Le « Plan Trump », Traité de Versailles du Proche-Orient

Pour faire la guerre puis la paix, il faut être deux. Donald Trump, en laissant concocter un « plan de paix » israélo-palestinien par son gendre Jared Kushner, ami notoire des pétro-monarques et de la droite israélienne, n’a pas dérogé à cette règle de bon sens, il y a bien deux parties impliquées dans la genèse de ce document: Israël et les Etats-Unis.

La France, spectatrice et arbitre des élégances, a « insisté sur la nécessité d’une solution à deux Etats respectant le droit international, exprimant «sa conviction» que cette solution était «nécessaire à l’établissement d’une paix juste et durable au Proche-Orient» (Libération). Cause toujours. Le « droit international », l’administration Trump, tout autant que la coalition de droite et d’extrême-droite aux manettes en Israël, s’en tamponne comme du droit des Cheyennes, des Navajos ou des Apaches. Quant à la Grande-Bretagne elle a, par la voix de son premier ministre, qualifié ce plan de « proposition sérieuse » qui « pourrait constituer une avancée positive ». Elle confirme en cela son rôle de fidèle clébard de l’Oncle Sam, rôle que ne saurait que magnifier sa toute prochaine sortie de l’Union Européenne. Mais des réactions de ces deux grands historiques fouteurs-de-merde-au-Proche-Orient que sont la France et le Royaume-Uni (les accords Sykes-Picot de 1917, pour ne citer qu’un exemple), finalement il faut bien convenir qu’on doit se contrefoutre: ils ont depuis belle lurette, de même que les autres Européens, renoncé à peser dans cette histoire. Ils sont, aujourd’hui, tout autant « partie prenante » de cette question que ne le sont les Taiwanais ou les Guatemaltèques. Passons.

Ce « plan de paix » qui porte explicitement en germe l’annexion par Israël

  • des colonies, légales ou pas, de Cisjordanie
  • de Jérusalem-Est
  • de la vallée du Jourdain et donc des zones aquifères de la région

… et, conséquemment, réduit les territoires contrôlés de façon autonome par les Palestiniens à quelques Bantoustans 2.0, infimes taches d’une peau de léopard/chagrin,  incrémentés de quelques bouts de désert du Neguev, d’une capitale sise dans un bled quelconque à l’est de Jérusalem – tout en promettant un libre-accès, soit dit en passant, à l’esplanade des Mosquées, aux bigots juifs…

… fait ouvertement le pari, quelques dizaines de milliards de dollars aidant, qu’il peut se passer, pour sa mise en place, de l’assentiment de l’Autorité Palestinienne et des Palestiniens eux-mêmes. Le boss de l’International Crisis Group, Robert Malley, a résumé le sentiment des concepteurs de cette sinistre farce: «Réduit à son essence, le message aux Palestiniens est le suivant : « vous avez perdu, passez à autre chose »». Effectivement, ce plan est un plan de vainqueurs et les Palestiniens, pour des tas de raisons qu’il serait trop long d’énumérer  ici, sont des cocus de l’Histoire.

Du coup, on ne peut s’empêcher de penser à un autre « plan de paix de vainqueurs », le traité de Versailles qui fêta son centenaire l’an dernier, à la suite duquel l’Allemagne se vit amputer de fractions entières de son territoire et de sa population, tandis que des petits génies de la cartographie inventaient le « corridor de Dantzig ». Les Allemands , à cette occasion, signèrent sous la contrainte les fameuses clauses les désignant comme uniques fauteurs du désastre de 1914-1918 – les Français, notamment, s’exonérant de leur propre « somnambulisme » (The Sleepwalkers, How Europe went to War in 1914, Christopher Clark, 2014) dans le déclenchement de cette tragédie. On sait les conséquences qu’eurent les conditions de ce traité – et l’arrogance, le mépris, l’esprit revanchard, le manque d’empathie de ses concepteurs – sur le destin de l’Allemagne, puis de l’Europe et du monde: le « Diktat de Versailles » et la « trahison de la République de Weimar » furent des arguments-clés de la loghorrée hitlérienne.Versailles 1919

On relèvera qu’à Versailles en 1919, il y eut une délégation allemande, ne fut-ce que pour formellement apposer son paraphe à ce traité qu’elle n’eut aucun loisir de discuter. A Washington en 2020 en revanche, point de Palestiniens, ne serait-ce que pour inscrire « vu » sur chacune des cent-quatre-vingt pages de ce « plan ». A Washington les vaincus étaient absents, escamotés. Alors de ce « plan », véritable blanc-seing pour les pires faucons israéliens (et, partant, bonus électoral pour d’une part un Netanyahou désormais inculpé de trois chefs d’accusation de corruption et d’autre part un Trump avide de sécuriser les suffrages de la droite religieuse américaine, cf. ici-même Le Péril Chrétien, 25/05/18), on peine à penser qu’il concerne en quoi que ce soit la « paix ». A moins de supposer que, contrairement aux Allemands entre 1919 et 1933, les Palestiniens de 2020 et au delà vont gentiment s’asseoir sur leurs frustrations et leur rancoeur. Qu’ils observeront désormais avec bienveillance les colons tronçonner leurs oliviers, leur prendre leurs terres et leurs nappes phréatiques, emprisonner leurs gosses, demain encore davantage qu’aujourd’hui et hier. Qu’ils n’écouteront plus les sirènes de Téhéran ou de Damas leur suggérant que leur adversaire est le Diable incarné. Qu’ils se détourneront spontanément des Frères Musulmans en tout genre leur expliquant que « l’Islam est la solution » et, donc, que la ceinture d’explosifs est une option vestimentaire des plus fashionable. Tout ça parce que la généreuse Amérique leur promet une pluie de dollars pour prix de leur assentiment.

De ce « plan de paix » inique, et quoi que prétendent ceux d’entre eux qu’il réjouit, les Israéliens ne retireront pas davantage de sécurité, au contraire. De même que naguère pour les Blancs d’Afrique du Sud, de Rhodésie ou pour les Pieds-Noirs d’Algérie, l’impasse politique et sociale pour les dominés, lorsqu’elle apparaît comme définitive à ces derniers, ne peut que générer un surcroît de danger pour les dominateurs. De danger existentiel. Une bombe à retardement, comme le traité de Versailles.

Dans les premières scènes du « Gladiator » de Ridley Scott, face à l’armée hostile des Germains en révolte, un officier romain fait remarquer au général Maximus: « Pff, les peuples devraient le savoir, qu’ils ont été conquis… ». « Et nous, nous le saurions? » lui rétorque le général. Les Palestiniens ont perdu la guerre, c’est un fait. Mais qu’ils en soient conscients ou pas, leur mémoire de ce qui fut, leurs regrets de ce qui aurait pu être, et surtout le désespoir face à leur quotidien, ne disparaîtront pas. Et ça, le clown de Washington et les inconscients de Tel Aviv n’y changeront rien.

See you, guys.

 

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