Vous avez dit « Républicain »?

Le journal « Libération » s’est offert un joli « buzz » le week-end dernier en publiant des courriels d’électeurs et électrices de gauche: ces messages expliquent qu’en 2022, sous l’hypothèse d’un nouveau second tour Le Pen-Macron à l’élection présidentielle, ils/elles ne glisseraient pas dans l’urne, comme en 2017, un bulletin du second pour « faire barrage » à la première. Sur l’air de « Won’t get fooled again » (in Who’s Next – The Who, 1971), ces gens disent en substance au quotidien que ça suffit comme ça, qu’on leur avait déjà fait le coup en 2002 avec Chirac, puis re-belote en 2017 avec Macron, donc: au final ils et elles ont le sentiment de s’être fait avoir, car ni l’un ni l’autre président ainsi élu n’a jugé bon de mener une politique tenant un tant soit peu compte du soutien de l’électorat de gauche. Singulièrement le second, qui, Le Pen ou pas, proposait à la base un programme sensé s’inspirer « en même temps » des deux bords politiques. Or on sait ce qu’il est advenu de cet « en même temps » – néo-libéralisme affiché, « verticalité » de la pratique du pouvoir, cure d’amaigrissement renforcée des services publics, inflexions autoritaires et sécuritaires, etc… donnant un regain d’actualité à la pensée d’un François Mitterrand, qui disait que les centristes ne sont « ni de gauche, ni de gauche ». La publication de ces courriels – et la conclusion que le quotidien en tire, à savoir que « le barrage est mal barré » – a suscité de vives réactions au sein de la majorité présidentielle, soit pour s’offusquer qu’un journal de gauche contribuât à lever l’injonction du TSLP (Tout Sauf Le Pen), soit pour noter qu’il s’agissait d’un avertissement sans frais suggérant une inflexion de la politique du président à un an des élections. Bon.

Dans ce brouhaha, un adjectif revient inlassablement, mot-valise désormais mis à toutes les sauces dans l’agora politique française: « républicain ». Ainsi l’obstacle électoral devant être dressé contre Marine Le Pen est qualifié de « barrage républicain », de même qu’on parle de « fronts républicains » s’opposant au Front National (même s’il s’est entretemps rebaptisé « Rassemblement ») lors d’élections locales. Par ailleurs on invoquera les « valeurs républicaines » auxquelles toutes et tous se doivent d’adhérer sous peine d’être qualifié.e.s de « séparatistes », qu’on soit corse, croyant.e, anarchiste ou simple contribuable. D’autre part, la droite dite parlementaire se désigne, à date, comme Les Républicains. Enfin, pour ce qui est du parti du président actuel, on parle de La République En Marche – « En Marche » comme Emmanuel Macron, bien sûr (on notera que la France a échappé à  » La République A Poil » lors des présidences intérimaires d’Alain Poher, en 1969 et 1974). Républicains et république, en veux-tu-en voilà, donc. Mots brandis comme des attestations de respectabilité, d’acceptabilité politique tant il est admis, en France comme dans un certain nombre de pays, que la république est synonyme de démocratie, d’état de droit, de libertés individuelles, de tolérance, d’un humanisme hérité des Lumières: le « barrage » sera « républicain » car supposé se dresser face à une horde d’individus porteurs d’autres valeurs politiques. Mais outre qu’on s’offre à peu de frais le frisson d’un combat historique, on fait l’économie d’une vraie réflexion sur ce que peut bien vouloir dire être « républicain » en 2021. Ou ne pas l’être.

Femen et enfant-soldat français au XIXème siècle, par Delacroix

Car à peine 24 heures après avoir pris connaissance du « barrage mal barré » de « Libération », on apprenait que Nicolas Sarkozy venait d’être condamné, en première instance, à un an de prison ferme pour corruption. Et cela à deux semaines à peine d’un autre procès qui l’attend (« Bygmalion ») sur la présumée insincérité de ses comptes de campagne de 2012. Nicolas Sarkozy, ancien Président de la République. Nicolas Sarkozy, qui fait office de sage (voire de recours) au sein du parti Les Républicains – parti dont de nombreux ténors, depuis qu’est tombé le jugement du tribunal correctionnel, poussent des hurlements d’indignation. Si une figure centrale du parti Les Républicains, ayant occupé les plus hautes fonctions de la république, est a priori destinée à passer douze mois au gnouf, que peut bien signifier le mot « républicain »? Notons que la France, à cet égard, ne fait pas exception: aux Etats-Unis, les Republicans sont aujourd’hui quasiment tous alignés derrière un Donald Trump et, dans les années 80, il y avait en Allemagne un parti d’extrême-droite dirigé par Franz Schönhuber, ancien Waffen-SS qui vomissait autant la république de Bonn que celle de Weimar, nommé Die Republikaner. N’empêche, de deux choses l’une: si « république » suggère tout autant un ensemble de valeurs qu’un mode de pouvoir (après tout, la Syrie est une république, pour ne prendre que cet exemple), alors il faut convenir que le qualificatif de « républicain » est soit purement descriptif (les partisans de Bachar El Assad sont « républicains »), soit une figure asymptotique et que ceux qui se l’attribuent comme une marque déposée sont sinon des menteurs, tout au moins des prétentieux. Dans le contexte d’une démocratie comme la France – comme aux Etats-Unis après Trump ou en Allemagne de l’Ouest il y a quarante ans – il faut opter pour la seconde hypothèse.

Il y a, aussi, cette « République En Marche » dont les dirigeants somment les gens de gauche de faire bloc, « barrage » autour de leur champion l’an prochain, s’il se retrouve de nouveau face à Marine Le Pen. Seulement voilà: si se rejoue un match Macron-Le Pen en 2022…

  • D’une part ça n’aura rien d’une fatalité: depuis le désastreux nid « Hollandais » (lire ici-même Flanby le Destructeur) qui hébergea, à force de renoncements, le coucou Emmanuel Macron, la gauche s’est dispersée façon puzzle et la droite n’a plus rien à dire. Le « macronisme » c’est une sorte de trou noir de la politique, le fond d’un lavabo où, par une force centripète, les éléments structurants de la scène politique (l’ « ancien monde ») ont disparu. En lieu et place, une bouillie formulée en novlangue managériale, dont la seule colonne vertébrale est le président lui-même et qui bien souvent sonne creux ou tombe à côté de la plaque (cf l’épisode des « Gilets Jaunes »). Le tout au service d’une « position du gestionnaire » qui ne saurait enthousiasmer que la fraction la mieux lotie de la population – et encore. Par contraste avec cette vacuité, la formation de Marine Le Pen est « sur-signifiante » – une identité politique claire et facile à comprendre, qui « parle aux gens » même si c’est pour leur débiter des âneries,
  • D’autre part le fait que le parti de Marine Le Pen puisse se présenter comme une « vraie alternance » arrange bien les affaires de celui de Macron, dont la volonté hégémonique sur une bonne partie des propositions politiques du « monde d’avant » est patente. Pour, au final, se présenter comme un ultime bastion de la démocratie libérale en France – et conserver le pouvoir. Dès lors la « République En Marche » a tout intérêt, comme le montrent ses récentes initiatives en matière sécuritaire (loi sur la « sécurité globale ») ou « identitaire » (loi contre le « séparatisme »), non à couper l’herbe sous le pied de Marine Le Pen, mais à faire en sorte que le débat public tourne autour des thématiques du Rassemblement National pour renforcer la pertinence politique et les aspérités de ce dernier – à l’heure où commence la campagne présidentielle.

Alors quand des gens qui s’auto-désignent comme étant les républicains continuent à aduler un délinquant, quand un parti qui se proclame la république (a fortiori « en marche ») a pour raison d’être et condition de survie la désagrégation de la scène politique démocratique, on a de bonnes raisons de ne pas se mettre au garde-à-vous lorsqu’on entend le qualificatif « républicain ». Car à cette aune, le Rassemblement National a toute légitimité pour le revendiquer – et pas seulement comme peuvent le faire les partisans de Bachar El Assad. Du coup, rien d’étonnant à ce que des électeurs et électrices de gauche, à force d’être pris pour des imbéciles, envisagent de se comporter comme des imbéciles. On peut se rassurer en se disant que ces lettres envoyées à « Libé » ne sont pas représentatives, que c’est « du qualitatif » encore moins pertinent (si possible) que des intentions de vote quantifiées. Ou pas.

Mais si une clique Poutino-Trumpiste à la française comme le parti de Marine Le Pen arrive un jour aux manettes, on pourra dire merci à tous ces « républicains » – en marche vers le vide ou couchés devant un menteur – qui nous font la leçon aujourd’hui.

Ciao, belli

Une réflexion sur “Vous avez dit « Républicain »?

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