« Islamo- …istes »: les Mots pour ne rien dire

Il est une tradition bien établie dans l’agora intellectuelle, qui consiste à affubler ses adversaires de qualificatifs se voulant à la fois infamants et « catégorisants »: d’une part on signifie son animosité (et son mépris), d’autre part on crée un groupe qu’on pourra incrémenter au gré des affrontements ultérieurs – à ce groupe seront assignés de nouveaux adversaires, sinon de nouveaux ennemis à abattre. Une fois formulés publiquement, ces qualificatifs entendent créer une connivence, un entre-soi de ceux à qui une vérité nouvelle a été révélée et, simultanément, plonger les adversaires ainsi désignés dans le dépit, le désarroi, la fureur et l’impuissance. L’impuissance car un tel qualificatif coupe court au débat et à la nuance. Exemples: l’extrême-droite française des années 30 parlait volontiers de forces « judéo-maçonniques » tandis que les nazis qualifiaient leurs ennemis soviétiques de « judéo-bolchéviques ». Dans l’immeuble en face, on parla chez les communistes d' »hitléro-trotskistes » à partir de 1935 (avec une interruption entre Août 39 et Juin 41, le temps du pacte de non-agression entre Staline et Hitler) et, plus tard, à l’heure de la rupture entre Josip Broz dit « Tito », le dirigeant de la Yougoslavie, et Moscou, d' »hitléro-titistes ». Dans tous les cas, un des termes du qualificatif ainsi composé est sensé disqualifier le second: « judéo », « hitléro », dans ces exemples, quelle que soit par ailleurs la crédibilité de l’association desdits termes.

Plus près de nous. en France, la ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, a cru bon d’annoncer vouloir « mener une enquête » sur l’ « islamo-gauchisme » au sein de l’université. Bien que ça ne soit pas encore très clair, on croit comprendre que, dans le viseur de la ministre, il y a ces ateliers de recherche « post-coloniaux », ces travaux sociologiques sur les identités et les discriminations « inter-sectionnelles » à travers lesquels peuvent s’exprimer des étudiants et étudiantes qui, soulignant des injustices sociales, s’avèrent par ailleurs afficher leurs conviction religieuse musulmane. Passons sur l’urgence – à l’heure où de nombreux étudiant.e.s crèvent littéralement de faim – et la légitimité d’une telle « enquête », que justifieraient la nécessité de séparer le bon grain (académique) de l’ivraie (politique) dans les travaux universitaires: depuis quand la pratique et l’enseignement des sciences humaines pourraient-ils se départir de tout a priori idéologique, quel qu’il fût? Et quand bien même: depuis quand, dans un pays démocratique, le pouvoir est-il supposé avoir un droit de regard sur les contenus de la recherche académique? Passons, donc, sur le ridicule et l’incongruité d’une déclaration qui, en d’autres temps, aurait pu mettre des milliers de personnes dans la rue, et arrêtons nous sur ce fameux « islamo-gauchisme ». Le gauchisme on connait, a priori, et son empreinte sur le monde académique ici et là n’est ni un scoop ni un scandale. Ce qui est intéressant c’est l’attribut « islamo », dont on sent bien que, comme naguère « judéo » ou « hitléro », il est sensé disqualifier lesdits gauchistes. Il y aurait donc des gauchistes « normaux » et plutôt acceptables, et des gauchistes inacceptables parce que musulmans affichés.

On ne va pas tourner autour du pot, en toile de fond il y a le terrorisme et, en amont, une idéologie mortifère, bouillie nauséabonde d’une pensée musulmane moyenâgeuse et d’une radicalité politique moderne – intolérance, sectarisme, autoritarisme, endoctrinement, fascination pour la violence – une idéologie proprement totalitaire, qui entend contrôler l’intégralité de la vie des individus. C’est sans doute la raison pour laquelle un « Charlie Hebdo » parlera, à propos des islamistes radicaux, d’ « islamo-fascistes ». C’est une vieille habitude, dans la gauche française, de parler de « fascisme » pour toute idéologie un tant soit peu autoritaire, envers et contre toute rigueur historique, on ne se refait pas. Cela étant dit: qu’il soit associé à « gauchisme » ou à « fascisme », la vraie question c’est ce qu’on entend par « islamo », et bien évidemment tout porte à croire que l’on signifie avec ce terme une proximité (donc une complicité a minima intellectuelle) avec les adeptes de Daesh ou d’Al-Qaida. Seulement voilà: pour quelques vrai.e.s abruti.e.s, qui vont s’identifier aux sinistres crétins endoctrinés perpétrant des attentats, combien de pratiquant.e.s d’un islam plus ou moins rigoriste qui ne se sentent aucune affinité de quelque ordre que ce soit avec les terroristes islamistes? Une tradition comme celle de la taqîya (« prudence », « crainte » – le musulman est « autorisé » à dissimuler ses convictions profondes lorsqu’il est en milieu hostile), il est vrai, n’aide pas à dissiper les amalgames: « Mmmh, tu ne dis rien mais si ça se trouve tu n’en penses pas moins ». Cela étant, au fond, tout se passe avec cet « islamo » comme si l’état de musulman.e devait prévaloir sur tout, singulièrement lorsque cette croyance se fait « visible »: qu’on se souvienne des polémiques autour de Maryam Pougetoux, vice-présidente de l’UNEF, qui porte le hijab et, de fait, personnifie l’ « islamo-gauchisme » (cf. également, lors des élections régionales de 2010, le cas d’Ilham Moussaïd, candidate voilée du NPA). Alors tant qu’on y est, pourquoi ne pas imaginer de nouveaux qualificatifs? Lorsqu’un.e musulman.e (visible) est:

  • … adepte de la lutte gréco-romaine: islamo-pugiliste
  • … gérant.e de station-service: islamo-pompiste
  • … chanteur.euse: islamo-artiste
  • … employé.e dans un entrepôt: islamo-cariste
  • … une peu fainéant.e: islamo-fumiste
  • … au guidon d’une Harley Davidson: islamo-tocycliste

Plus sérieusement: en France comme dans d’autres pays européens, contestations et luttes sociales, activités politiques en général peuvent s’avérer être le fait d’individus par ailleurs affichant leurs convictions religieuses musulmanes. Selon les cas, ces convictions peuvent interférer avec leurs projets politiques. Et, de fait, générer des conflits, dans leurs organisations, avec les athées ou les croyants mettant leur religion de côté – c’est le cas à l’UNEF, à la « France Insoumise », dans les syndicats comme SUD – qui, à un moment, peuvent se sentir débordés par des « revendications » comme les menus halal dans les cantines scolaires… C’est de ces débats récurrents – et de plus en plus fréquents avec l’entrée en « militance » de nouvelles générations – qu’est né le terme « islamo-gauchiste ». Partant de là, deux constats: 1) Il n’y a aucune raison pour que la pratique religieuse musulmane intense, « visible », ne diminue à court ou moyen terme parmi la « clientèle » des mouvements gauchistes et contestataires – notamment les milieux défavorisés ou en déclassement; 2) Rien n’oblige ces mouvements, ces syndicats, à accepter tout le monde dans leurs rangs, rien ne les empêche de rédiger des chartes auxquelles tout impétrant.e devrait souscrire sans conditions. Ces « barbus », ces femmes voilées leur pourrissent peut-être l’existence lors des réunions mais ne sont jamais trop nombreux ou nombreuses lorsqu’il faut « se compter » dans les manifs ou lors des élections. Alors il faut choisir: le nombre ou l’intégrité idéologique. Pour autant que la pratique plus ou moins marquée de l’islam signifie nécessairement l’adhésion à des projets d’islam politique, de facto incompatibles avec les agendas progressistes. Car l’ « islamo-gauchisme » n’est, jusqu’à preuve du contraire, pas un corpus d’idées établi. C’est sans doute un peu plus tangible que l’ « hitléro-titisme », mais on peinerait à identifier un « agenda » univoque derrière ces hybridations entre revendications sociales et identitaires. Et le mot souligne avant tout le désarroi de ceux qui l’utilisent face à un « corps social » qui leur devient illisible.

Plus qu’une identité politique objective, « islamo-gauchiste » (sans parler d’ « islamo-fasciste »..) c’est une insulte. Et un raccourci commode évitant de se fatiguer à penser la complexité des situations. Pas étonnant que l’expression gagne du terrain auprès d’un personnel politique décérébré, dont la ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche offre un parfait exemple.

A wech all

Une réflexion sur “« Islamo- …istes »: les Mots pour ne rien dire

  1. Les musulmans peuvent voter pour qui ils veulent, à gauche si cela peut leur faire plaisir. Que 0,05 % de débiles terroristes viennent ternir l’image de l’Islam, une religion comme une autre est un, autre vrai, problème. J’ai juste plus de mal avec l’image et la place de la femme au sein de l’Islam, mais ceci est un autre débat. Pour en revenir à ton propos, quand tu vois le niveau de la ministre en question, tu ne peux pas t’attendre à grand chose 😂

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s