« Stakeholder Capitalism », le nouveau Truc

Oyez, oyez, qu’on se le dise, Oncle Picsou a du coeur, il ne sera pas dit que les malheurs du monde le laissent indifférent.

Le 26 Janvier dernier, le Forum Economique Mondial, dit de Davos, a rendu public un document officialisant l’engagement de 61 entreprises multinationales (dont Nestlé, Dow, Sony, Total, Unilever…) à publier, en sus de leurs habituels ratios financiers, un nouvel ensemble de mesures (« metrics ») à l’intention de leurs actionnaires: une liste de critères dits « ESG » (Environnementaux, Sociaux et liés à la Gouvernance) – 21 centraux et 34 optionnels – mesurant leur performance par exemple en matière de pollution, d’égalité salariale hommes-femmes ou d’intégrité… La nouveauté, c’est que toutes ces entreprises se sont mises d’accord sur des critères identiques, rendant dès lors leurs performances dans ces domaines comparables et « objectivées » – sinon transparentes. L’intention affichée c’est que ce « noyau » de premiers signataires entraîne d’autres entreprises dans son sillage, que fournisseurs et clients de ces sociétés pesant 4 500 milliards de dollars de capitalisation boursière adoptent également ces critères et les communiquent, et ainsi de suite. Et, bien sûr, que les investisseurs desdites entreprises prennent leurs décisions en intégrant ces critères. La démarche est baptisée « Capitalisme des parties prenantes » (« Stakeholder Capitalism »), par comparaison au « Capitalisme des actionnaires (« Shareholder Capitalism »). « (Ces) critères communs permettront à toutes les parties prenantes de mesurer nos progrès et assureront que toutes les ressources que le capitalisme peut administrer – ressources des entreprises, des investisseurs, et autres – sont dirigées là où elles peuvent être le plus efficaces », explique Brian Moynihan, PDG de la Bank of America.

Bon. Mais la première question qui vient à l’esprit c’est « oui, mais jusqu’où ça va, le « capitalisme des parties prenantes » ou, plus exactement, où est-ce que ça s’arrête? ». Brian Moynihan, toujours lui, nous la joue furieusement Macron, très « en même temps » ( « “We have to deliver great returns for our shareholders and help drive progress on society’s most important priorities”): le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière. Mais aux Etats-Unis, en Août 2019, 200 PDG étaient allés plus loin, souscrivant à une déclaration du Business Roundtable (sorte de MEDEF local) affirmant que la « valeur pour l’actionnaire » – le profit – n’était plus l’objectif principal pour les entreprises, lui opposant l’investissement dans les employés, la valeur pour les clients, l’éthique dans les relations avec les fournisseurs et le soutien aux « communautés extérieures » (outside communities) – en d’autres termes: les « parties prenantes » avant les actionnaires. Carrément. Toujours est-il que, du « big business » américain au Forum Economique Mondial se joue une partition laissant entendre que le monde des grandes entreprises cotées en bourse et, partant, de leurs investisseurs, est, en soi, doté d’une conscience au delà du profit et s’auto-régule en conséquence. Une petite musique qui cherche à nous convaincre, nous les « parties prenantes », que le capitalisme est sui generis et à lui seul en position de pallier les menus désagréments de la mondialisation économique et financière – comme le dérèglement climatique, pour ne prendre que cet exemple. « T’as qu’à croire », comme on dit en Bretagne.

Car s’il est incontestable que les grandes entreprises peuvent faire des choix motivés par autre chose que la rentabilité immédiate et ayant un impact positif sur leurs employés ou leur environnement au sens large – et que nombre d’entre elles prennent ce genre de décisions – il est illusoire d’imaginer que 21 critères-clés (comme, il y a un siècle, les 21 conditions de Lénine pour adhérer à la IIIème Internationale!) viendront compenser, dans les choix des investisseurs, des choses comme le bénéfice par action, la variation de la masse salariale ou de la marge opérationnelle. Et ce en supposant que surgisse, comme par l’opération du Saint-Esprit, une armée d’analystes maîtrisant ces nouveaux critères, dont les avis viendraient soudain damer le pion à ceux des meilleures « plumes » du Financial Times ou du Wall Street Journal. Par ailleurs je ne sais pas s’il a pris l’envie, depuis Août 2019, à l’un des 200 PDG du Business Roundtable américain d’annoncer un jour à son conseil d’administration un truc du genre « Eh, les amis, pour les huit prochains trimestres, vous savez quoi? Je vais réduire les dividendes de 50% et, avec le cash ainsi dégagé, je vais augmenter mes salariés en bas de l’échelle et/ou baisser le prix de mes produits et/ou payer mes fournisseurs à 30 plutôt que 90 jours…etc » et si ledit PDG a encore son boulot. Plus sérieusement, la vérité c’est que le « Stakeholder Capitalism », cette petite musique aux airs de nouveauté, n’est rien d’autre qu’un habillage inventé par quelques consultants pour faire passer un message aux gouvernements, aux dirigeants politiques, aux ONG et aux citoyen.nes, à l’heure où le néo-libéralisme à tous crins commence à avoir du plomb dans l’aile. Un message en forme d’action préventive: « Ne vous cassez pas la tête à réguler nos activités par des lois, des normes publiques, des procès ou des manifestations, voyez, la main invisible du marché va s’en occuper ».

La vérité, aussi, c’est que le « Stakeholder Capitalism » est un pléonasme. Aucune entreprise, aussi riche et puissante soit-elle, ne saurait faire abstraction des « parties prenantes », de l’acceptabilité sociale de son business au sens large, sans s’en mordre les doigts à un moment ou à un autre: demandez donc aux actionnaires de Bayer ce qu’ils pensent, a posteriori, de l’acquisition de Monsanto. Cela étant, imaginer que le profit puisse être un critère parmi d’autres, voire secondaire, dans une économie capitaliste, c’est comme espérer qu’un tigre puisse se nourrir de yaourts nature.

Alors merci au Forum Economique Mondial pour ses « 21 critères »: s’ils ne font pas de bien, ils ne peuvent pas faire de mal. Mais ça ne saurait dispenser aucun business qui ne resterait pas dans les clous qu’on est en droit de lui imposer d’être pris à partie… par ses parties prenantes, justement.

Ciao, belli.

Une réflexion sur “« Stakeholder Capitalism », le nouveau Truc

  1.  » à l’heure où le néo-libéralisme à tous crins commence à avoir du plomb dans l’aile. Un message en forme d’action préventive: « Ne vous cassez pas la tête à réguler nos activités par des lois, des normes publiques, des procès ou des manifestations, voyez, la main invisible du marché va s’en occuper ». »

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