Les Cocus du Capitole

Choc et effroi chez les démocrates du monde entier, ricanements et fausse commisération du côté de Moscou, Pékin ou Istanbul lorsque, le 6 Janvier dernier, une foule de partisans de Donald Trump envahit le Capitole, à Washington. Comme il y a presque vingt ans lorsque des avions percutaient le World Trade Center et le Pentagone, on est dans l’allégorique autant que dans le spectaculaire. Les symboles de la puissance financière et militaire touchés au coeur en 2001, après les dix ans d’arrogance qui avaient suivi l’effondrement du bloc soviétique – du « nouvel ordre mondial » de George Bush père à la « fin de l’Histoire » de Francis Fukuyama; le symbole du modèle politique de la démocratie représentative souillé, profané – tandis que ce modèle se voit toujours comme une « aspiration naturelle » des peuples subissant les tyrannies d’individus ou de parti.

En 2021 comme en 2001, les symboles vandalisés de l’Amérique le sont par des « vandales » que cette même Amérique a fabriqués, fut-ce indirectement: en 2001 des islamistes radicaux, naguère idiots utiles de la lutte de la CIA contre les Soviétiques en Afghanistan ou contre la « subversion communiste » en Egypte; en 2021 une fraction de ses propres citoyens fanatisés, shootés à un patriotisme ostentatoire. Et ces derniers, de qui ou de quoi sont-ils les idiots utiles? Car avant tout on ne va pas se mentir, en deçà des considérations sur ce qui anime ces individus ayant envahi le siège du Congrès: du « Q Shaman » coiffé d’une tête de bison au barbu-chevelu arborant un sweat-shirt « Auschwitz/Staff », en passant par les « miliciens » en battle-dress ou les porteurs de drapeaux confédérés, c’est au premier abord à une déferlante d’imbéciles qu’on a assisté, à une charge de cerveaux-légers, à un tsunami de connerie à l’état chimiquement pur – comme on en voit à l’issue de certains matches de football de ce côté-ci de l’Atlantique, lorsque la ba-balle n’est pas entrée dans les bons bu-buts. Une bande de crétins et de crétines, donc. Cela étant ces « barbares iconoclastes » ne sont pas sorti.e.s de nulle part, du jour au lendemain. Ni les idées qui les ont fait passer à l’acte.

Depuis Ronald Reagan, le programme économique et social du Parti Républicain se résume peu ou prou à des baisses d’impôts pour les plus riches, la plus grande dérégulation possible de l’économie et l’accroissement des dépenses militaires. Sachant que les plus riches sont moins nombreux que les plus pauvres d’une part, que la théorie du « ruissellement » est non seulement difficile à démontrer mais aussi à expliquer, d’autre part, il a bien fallu trouver un « récit » (narrative) pour continuer à mobiliser les électeurs. Ce « récit » s’est articulé autour de deux thématiques: 1) le conservatisme religieux et 2) le retour à des valeurs « pré-68 ». En 1992, Tim Robbins imaginait avec le film « Bob Roberts » la fulgurante ascension politique d’un chanteur de country s’appuyant sur ces deux piliers de la vulgate des Républicains à l’usage de l’Américain moyen – notamment le second, avec la diffusion d’un album prenant le contre-pied du célèbre « The times they are a-changin' » de Bob Dylan (1964) – « must » de la culture contestataire américaine.

Si l’effet de la prévalence du conservatisme religieux au sein du logiciel Républicain est visible depuis longtemps et a atteint une sorte d’acmé avec Trump, singulièrement avec un alignement encore plus aveugle qu’auparavant du Département d’Etat sur la politique israélienne (cf ici-même « Le Péril Chrétien« et, plus récemment « Le Traité de Versailles du Proche-Orient« ), le volet « super-réac » dudit logiciel ne se manifestait guère, avant Trump, qu’avec la question de la circulation des armes à feu ou la politique pénale et sécuritaire. La nouveauté, avec le ci-devant locataire républicain de la Maison Blanche, c’est la légitimité / visibilité concédée à des groupes d’extrême-droite mêlant « défense de la race blanche » et complotisme débridé. Et si Donald Trump n’a, on l’a vu, pas craché sur le soutien inconditionnel de ces fanatiques, rien ne dit que le Parti Républicain s’en détourne à l’avenir, malgré l’invasion du Capitole le 6 Janvier (lire l’article de l’historien Johann Chapoutot dans « Libération » le 20/01/21).

Cela étant, il est clair qu’il y a un gouffre entre les aspirations de ces groupes d’extrême-droite et la vision-du-monde des dirigeants du Parti Républicain, si ce n’est d’une très grande partie de ses électeurs. Là-bas comme ici, ces groupes cultivent une paranoïa sur fond de « grand remplacement » et tiennent pour acquis le déclenchement imminent d’une guerre raciale à laquelle ils se « préparent » – survivalisme, suréquipement en armes à feu – quand ils ne veulent pas la déclencher eux-mêmes. Au coeur de leur singularité vis-à-vis de la « droite classique », comme sur nos rives, le caractère existentiel, à leurs yeux, de leur combat: la défaite de leur cause ne saurait signifier rien moins qu’un anéantissement de leur monde et, dès lors, leurs opposants ne sont pas des adversaires mais des ennemis. A partir de là, les « suprémacistes » aux Etats-Unis et les « identitaires » en Europe se perçoivent comme fondamentalement différents (Alt-Right) du monde politique de droite et, bien sûr, supérieurs à celui-ci. Ce complexe de supériorité se nourrit par ailleurs de l’adhésion à toutes sortes de théories complotistes: eux, ils savent (cf. la « ré-information » Vs les médias traditionnels) tandis que les autres, même de droite, sont encore aveuglés. Dans leur propre regard, les « envahisseurs » du Capitole et ceux qui les acclament se voient donc comme une avant-garde éclairée, leurs actes de vandalisme, d’irrespect (le quidam occupant le bureau de Nancy Pelosi) traduisant un profond mépris à l’égard de « la politique ».

Oui mais voilà. Si leur intrusion dans le saint des saints de la démocratie américaine a constitué indéniablement un « 11 Septembre politique », il est douteux que cet épisode ait fait progresser la cause de l’extrême-droite « suprémaciste »-« identitaire »: d’une part la démonétisation de leur champion Donald Trump atteint des sommets (seconde procédure d’impeachment en cours), d’autre part la grande majorité des Républicains (Trump y compris) se sont bien vite pincé le nez devant le spectacle. Contrairement aux espoirs des stratèges d’extrême-droite, il est peu probable que dans l’avenir immédiat leur mouvance puisse « tenir » les Républicains comme elle l’a fait sous Trump – la queue ne va pas pouvoir remuer le chien comme lors des quatre dernières années. Et sans relais explicites au sein de « l’establishment » (des Républicains pas trop regardants sur la République), leur combat est voué à l’échec. Cependant, le temps d’une élection, ils pourront toujours servir de force d’appoint (voire de « gros de la troupe » en certains endroits) pourvu que soient agités les bons chiffons rouges devant leurs yeux. Des idiots utiles.

A Washington comme à Paris, Berlin, Rome, Athènes, Budapest ou Varsovie, les contempteurs des sociétés ouvertes et de la démocratie représentative croient faire l’Histoire. Au Capitole, ce 6 Janvier, ils n’en furent une fois de plus que les cocus.

See you, guys.

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