Liban: quand la France se la raconte

Enième désastre dont les Libanais n’avaient pas besoin, l’explosion de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth, causant 137 morts, des milliers de blessés (à l’heure où j’écris) et des dégâts matériels à faire pâlir l’aviation militaire israélienne de jalousie, a suscité un élan immédiat de solidarité en France, gouvernement en tête. Envoi immédiat de secours conséquents, matériels et humains, appréciable réflexe d’humanité qu’on ne saurait questionner.

Mais pas seulement car on a appris, dans la foulée, que le Président Macron allait payer de sa personne: «Je me rendrai demain à Beyrouth à la rencontre du peuple libanais pour lui porter le message de fraternité et de solidarité des Français. Nous ferons le point sur la situation avec les autorités politiques.» « Le Liban n’est pas seul », a également tweeté le Président. Sous-entendu: je (la France) suis (est) là. On est, à l’évidence, au delà de la simple urgence humanitaire. Il y a aussi, visiblement, urgence pour le pouvoir français à rappeler sa « relation particulière » avec le pays du cèdre, Macron se mettant en cela dans les pas de ses prédécesseurs. Dès lors la France ne saurait se contenter, à l’instar de nombreux autres pays (y compris Israël), d’essayer de soulager matériellement la détresse des Libanais: il lui faut, de surcroît, déplacer son Président qui va « faire le point » avec leur gouvernement.

Il se peut bien qu’une partie des Libanais apprécie ce déplacement présidentiel – après tout, la sollicitude de la France leur est, dans l’immédiat, sans doute moins pesante que celle des pétro-monarchies du Golfe, de l’Iran, des Etats-Unis ou de la Russie (et moins embarrassante que celle de leur voisin méridional), au delà des affinités liées à la francophonie – mais je ne peux m’empêcher de lire de la condescendance et, pour tout dire, un culot pyramidal dans ce voyage impromptu. « Faire le point », l’expression respire le langage managérial, quand un PDG se déplace dans les filiales de son entreprise. On sent le côté « Bon, les gars, Manu va mettre son grain de sel, va falloir que vous m’expliquiez ce que vous comptez faire, et ça a intérêt à tenir la route, sinon la France va vous faire les gros yeux. »

Il est vrai que les gouvernants libanais, clans familiaux se partageant le gâteau sous couvert de « représentativité » confessionnelle, se distinguent par leur incurie et leur cupidité. Il est vrai que les Libanais en ont plus que leur claque de la corruption, de la testostérone bigote érigée en argument politique, de l’impuissance de leur pays face à ses envahissants (au sens propre du terme) voisins. Il est vrai que beaucoup d’entre eux n’ont plus d’espoir que dans l’exil – la diaspora libanaise est déjà entre trois et quatre fois plus nombreuse que la population du Liban – et il faut à la fois avoir le feu au cul et énormément de pognon pour, comme Carlos Ghosn, chercher à inverser ce solde migratoire.

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Mais il serait bon de rappeler que c’est précisément l’ancienne puissance mandataire, la France, ce grand pays laïc ayant mis les curés à distance de son projet républicain, qui crut judicieux d’instaurer ce système politique s’appuyant sur les religions – maronites, sunnites, chiites, à chacun son bout de pouvoir. Comme si, en « Orient », la façon de concevoir son Dieu devait prévaloir sur toute autre considération – les Arabes ne seraient pas assez évolués pour qu’il en soit autrement. Et si la région a connu suffisamment de soubresauts endogènes depuis 1943, c’est peu de le dire, la France, tout au long de la seconde moitié du XXème siècle, n’a cessé de se mettre son nez dans les affaires libanaises, fut-ce sous la bannière de l’ONU (FINUL, Force Multinationale d’Interposition). En témoigne par exemple la durable, sonnante et trébuchante amitié entre les familles Chirac et Hariri. En témoigne également la propension d’une certaine droite française à s’enflammer pour la « cause des chrétiens du Liban » – ah, il fallait lire, dans les années quatre-vingt, les poignants reportages du « Figaro-Magazine » sur les gentils Phalangistes chrétiens combattant les méchants feddayin « Palestino-progressistes », articles illustrés de magnifiques photos de M16 ou de Kalashnikov aux crosses ornées d’images façon bondieuseries de Lourdes. Bref, la classe politique française kiffe davantage les Libanais que les Tutsis ou les Ouïghours, c’est un fait. Et la France n’est pas pour rien dans ce qu’est aujourd’hui le Liban, singulièrement le tropisme confessionnel de son organisation politique, cache-sexe de toutes ses dérives mafieuses. En sus, bien sûr, des liens linguistiques et donc culturels.

C’est la raison pour laquelle les gouvernants français, depuis 1975, lorsque le Liban a cessé d’être la « Suisse du Proche-Orient » pour devenir le champ de bataille de tout ce que la région compte de conflits, n’ont cessé de se prévaloir de cette « relation particulière » – faite d’une langue partagée et du vague souvenir d’un « mandat de la Société des Nations » (euphémisme pour désigner une colonie) qui dura vingt-cinq ans – pour  « peser » au Proche-Orient: s’incruster dans  un paysage dévolu aux Américains, aux Soviétiques (puis aux Russes) et à leurs alliés régionaux respectifs. Sans oublier l’Iran. C’est la raison pour laquelle, donc, un Emmanuel Macron se déplace en personne à l’occasion de la catastrophe qui frappe Beyrouth et le Liban. La France, puissance moyenne, se donne des moyens. Pour compter. Et se la raconter.

Seulement voilà, de deux choses l’une: soit le Président Macron et le Quai d’Orsay ont une vision stratégique claire au Proche-Orient, soit ils n’en ont pas. Dans le premier cas, pour « peser » en s’appuyant sur les liens franco-libanais, il semble plus judicieux de s’associer à d’autres puissances européennes que de faire cavalier seul. Dans le second cas, la compassion appuyée ne saurait constituer une alternative à l’absence de réflexion.  Ce voyage pour « faire le point » est donc au pire un geste diplomatique opportuniste mais impotent, en l’absence d’une coordination européenne, au mieux une gesticulation émotionnelle à usage tout autant domestique (« voyez comme je m’intéresse au Liban, comme Mitterrand, comme Chirac, souvenez vous-en pour les présidentielles de 2022 ») que local.

Des Libanais auront sans doute applaudi Macron aujourd’hui, espérant sans trop y croire que ce « message de fraternité et de solidarité des Français » n’aura pas trop conforté leurs dirigeants. Mais qu’ils ne s’y trompent pas: ce roi-là, aussi, est nu.

Assalam aleikoum, dudes.

 

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