« Affaire Mila »: fermez-la?

Mila, une adolescente s’affichant à un moment comme lesbienne sur un réseau social, histoire d’envoyer promener les dragueurs, reçoit un tombereau d’injures d’un de ses correspondants, qui réprouve son orientation sexuelle « au nom de l’Islam ». Furieuse, la gamine monte dans les tours et se répand en remarques désobligeantes sur la religion du jeune homme, se proposant notamment de « mettre un doigt dans le cul » de son Dieu, exercice métaphysique plutôt inédit, en admettant que Dieu ait un trou du cul, déjà qu’on se demande si Adam avait un nombril et si oui, pourquoi, mais ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est que suite à ces propos, ladite jeune fille reçoit des milliers de menaces de « musulmans », y compris de mort, et se trouve désormais sous protection policière, dans l’incapacité de fréquenter son lycée.

Cette escalade verbale et ses conséquences fâcheuses devraient a priori relever des psychodrames de préaux de lycées ou de collèges et figurer dans la rubrique des faits-divers. Un genre d’escalade qu’on peut observer, par exemple mais pas seulement, en ces géographies comme le « 9-3 », sises du mauvais côté de la fracture sociale, où à un « enculé de ta race » bien appuyé peut répondre un « la putain de ta mère » péremptoire et s’ensuivre un déluge de horions de part et d’autre. Désolant, mais pas exceptionnel lorsque des ados ont un petit pois dans la tête et une grande gueule, comme Mila et ses détracteurs. La différence, ici, c’est l’effet démultiplicateur des réseaux sociaux, combiné au fréquent et anxiogène anonymat de leurs utilisateurs. Nonobstant, l’histoire pourrait s’arrêter là, objectivement, non?

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Seulement voilà, l’histoire se passe en France et il s’est trouvé des personnalités, comme l’actuelle Garde des Sceaux Nicole Belloubet ou l’ex- Garde des Pôles Ségolène Royal pour trouver que bon, les menaces de mort, c’est pas bien mais que quand même, dire des horreurs sur les religions c’est pas bien non plus. En d’autres termes que la liberté d’expression ça va cinq minutes. Suivant en cela une « certaine gauche » qui considère que les critiques formulées à l’égard de l’Islam relèvent de la « double peine » infligée à des individus déjà discriminés à cause de leurs origines, réelles ou supposées. On refuse donc « d’être Mila » comme on a pu « être Charlie » (comme si, soit dit en passant, par la magie des hashtags, les choses/les causes pouvaient s’amalgamer). D’autres, comme Elisabeth Badinter, ont au contraire affirmé leur solidarité avec ladite Mila. J’ai ici-même essayé de trouver les arguments pour dire l’état de désolation dans lequel peut me plonger ce genre de polémique (Plein le cul, de la « Question Musulmane »,  26/11/17 et, plus récemment Voiles sur les Têtes et Discussion de Bistrot dans la mienne, 27/10/19 ), notamment le fait que de part et d’autre on a fâcheusement tendance à ignorer le libre-arbitre des musulmans eux-mêmes, et donc pourquoi je refusais de « choisir mon camp, camarade ».

Seulement là, ça commence à bien faire.

Certes, Mila n’a pas fait dans la dentelle. Mais il y a d’une part qu’elle aurait pu tenir ses propos de vive voix et face-à-face – à ses risques et périls – et que beaucoup d’utilisateurs des réseaux sociaux, entre autres l’actuel Président des Etats-Unis, n’ont pas intégré la différence entre paroles plus ou moins réfléchies et propos numérisés: on devrait normalement tourner sept fois ses doigts au-dessus d’un clavier avant de « valider »: si Mila avait parlé au lieu de pianoter, on n’aurait jamais entendu parler d’elle et le « débat public » n’en aurait pas souffert. Dans ce « brave new digital world », l’outrance nous est cependant offerte brute de fonderie, c’est bien le problème dès lors que la connerie n’est pas concomitamment devenue un phénomène marginal, loin s’en faut. Et il y a surtout, d’autre part, que s’interroger sur le droit d’émettre et de diffuser publiquement des propos orduriers, ou simplement critiques, vis-à-vis d’une religion, c’est juste inacceptable. L’incitation à la haine envers des individus en raison de leur religion est un délit qu’il faut sanctionner, en France comme dans beaucoup de pays européens, pas de « Premier Amendement » par chez nous. Mais l’attention portée à la « sensibilité » des croyants et l’éventualité d’en banaliser l’usage comme alibi, pour formellement signifier à toutes les « Mila » de fermer leur gueule, c’est une autre affaire. Alors sur ce coup-là, je choisis sans hésiter mon camp: j’emmerde la « sensibilité » des gens qui ne savent se vivre que comme croyants et je dis que la liberté d’insulter, de moquer ou de critiquer des idées n’est tout simplement pas négociable.

Car, fussent-ils musulmans et bien souvent, par ailleurs , victimes de discriminations, il faut que les croyants vivant dans les sociétés sécularisées de longue date réalisent que, pour un athée comme moi, l’Islam, au même titre que l’ensemble des postulats, principes, interdits et recommandations des autres religions n’est ni plus ni moins qu’un système de pensée. Pour un athée comme moi, ce système de pensée, cette idée est un produit de l’Histoire et de l’inventivité humaine, libre à eux d’avoir un autre point de vue. Mais du mien, une idée ça se bouscule, même dans l’outrance. Cela étant, dans de telles sociétés, l’acceptation de cette libre critique, même quand elle gratte, bénéficie d’une contrepartie: nul ne saurait être réduit à ses croyances. On est d’abord un individu avec des droits et des devoirs, le fait d’être musulman, chrétien, juif ou athée n’est affaire que de vie privée et, en droit, une caractéristique non-pertinente. Croire ou ne pas croire, c’est formellement une question secondaire. Alors j’entends que cette « secondarisation » de la croyance fait mal au cul à certains musulmans. Je serais tenté de dire que c’est leur problème et que je m’en fous, cependant je me permettrai de leur faire remarquer la chose suivante: c’est précisément parce que leur « état » de musulmans est considéré comme primordial, au-dessus de toute autre dimension de leurs personnes, que les Ouighours ou les Rohyngas sont persécutés, enfermés, massacrés.

Cela étant, refuser qu’on menace impunément de mort les « Mila » et envoyer se faire voir les apôtres du « respect des sensibilités », ce n’est pas abdiquer dans la lutte contre les discriminations et la haine. L’un ne va pas sans l’autre. Toujours questionner les idées et respecter les humains plutôt que l’inverse, tout est là.

A wech all

 

 

 

 

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