« Je suis anti-raciste, mais … »

Mauvaises petites odeurs sur la scène politico-médiatique française. Bien sûr il y a le procès-fleuve des présumés salopards-adjoints des attentats de Janvier 2015. Et puis s’estompe un peu, malgré tout, le fond de l’air pandémique (sauf chez les négationnistes « anti-masques ») tandis que les quelques derniers « gilets jaunes » n’intéressent plus grand-monde avec leurs revendications à la mords-moi-le-zob. N’empêche que ça faisait un moment que les questions dites « identitaires » n’avaient pas fait couler trop d’encre. Festival, d’un seul coup: le gouvernement Macron annonce à grands coups de clairon, pour début 2021, une nouvelle loi contre le « séparatisme », et deux polémiques ont occupé les commentateurs ces dernières semaines: celle suscitée par la représentation de la députée Danièle Obono en esclave par « Valeurs Actuelles » et, tout récemment, le bruit autour d’un tweet imbécile de Judith Waintraub, journaliste au « Figaro ». Retour à la normale dirait-on…

Lorsque Judith Waintraub a aperçu les images d’Imane Boun, étudiante proposant des recettes de cuisine bon marché pour ses homologues, son sang n’a fait qu’un tour: la jeune femme est voilée et la vidéo date du 11 Septembre, date que la journaliste s’est empressée de relever. 11 Septembre -> Terrorisme -> Al Qaida -> Islamisme radical -> Islam -> Hijab -> Imane Boun, ça s’appelle avoir l’esprit de l’escalier: il faut en avoir entre les oreilles, pour être journaliste au « Figaro ». Mais dans la foulée, Judith a reçu des menaces de mort de courageux anonymes, menaces suscitant en retour l’appui, même tempéré, d’une volée de politiques et d’intellos. Imane Boun aussi a reçu des soutiens, y compris d’un rabbin libéral, Gabriel Farhi, mais elle a fini par fermer tous ses comptes sur les réseaux sociaux, exit Imane, et voilà pour elle. Quant à Judith Weintraub, elle va bien, merci. Moralité: on peut se lâcher dans l’insulte publique contre un musulman ou une musulmane à cause de ce qu’il ou elle est. Cette insulte sera (légitimement) qualifiée de raciste et d’islamophobe, bien sûr, mais il se trouvera rapidement quelques islamo-fascistes dans la crétinosphère pour faire de la surenchère sur le thème « tu-touches-à-l’Islam-je-te-tue » comme lors de « l’affaire Mila« . Dès lors, de minable porteuse de haine vous devenez symbole de la « liberté d’expression ».

« Valeurs Actuelles » a trouvé qu’imaginer, dans le cadre ses vrais-faux feuilletons de l’été, Danièle Obono en victime d’esclavagistes africains, était une bonne idée. Le tout agrémenté d’un dessin la représentant enchaînée. De l’humour, bien sûr, pour souligner le fait que cette députée proche des « indigénistes » nierait la réalité historique de la multi-séculaire traite intra-africaine ayant précédé et accompagné, par la suite, le « commerce triangulaire » pratiqué par les occidentaux. Devant la bronca qui s’en est ensuivie, l’hebdo a présenté ses excuses mais ne perd rien pour attendre (plainte déposée par l’intéressée et enquête préliminaire pour « injures à caractère raciste » ouverte par le Parquet de Paris). Cependant, dans le flot des commentaires sur cette affaire, ont surgi les mots de Jean-Luc Mélenchon, comparant « Valeurs Actuelles » à « Marianne » et « Charlie Hebdo », ces deux dernières publications ayant pris en grippe la députée en question. Il y a que Danièle Obono s’est faite la porte-parole d’un anti-racisme qui ne se veut pas universaliste mais « identitaire », un « nouvel anti-racisme populaire » pour reprendre le titre d’un colloque organisé par son parti, La France Insoumise. Ce rejet de l’universalisme comme fondement de l’anti-racisme a l’heur de déplaire aux « extrêmes républicains » de « Marianne » (lointain avatar de « l’extrême centrisme » de « L’Evénement du Jeudi ») et aux gauchistes assumés de « Charlie », allergiques à l’identitarisme d’où qu’il vienne. Et qui, côté « identité musulmane », ont payé pour voir. « Charlie » n’a pas apprécié, mais alors pas du tout, l’amalgame. Il y a donc, à gauche principalement, un violent débat opposant universalité et identité dans la lutte anti-raciste. « Je suis anti-raciste, mais… » se croit-on désormais obligé de dire. Moralité: sous prétexte de la « prendre au mot » (« Ah, tu vois ce que ça t’aurait fait si tu avais vécu au temps de ces ancêtres que tu revendiques »), on peut réduire une élue de la République à un archétype de l’humain dominé, l’esclave. En attendant de pleurnicher de sa bonne foi devant un juge, dans l’immédiat on peut jouir du bordel semé chez l’ennemi. Et, là encore, se poser en martyr de la « liberté d’expression ».

Parce que peuvent se développer dans certaines zones urbaines les marques d’une « islamisation » (comme naguère, dans les mêmes quartiers ou presque, le Parti Communiste avait pu développer une sorte de contre-société), le pouvoir Macronien a proclamé le branle-bas de combat contre le « séparatisme islamiste », il y a urgence, voyez vous, à légiférer. Concrètement, si on a bien compris: contre ces médecins qui vont délivrer des « certificats de virginité » à quelques barbus, contre ces élus locaux qui, pour s’assurer de la bienveillance des bigots des « quartiers », prévoient des horaires réservés aux femmes dans leurs piscines municipales, contre les associations recevant des subsides publics et rejetant l’égalité hommes-femmes. Toutes choses qui, objectera-t’on, pourraient et devraient être traitées par des instances ad-hoc et/ou locales (Ordre des Médecins, recours de citoyens auprès de tribunaux administratifs, votes locaux…). Mais non. En France, il s’agit d’affaires d’Etat, la République est par principe « une et indivisible » et si dans les faits cette unité et cette indivisibilité sont soit inexistantes soit impraticables, alors ce sont les faits qui doivent changer, pas la mise en oeuvre du principe. Moralité: si par idéologie, incurie ou par son organisation archaïque, l’Etat français est incapable de rendre tangible ce qu’il est sensé représenter, l’enjeu n’est pas de questionner son fonctionnement. L’enjeu, c’est de réaffirmer ces principes par le petit bout de la lorgnette. Et, ce faisant, se poser en ferme « défenseur de la République ».

Elle en est là, « la République ». A s’inventer des critères de « républicanité ». A défaut d’avoir jamais clairement levé l’ambiguïté, pour définir ce qu’être Français veut dire, au delà du passeport, entre adhésion à un contrat social indifférent aux origines, à la culture Vs l’appartenance à une communauté historique et géographique donnée (même si cette « identité française » n’a rien d’évident – cf les Bretons, les Basques, les Antillais…). A cette ambiguïté, qui ne date pas d’hier, s’ajoute l’effet délétère d’un pouvoir du moment qui se revendique comme indifférent aux catégories politiques – même si son action s’avère profondément ancrée dans une pratique « orléaniste », giscardienne. C’est dans ce double contexte de doute existentiel sur l’essence profonde de l’Etat français d’une part, de la nature désincarnée et interchangeable de ceux qui le dirigent, d’autre part, que prolifèrent des discours tonitruants autour de « l’identité ».

Parce que l’humanisme universaliste « ne marche pas » – quarante ans après « Touche pas à mon pote », les discriminations persistent – ils et elles se détournent d’une universalité qu’ils tiennent pour le masque hypocrite d’un monde de « Blancs »: « Je lutte contre le racisme, mais je ne veux pas le faire avec les mots et les pratiques de ton univers de domination. Je suis Noir.e et/ou Musulman.e avant tout et je t’emmerde » – « séparatisme »? Quel que soit leur nombre réel, ils et elles sont de plus en plus visibles. Ce qui met hors d’eux les héritiers d’une longue histoire des combats anti-racistes fondés sur l’idée qu’on doit faire primer la conscience d’une humanité commune sur toute autre considération et qui par ailleurs tiennent aux modes de vie des démocraties libérales – « républicanisme »? « Je lutte contre le racisme au nom de l’humanisme, qui n’est pas une idée de Blanc. Si ça te gratte, je t’emmerde aussi et soit dit en passant, ton hijab il n’aide pas ». Dans un cas comme dans l’autre, on est « anti-raciste, mais… ». Prenant apparemment, avec la délicatesse d’un pachyderme, le parti des seconds contre les premiers, le gouvernement Macron veut se faire croire qu’il agit. Mais pour des actions concrètes contre la misère sociale et les discriminations, faudra repasser.

Ce débat entre « intégration » et « autonomie » des discriminés n’est ni spécifiquement français, ni nouveau. Comme l’a montré l’historienne Caroline Rolland-Diamond (dans Black America, La Découverte, 2016), il traverse toutes les époques de la lutte pour l’émancipation des Noirs aux Etats-Unis, de la fin de la Guerre de Sécession à #Blacklivesmatter. Peu importe: le truc c’est que cette querelle, qui prend parfois des allures byzantines, fait bien l’affaire de certains. Au « Figaro » et à « Valeurs Actuelles », notamment. Qui, à peu de frais, se lâchent dans les écrits racistes et, le cas échéant, se réclament des principes de la démocratie libérale lorsqu’ils s’en prennent à une acharnée de l' »autonomie » (Danièle Obono) ou qu’ils se trouveront menacés par de lâches imbéciles (la « liberté d’expression » de Judith Waintraub avant tout).

Cependant, ne nous y trompons pas: l’anti-racisme universaliste, les modes de vie en démocratie libérale – notamment certaines formes de multi-culturalisme – ce n’est pas leur tasse de thé, aux Waintraub, Zemmour et consorts. Ces valeurs ne leur sont pas « actuelles », ils les abhorrent, ils les vomissent. Tant que leurs adversaires sont occupés à s’agonir de noms d’oiseaux pour savoir s’il est fondamental ou pas de se penser prioritairement comme dominé.e éventuellement intersectionnel.le, ils ne ne gêneront pas pour déverser leurs saloperies, laissant à un Macron déjà démonétisé le soin de leur porter la contradiction.

« Je suis anti-raciste, mais… ». Mais à la fin, je l’ai dans le cul.

Ciao, belli

Une réflexion sur “« Je suis anti-raciste, mais … »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s