Covid-19, le Crash-Test?

Gérer une crise majeure dans un pays de 67 millions d’habitants depuis les bureaux d’un ministère, c’est simple comme un code couleur: rouge ça chie vraiment, orange faut voir à voir, vert ça baigne. Ne reste qu’à le faire savoir aux intéressés.

Après un Jacques Chirac qualifié de « roi fainéant », Nicolas Sarkozy en avait fait des tonnes sur le thème « vous allez voir ce que vous allez voir, moi je vais mettre les mains dans le cambouis ». Tant et si bien que ça avait fini par lasser, cette omniprésence, cette « hyper-présidence », comme on disait à l’époque. Du coup, l’ambition affichée d’être un « président normal » n’a sans doute pas été pour rien dans la victoire, cinq ans plus tard, de Francois Hollande. Las, cette « normalité », quand elle a tourné à la trivialité ou au ridicule – histoires de corne-cul, humiliation par la première Leonarda venue – et, du coup, à une brusque dégringolade du prestige présidentiel, a aussi très vite usé les patiences. C’est pourquoi fut accueillie avec force applaudissements l’ambition d’Emmanuel Macron de « re-sacraliser » la fonction, à coups de mises en scènes Gaullo-Mitterrandiennes. Mais patatras, trois ans plus tard à peine, le voilà dépeint en monarque autoritaire – se sentant obligé de se fendre, le 24 janvier dernier, d’un sermon sur la différence entre la dictature et la démocratie (on serait tenté de rappeler que cette différence pourrait se résumer à ce que la première c’est « ferme ta gueule » et la seconde « cause toujours », mais passons). Décidément, pourrait-on se dire, depuis Chirac les Français ne savent pas ce qu’ils veulent. Et que justement, c’est peut-être bien parce que Jacques Chirac a été réélu par défaut (face à Jean-Marie Le Pen), chamboulant le logiciel de l’élection présidentielle, un logiciel également malmené par l’instauration du quinquennat… Mais là n’est sans doute pas la vraie question.

Ou plutôt, ne se poser que la question du casting, c’est peut-être bien passer à côté de l’essentiel, de l’éléphant dans la pièce, comme disent les Américains. Et « the elephant in the room » c’est la question de l’institution présidentielle elle-même et du modèle qui, en France, la sous-tend: le centralisme jacobin. Voici un pays où, tous les cinq ans, 48 millions de personnes sont appelées à confier les manettes d’un appareil d’Etat, conçu pour être tout-puissant, à un individu donné et à ses affidés. Dans ce système, pas ou très peu de place pour des contre-pouvoirs institutionnalisés – pas de « checks & balances » lorsque les élu-e-s de l’Assemblée Nationale doivent leur élection à leur positionnement pour ou contre l’individu en question – et, surtout, pas, ou si peu, de pouvoir de décision local et régional, plus exactement: pas d’identité politique sinon inscrite dans un référent national – la Droite, la Gauche, etc… – produisant projets et discours politiques qui s’appliquent indifféremment de Dunkerque à Perpignan (jusqu’en 1962, on disait « de Dunkerque à Tamanrasset« , sed sic transit gloria mundi).

Article Premier de la Constitution française: « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. » Bon. Mes aptitudes à l’exégèse constitutionnelle étant voisines de zéro, je me contenterai de faire la remarque suivante: si on admet que ces assertions relèvent tout autant, sinon davantage, du voeu pieux que du constat – une « vision » comme on dit dans la novlangue managériale – on ne saurait affirmer que certaines correspondent plus que d’autres à la réalité. Ainsi, si on se permet de contester, faits à l’appui, le caractère « social » de ladite République, pourquoi tiendrait-on pour acquis qu’elle est « indivisible » ou que « son organisation est décentralisée »?

C’est dans le contexte de ce « surmoi » constitutionnel que s’exercent le pouvoir présidentiel et l’autorité de l’Etat, lorsque surgit le Covid-19. Tout à son entreprise de « re-sacralisation », Emmanuel Macron prend solennellement la parole à deux reprises, déclare solennellement le pays « en guerre », se répand en conseils, recommandations, se montre plein d’empathie, larme à l’oeil pour les personnes âgées, les soignants, appel à la responsabilité de chacun, inversion de la pompe à phynance, etc… Ministres, secrétaires d’Etat sont alors chargés de mettre en musique la volonté présidentielle. Conséquemment, le Premier Ministre nomme Jean Castex, un haut fonctionnaire, responsable de la « coordination d’un groupe de travail interministériel pour réfléchir à la stratégie de dé-confinement ». Première manifestation concrète de cette « coordination »: la publication quotidienne de cartes où les départements apparaissent en vert, orange ou rouge selon leur situation sanitaire. A charge aux élus locaux, dûment cornaqués par les préfets, de déployer les mesures prévues. Et lesdits élus locaux de serrer les fesses et de croiser les doigts en espérant que tout se passe bien, en priant les dieux pour que personne, dans l’équipe de Monsieur Castex, ne soit daltonien-ne.

Mais dans un pays comme la France, on est censé considérer ce mode opératoire comme normal. On se souvient qu’en 2002, Lionel Jospin avait fait une boulette politique magistrale lorsqu’il avait déclaré « l’Etat ne peut pas tout », ce qui pourtant relevait du bon sens et de l’honnêteté. Que nenni: le peuple est censé en vouloir, de cette omnipotence de quelques crânes d’oeufs, élus ou pas, naviguant entre le palais de l’Elysée et celui de Matignon. Dans la république « indivisible », afin que ne soit pas offensée la religion de « l’égalité des territoires », on ne saurait déléguer à ces derniers que des signes de pouvoir mineurs. L’autorité, la vraie, ne peut se trouver qu’à Paris. A fortiori lorsque se manifeste une crise comme celle du Covid-19: « organisation décentralisée », mon cul, la récréation est finie les enfants, maintenant va falloir bien vérifier la couleur de votre petit morceau de France, telle que définie par Monsieur Castex, avant de décider quoi que ce soit pour vos concitoyens.

Haute Corse en rouge

Seulement voilà, comme le disait Philippe Val en 1978, dans une tirade qui n’a pas pris une ride: « le monde est devenu beaucoup trop compliqué pour les taupes abruties qu’on a toujours foutu en haut de nos pyramides hiérarchiques ». Et sans vouloir jouer les Cassandre, on ne m’ôtera pas de l’idée qu’il y a de grandes chances que, vue la complexité d’une telle crise, de magistrales bévues ne soient commises qu’aurait su éviter une vraie concertation avec ceux « d’en bas ». Surtout lorsqu’on relève le fait que pour ce qui est de décisions qu’aurait dû/pu prendre une autorité centrale, comme disposer d’un nombre suffisant de masques et organiser des tests massifs, la République « indivisible » a lamentablement foiré, singulièrement en regard de l’Allemagne… fédérale. Alors qu’à coups de « traffic light dashboards » dignes d’un sous-fifre de multinationale une équipe gouvernementale entende gérer un bordel s’étalant sur 552 000 km2 (sans compter les Dom-Tom), ça laisse rêveur…

Et c’est peut-être bien ce décalage grandissant entre les prétentions de l’appareil d’Etat centralisé – et son incarnation semi-monarchique, le Président – et l’effectivité perçue de son action qui est à la source de ce yo-yo amour/dés-amour qui frappe les présidents élus depuis vingt ans. Et le politique, dans son ensemble.

Avec le Covid-19, Emmanuel Macron se voit en chef de guerre, en ingénieur de la grande machine de l’appareil d’Etat censée avoir réponse à tout car elle mesure tout. Il n’est pas exclu qu’il soit en fait le mannequin de bois d’un crash-test, celui du centralisme jacobin.

Vert, orange, ou rouge, le résultat?

 

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