Gérald Darmanin, Ministre de la Défiance

« Les gardiens de la paix, au lieu de la garder, ils feraient mieux de nous la foutre, la paix… », l’air du temps politico-médiatique en France remet au goût du jour cette remarque de Coluche. Extraordinaire télescopage: alors que la majorité parlementaire vient de voter, sans trop barguigner, une « Loi de Sécurité Globale » dont un fameux article, le numéro 24, empêcherait de facto que soient filmées les interventions des policiers, la diffusion de vidéos balance en pleine lumière de magnifiques « bavures » (« T’aurais vu la gueule de la bavure, moi ça m’a passé l’envie de baver », re-Coluche) – évacuation musclée de migrants, tabassage en règle sans motif apparent (s’il pouvait y en avoir un) assorti d’injures racistes… Tollé médiatique, manifs d’ampleur, ministre auditionné par l’Assemblée Nationale: à l’heure où j’écris ces lignes, le fameux article a du plomb dans l’aile, tout porte à croire qu’il ne passera pas l’hiver. Au delà des questions de la liberté d’informer et de la transparence en démocratie, cette séquence déplorable ramène le sujet des violences policières sur le devant de la scène.

L’historien George L. Mosse a forgé, en 1990, le concept de « brutalisation » des sociétés européennes – les traumatismes de la Grande Guerre et l’expérience de la violence de masse faisant le lit des totalitarismes et ouvrant la voie au second conflit mondial. Même si c’est de loin, le mot « ensauvagement » utilisé par le Rassemblement National et repris par le Ministre de l’Intérieur lui-même, Gérald Darmanin, fait écho à cette idée: la société française serait en proie à une « décivilisation » qu’illustreraient un développement des violences urbaines et des incivilités de toute sorte. Le mot lui-même a été pointé du doigt par beaucoup: non seulement il est sorti de la bouche des amis de Marine Le Pen, mais également il rappelle le terme « sauvageons » utilisé par Jean-Pierre Chevènement à la fin des années 90 à propos des jeunes délinquants multi-récidivistes des banlieues, pour la plupart issus de l’immigration – les mots « sauvage » et Afrique, même indirectement associés, vous ayant un petit relent raciste. Car c’est une affaire entendue, chez le RN et Darmanin: l’accroissement de la violence ne saurait être constaté que chez les individus/citoyens lambda, notamment ceux des « quartiers difficiles » (mais pas que, depuis les manifestations de « gilets jaunes »). A contrario, l’expression « violences policières » est vouée aux gémonies par les tenants de « l’ordre », les méthodes parfois utilisées par la police n’étant à leurs yeux qu’une réponse légitime à la violence exercée par des individus « décivilisés ». On n’entrera pas ici dans une analyse des statistiques des « violences aux personnes » ni, exercice plus périlleux mais non moins pertinent, de l’évolution de leur ressenti. Admettons que le niveau de violence soit particulièrement élevé dans la société, voire qu’il soit en augmentation. Et constatons que, réseaux sociaux aidant, la visibilité de cette violence – y compris verbale – est sans précédent, contribuant sinon à son développement, du moins à sa banalisation. Dès lors, par quel miracle une institution comme la police ne serait pas affectée par cet « ensauvagement », cette « brutalisation »?

Dans un essai remarquable (La force de l’ordre, 2011, Seuil), l’anthropologue Didier Fassin a décrit le quotidien d’une équipe de « police des quartiers ». Immergé durant plusieurs mois au sein de la Brigade Anti-Criminalité (BAC) d’une banlieue du Val-de-Marne, il décrit un univers où les flics de terrain sont pour la plupart à peine plus âgés que les délinquants ou supposés tels avec lesquels ils interagissent au quotidien, que ce sont de jeunes provinciaux brutalement plongés dans un univers qui leur est étranger. Les rondes, les patrouilles, de jour comme de nuit, se font en un territoire supposé hostile. Un territoire dont les habitants sont considérés avec à peu près autant de bienveillance que les civils par les GIs en mission « search & destroy » durant la guerre du Vietnam. Alors durant les contrôles, les interpellations, les gardes à vue, horions et insultes racistes pleuvent volontiers, en miroir de/ réponse à la violence verbale et physique à laquelle les policiers peuvent eux-mêmes être soumis de la part des « jeunes des quartiers ». Ce qu’il constate, c’est que la police de terrain tend à se comporter comme une bande rivale de celles qu’elle est sensée traquer – parfois elle gagne, parfois elle perd. Dans cet univers, aucune place pour le respect, ni d’un côté ni de l’autre, identité des pulsions violentes. Sauf que l’un des « côtés » est supposé être celui de l’ordre, de la loi, du bien public.

Il y a les BAC dans les « quartiers » ou les simples flics en zone urbaine (affaire Zecler) mais aussi les CRS et les gardes mobiles qui jouent allègrement de la grenade et du LBD: c’est par centaines qu’on compte les blessés lors des dernières manifestations, singulièrement celles des « gilets jaunes ». Cela étant, tout se passe, pour les ministres successifs et au-dessus, comme si cette violence, pour autant qu’on veuille bien en admettre d’une part l’existence et d’autre part le caractère souvent illégitime n’était, somme toute, qu’exceptionnelle et ne saurait être qualifiée – de même que les comportements racistes et discriminatoires – de systémique: « Quelques brebis galeuses, etc… ». Comme si, dans une organisation humaine comme la police, avec ses préfets, ses chefs, ses sous-chefs, ses règlements tatillons, le libre-arbitre de l’individu dans son travail, et singulièrement du policier de base, pouvait s’exercer à chaque instant. Comme si on n’avait pas affaire à l’instrument par excellence de l’autorité de l’Etat, surveillé comme le lait sur le feu par tout dirigeant politique qui se respecte. Comme si on n’avait pas affaire à l’outil des gens de pouvoir, lorsqu’il s’agit de démontrer qu’on n’est pas « laxiste », le thème de la sécurité étant devenu un enjeu-clé, qui fait ou défait les carrières politiques depuis plus de vingt ans en France. Bien davantage que les questions d’éducation.

Comme les profs cependant, les flics sont en première ligne lorsqu’il s’agit de se coltiner les conséquences de la précarisation, du chômage de masse, de la baisse des dépenses publiques. Comme les profs, ils sont souvent bien seuls. Et comme les profs, les flics ont de puissants syndicats qui co-gèrent de façon centralisée leurs carrières, leur système de rémunération avec le ministère. Mais politiquement, cette co-gestion avec les syndicats fonctionne à l’inverse de celle concernant les profs: le Ministère de l’Education Nationale s’appuie souvent sur les parents pour forcer la main aux syndicats, tandis que le Ministère de l’Intérieur s’appuie souvent sur les syndicats pour clouer le bec aux justiciables. Rien de plus dommageable pour le pouvoir qu’une police qui grogne et qui rechigne à l’ouvrage (cf. l’inaction des forces de l’ordre durant les trois jours de vendetta tchétchène à Dijon, cet été), dès lors le « premier client à satisfaire » lorsqu’on est Ministre de l’Intérieur n’est pas le citoyen, mais le syndicaliste flic. Histoire de faire passer la pilule de rémunérations médiocres, de tâches dangereuses et/ou frustrantes, de modes d’avancement infantilisants (« mes points »), d’équipements parfois obsolètes, de sous-effectifs chroniques et, surtout, de missions tenant du tonneau des Danaïdes. Donc « on couvre », on exprime haut et fort son indifférence à l’incompréhension voire la colère de citoyens qui n’en peuvent parfois plus qu’on leur « garde » la paix plutôt qu’on la leur « foute ».

Du coup lorsque le président Macron, sur sa page Facebook , « demande au Gouvernement de (lui) faire rapidement des propositions pour réaffirmer le lien de confiance qui doit naturellement exister entre les Français et ceux qui les protègent », on se dit qu’il vaut mieux lire ça que d’être aveugle. Il aura sans doute échappé au Président que c’est sous son autorité que, primat du régalien ou pas, les coupures budgétaires sont la norme dès lors qu’il s’agit de dépenses courantes. Que c’est Darmanin Gérald, Ministre du Budget, qui a réduit la formation des gardiens de la paix de douze à huit mois, mettant aujourd’hui Gérald Darmanin, Ministre de l’Intérieur, dans l’embarras si une des « propositions » que le Président attend consiste par exemple à davantage instruire la population des flics de base, ce qui ne serait sans doute pas une mauvaise idée.

Quoiqu’il en soit des « moyens »… Tant que, de façon « systémique », le pouvoir se contentera de ne rendre de comptes de sa politique sécuritaire qu’aux syndicats de policiers, tant que de façon « systémique » les syndicats et leur Ministre fermeront les yeux sur l’ « ensauvagement » de troupes mal dirigées, mal gérées et parfois simplement livrées à elles-même, le « lien de confiance entre les Français et ceux qui les protègent », Macron pourra se l’administrer sous forme de suppositoire. Et Gérald Darmanin, comme ses prédécesseurs, ne sera rien d’autre qu’un Ministre de la Défiance.

A wech all,

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