Les nouveaux Points Godwin

Mike Godwin, avocat américain, est devenu célèbre pour avoir établi une loi empirique selon laquelle « plus une discussion en ligne dure, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de un ». Dès lors on appelle « point Godwin » le moment où, dans un fil de discussion, l’un.e assimile les idées de l’autre à du nazisme et/ou évoque la Shoah, moment à partir duquel soit la conversation dérape, soit elle s’arrête net. Moment, donc, où le débat ne peut tourner qu’au pugilat – n’était le confort de la virtualité de l’échange, « l’écran protecteur ». Car il est admis par la plupart des gens qui débattent en ligne (pas tous, mais disons une grande majorité) que des idées et les personnes qui les expriment sont d’emblée disqualifiées, dès lors qu’elles peuvent être associées au nazisme. « CRS = SS », le slogan imbécile de Mai 68, est à la fois l’ancêtre et l’archétype d’un « point Godwin »: l’accusation de nazisme et/ou d’antisémitisme est plus souvent un raccourci rhétorique destiné à tétaniser l’adversaire que la conclusion d’une analyse sérieuse du discours de l’autre.

Si on en juge par le « débat » qui sévit en France autour de – je vous le donne en mille – la question de l’Islam, il me semble bien qu’il faille désormais ajouter deux autres « points Godwin », au-delà desquels toute conversation tourne à l’invective, deux points qui se regardent en chiens de faïence:

  • « Islamophobie »: il est des intellectuels, des journalistes, des politiques qui considèrent comme excessifs et inacceptables un certain nombre de discours en appelant au «respect des convictions religieuses »: rejet du contenu de certains cours d’Histoire, refus des praticiens masculins en salle d’accouchement, exigence d’horaires séparés pour les femmes dans les piscines publiques et toute revendication d’une sorte d’« exception musulmane » dans l’espace public (maladroitement qualifiée de « séparatiste » par Macron). Parmi ces intellectuels, ces journalistes, ces politiques, bien sûr on trouve un certain nombre de vrais racistes pour qui dénoncer les « dangers de l’Islam » au nom de la « laïcité » est une aubaine: comme j’ai eu l’occasion de le dire ici, si les populations d’origine (Nord-) africaine étaient majoritairement scientologues, Le Pen, Maréchal, « Valeurs Actuelles »  et « CNews » passeraient leur temps à fustiger Ron Hubbard, Tom Cruise et John Travolta. Mais bien souvent, les personnes qui critiquent les excès de la bigoterie musulmane sont issues d’une tradition humaniste, exempts de tout racisme. Et c’est bien pour assimiler les seconds aux premiers qu’est assénée l’accusation d’ « islamophobie » qui, insidieusement, laisse entendre que la critique de préceptes religieux (ou prétendus tels) est, de facto et indistinctement, un dénigrement des croyants accordant de l’importance à ces préceptes. Notons que les cathos à poil ras de Civitas et consorts parlent de « racisme anti-chrétien » tandis que des Juifs ultra- religieux ont critiqué la série « Unorthodox » de Netflix, l’accusant d’antisémitisme, ce qui relève de la même rhétorique. Mais pour l’Islam le mal est fait: désormais, se voir traiter d’ « islamophobe » coupe court à toute discussion car dans la bouche de celui ou celle qui prononce ce mot, ce qui est fait ou dit au nom de l’Islam, d’une part, les musulmans et musulmanes, d’autre part, se confondent. Et cette confusion est performative: celles et ceux qui assistent au débat, s’ils se disent ou se croient musulman.e.s, n’iront pas forcément chercher plus loin et se sentiront volontiers offensé.e.s en tant que personnes
  • « (Atteinte à la) liberté d’expression »: au commencement, il y a la joyeuse bande de « Charlie Hebdo » qui, parce qu’impitoyable avec la bigoterie, se fait assassiner par deux sinistres connards. « Charlie » est depuis devenu synonyme de « liberté d’expression » , ce qui n’est pas rien: dans des sociétés comme les nôtres, ce qui est exprimé publiquement ne saurait avoir d’autre limite que le droit (diffamation, incitation à la haine, négationnisme) et le blasphème n’est ni un délit, ni un crime, n’en déplaise à certains: c’est l’objet de la récente « Lettre ouverte à nos concitoyens » co-signée par de nombreux médias, à laquelle je ne saurais personnellement qu’adhérer. Dans ce contexte, lorsqu’un animateur de bas étage comme Cyril Hanouna s’avise de déclarer que « les dessins de Charlie mettent de l’huile sur le feu », on sonne le tocsin: soulignant que « Charlie » donne de l’urticaire à certains, Cyril Hanouna poserait « Charlie » comme un problème en soi et, implicitement, donnerait des arguments à ceux qui en veulent à l’hebdomadaire, et donc, par transitivité, à ceux qui rêveraient de renouveler le carnage de 2015. De « Cyril Hanouna n’est qu’un con » on passe quasi-instantanément à « Cyril Hanouna incite au terrorisme et/ou le justifie ». Et on coupe court à la discussion – point Godwin. Car discussion il peut y avoir, de mon point de vue: dire que ses dessins puissent « mettre de l’huile sur le feu », c’est enfoncer une porte ouverte. Remuer la tronçonneuse dans la plaie, c’est la vocation historique de l’hebdo – qu’on se souvienne ne serait-ce que du « Bal tragique à Colombey – 1 mort » – et c’est pour ça qu’on l’aime. A partir de là, je ne vois pas au nom de quoi on interdirait à qui que ce soit de détester « Charlie » pour telle ou telle raison. Ou de constater cette détestation, comme le fait platement Hanouna, sous prétexte, comme le dit Caroline Fourest, que ledit Hanouna est écouté par les « jeunes des classes populaires » (comprenez: des Arabes et des Noirs qui a priori ont vocation à se « radicaliser »). Alors oui, on prend le risque de donner des arguments à quelques imbéciles aux idées mortifères. De même que lorsqu’on critique la politique de colonisation en Cisjordanie, on prend le risque de se voir récupérer par des antisémites patentés. Mais ce n’est pas une raison pour s’en abstenir. Car aimer « Charlie » n’est pas une obligation, que je sache, et le détester n’est pas un délit. Et il se trouve, avec ou sans Hanouna, que des tas de gens ont du mal avec cet hebdo – et pas que des musulman.e.s, demandez donc à Marine Le Pen ou à son père. C’est leur droit et ça ne fait pas forcément d’eux des terroristes en puissance

Vous l’aurez compris, une fois de plus (voir « Plein le cul de la Question Musulmane », « Voiles sur les Têtes et Discussion de Bistrot dans la mienne ») je n’entends pas « choisir mon camp », en cela je suis bien conscient de ne contenter personne, mais ce genre de polémique, sur lequel d’aucuns se jettent comme la vérole sur le bas-clergé breton, me fatigue.

Guetter l’ « islamophobie » d’une part, se faire le gardien vigilant de la « liberté d’expression » d’autre part,  c’est quasiment devenu une raison d’être, voire une profession pour certaines et certains qui entendent ainsi couper le sifflet de leurs adversaires désignés. Grand bien leur fasse, mais ça sera sans moi.

See you, guys

Une réflexion sur “Les nouveaux Points Godwin

  1. Ok lu avec attention et je partage une bonne partie de l’article… Question:est ce que le taré qui vient de blesser 4 personnes à la machette rue Nicolas Appert avait regardé Hanouna lundi soir?….

    Aimé par 1 personne

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