distinguées par le bruit fait autour de leur mise en oeuvre – d’une analyse exhaustive de leurs résultats, personne n’a vu la queue. Et pour cause: analyser les réponses à des questions ouvertes sur des centaines de milliers au moins d’enregistrements est une tâche surhumaine que ne sauraient suppléer qu’avec difficulté – et beaucoup de temps et d’argent – les outils d’intelligence artificielle et d’analyse lexicale. On s’est donc contenté, que ce soit pour le questionnaire de la campagne de 2016 ou la « consultation nationale » post-« gilets jaunes » d’en traiter quelques extraits. Sur quelle base? En quoi les réponses sélectionnées étaient-elles représentatives de l’ensemble? Tout le monde s’en tape: Macron et ses thuriféraires, bien sûr, dont l’intention première est d’abord de communiquer sur le fait qu’ils sont « à l’écoute ». Les journalistes politiques, ensuite, qui ne vont pas s’énerver pour quelques biais statistiques, dès lors qu’ils et elles se shootent quotidiennement en intra-veineuse avec des sondages à deux Euros. L’opposition, parlementaire ou autre, enfin, qui ne souhaite pas en savoir davantage sur la fiabilité de ces « consultations » et préfère se consacrer à démolir les réponses qu’y apporte éventuellement le pouvoir. Tout porte donc à croire qu’il en ira de même des clics « je soutiens » sur la plateforme « Pour une cause »: personne ne devrait trop se soucier d’en faire une lecture complète. Et encore moins de s’intéresser en détail aux contradictions pratiques ou budgétaires que déclencherait la mise en oeuvre concomitante d’actions censées défendre les « causes » les plus populaires. Bref, ce site c’est surtout « Cause toujours »

On peut penser ce qu’on veut des formations politiques du « monde d’avant », de quelque bord qu’elles soient. Mais au delà de leurs spécificités, ces partis ont en commun d’avoir des racines historiques. Dès lors, quel que soit le degré de personnification du « message » qu’ils adressent aux électeurs et électrices – la pré-éminence de Le Pen ou Mélenchon dans leurs formations respectives Vs les autres partis – leurs paroles et leurs actes s’inscrivent chacun dans une tradition politique, un ensemble d’aspérités idéologiques, sociales ou territoriales. Ces aspérités ne sont pas des invariants (par exemple le basculement d’une partie des classes populaires du Nord et de l’Est de la gauche socialo-communiste à la droite nationaliste) mais sont le fruit d’interactions avec le corps social qui s’étalent sur des décennies. Tel n’est pas le cas de la « République en Marche », coalition de circonstance autour de la trajectoire politique d’Emmanuel Macron. Cette formation politique est invertébrée, c’est un « parti de rencontre » comme un certain De Gaulle a pu parler d’un « gouvernement de rencontre » en Juin 40.

A partir du moment où le président sortant hésite encore aujourd’hui entre « reconquérir les électeurs perdus à gauche » ou « continuer à séduire ceux de droite » – si on en croit l’ « Obs » (édition du 8 au 14/04/21) – il paraît hautement improbable que le parti qui est sa « chose » soit en mesure de proposer une quelconque vision: si Macron lui-même a du mal avec le « en même temps », qu’attendre des « marcheurs »? Du vent et, de fait, on n’est pas déçus avec le site « Pour une cause ».

Privés de cerveau tant que leur raison d’être ne leur a pas encore expliqué ce qu’ils sont supposés vouloir à part sa réélection, les macronistes « marchent » parce qu’il faut bien s’occuper. Ils le font à la manière de ces canards décapités dont la course est sans avenir.

A wech all

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