Françafrique, le Gendarme fort marri

Cinq ans, maintenant, que 4 500 soldats français sont déployés dans cinq pays de la zone sahélienne (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad) – « Barkhane », ça s’appelle, suite à « Serval » – afin de lutter contre les bandes armées qui sévissent dans la région depuis 2012. Fléau régional qui fait suite, notons-le, à l’implosion de la Libye, elle-même consécutive à une désastreuse intervention, principalement française, contre Kadhafi. Pour des raisons humanitaires, bien sûr, et sous les imprécations et encouragements d’un génie de la géopolitique que le monde entier envie à la France: Bernard-Henri Lévy. Sarkozy créée les conditions du chaos, Hollande stoppe tant bien que mal le désastre et Macron tente d’éviter qu’il ne resurgisse. La continuité dans la politique africaine de la France, comme on dit.

4 500 militaires, donc, qui « nomadisent » et, de temps en temps, « accrochent » un ennemi particulièrement mobile, amalgamé par commodité sous le terme de « djihadistes » mais en réalité protéiforme, notamment composé de guérilleros peuls ou touaregs, laissés-pour-compte de l’action publique – ou ce qu’il en reste après les politiques d’ « ajustement structurel » imposées par les créanciers occidentaux – des états de la région et/ou de trafiquants, coupeurs de routes en tout genre. On peut supposer que le « djihad », pour nombre de ces bandes armées, est un habit neuf pour des pratiques anciennes – à l’instar de Mokhtar Belmokhtar, notoire contrebandier de cigarettes entre l’Algérie et la Mauritanie (surnommé « Mister Marlboro ») qui, un beau matin des années 90, se déclara « djihadiste » pour préserver son business. Quoiqu’il en soit la raison de cette  présence militaire française au Sahel semble a priori évidente, cependant répétée comme il se doit dans les interventions officielles: empêcher l’établissement, en lieu et place des états de la région, d’un « califat » et d’un sanctuaire pour les terroristes djihadistes de tout poil. D’un tel « califat », dont les habitants du Nord-Mali ont pu apprécier les prémisses en 2012 – destruction de mausolées multi-séculaires, saccage des manuscrits de Tombouctou, imposition de la charia… – les populations de la région ont autant envie et besoin qu’une girafe d’un escabeau. Et puis une telle dislocation de la région sub-saharienne n’irait pas « dans le sens de l’Histoire » d’une France historiquement liée aux Etats de la région – la fameuse Françafrique, même renouvelée, lire ici-même « Guerre au Mali, la Françafrique 2.0 » (Février 2013). C’est donc tout naturellement que la France se retrouve à jouer le gendarme pour la énième fois dans la région, « à la demande des Etats locaux », bien sûr, auxquels elle est liée par des accords de défense.

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« Le Gendarme de Saint-Tropez », 1964

Cependant le gendarme, à cette heure, se trouve fort marri. Il y a d’une part que vouloir contrôler cinq millions de kilomètres carrés avec moins de 5 000 hommes, malgré les hélicoptères, les drones et les satellites, c’est comme envisager de vider la Manche à la petite cuillère. Cinq ans après le début des opérations, et malgré quelques « neutralisations » réussies, comme il y a quelques jours, il ne se passe pas de semaine sans qu’on apprenne que des bandes armées ont attaqué des civils ou des militaires, notamment au Mali et au Burkina Faso. Les « djihadistes » semblent pouvoir frapper où et quand ils veulent et « Barkhane » commence à ressembler, sur le plan du succès militaire, à la guerre américaine au Vietnam. Et il y a surtout, d’autre part, du fait de cette inefficience de plus en plus flagrante, la prolifération d’un profond sentiment anti-Français au sein des populations locales, nourri de complotisme: « Hmm, qu’une puissance comme la France n’arrive pas à venir à bout de telles bandes de pouilleux, c’est louche, non? », « On a la preuve que les terroristes sont armés par la France », et autres « Vérités-qu’on-voudrait-nous-cacher ». En gros, la France entretiendrait le conflit pour maintenir sa domination sur la région. L’explosion des théories du complot, là-bas comme sous nos latitudes, c’est le résultat du détonnant cocktail frustration-ignorance-réseaux sociaux. Et en Afrique sub-saharienne comme par chez nous, ces théories sont d’autant plus irréfutables qu’on prétend les réfuter, elles se nourrissent de ce qu’on leur oppose. Il y a, enfin, comme du mou dans la corde à noeuds du côté des officiels locaux: le 18 Novembre dernier, par exemple, l’état-major burkinabè exigeait d’être informé 48 heures à l’avance des déplacements d’aéronefs étrangers au-dessus de son territoire (pratique, en cas de demande d’appui aérien d’urgence lors d’un accrochage..). Bref, du côté des officiels français, au sentiment d’impuissance s’ajoute l’agacement, pour ne pas dire la sourde colère face à ce qui ressemble à de l’ingratitude. D’où l' »invitation » lancée par Macron pour début Janvier aux chefs d’Etat concernés, formulée de telle façon qu’elle ressemble à une convocation pour une explication des gravures. Renforçant le sourd reproche de néo-colonialisme ici et là en Afrique, que ne vient pas a priori tempérer la récente annonce de la disparition du franc CFA.

En fait, on tourne en rond: « Barkhane » a l’efficacité d’un pansement sur une jambe de bois, car les problèmes de sécurité ne sauraient trouver de solution définitive que politique. Comme une répartition plus juste des fameux « moyens » sur l’ensemble des territoires – on sait par exemple que les Touaregs du Nord-Mali sont considérés par les autorités de Bamako avec à peu près autant de bienveillance que ne le sont les Rifains par celles de Rabat. Or une telle amélioration de la « gouvernance » dans la région supposerait un renouvellement de fond en comble de pratiques multi-décennales faites de corruption, de népotisme, d’autoritarisme borné… Pratiques qu’a tolérées, sinon encouragées avec constance une « politique africaine » française qui, des barbouzeries à la Jacques Foccart au soutien des réformes néo-libérales, s’est volontiers accommodée des errements de l’action politique locale – tant qu’est garantie la « relation particulière » autorisant bases militaires et accès aux ressources. S’il y a des corrompus, il faut des corrupteurs: pourvu que ces derniers s’appellent Areva, Total ou Bolloré, la France se fout des conséquences: la Françafrique fabrique les élites locales qu’elle mérite. Et puis la montée de l’islamisme radical dans cette partie du monde a sans aucun doute beaucoup à voir avec l’activisme de prédicateurs financés par l’Arabie Saoudite et le Qatar, pays dont l’appétit pour les canons made in France justifie toutes les indulgences à Paris. De fait, la France peut objectivement prendre l’allure d’un pompier pyromane et, pour l’homme ou la femme de la rue à Bamako, Nouakchott ou Ouagadougou, les histoires à la mords-moi-le-noeud véhiculées sur les réseaux sociaux peuvent facilement trouver crédit. Nonobstant les quarante-quatre militaires français morts à cette date dans ces opérations – chiffre quoiqu’il en soit très très en deçà des pertes subies par les armées maliennes et burkinabè, sans parler des civils.

Mais la vraie nouveauté dans cette affaire, c’est que la dimension du problème est régionale. Et il est là, le malaise: c’est moins une attitude intrinsèquement  paternaliste de la France qui reste en travers de la gorge des Africains concernés, dirigeants comme citoyen.ne.s, que le constat que ce conflit signe la fin de la pleine souveraineté des Etats: des pointillés tracés sur les cartes, les bandes armées comme les militaires de « Barkhane » se tamponnent allègrement. C’est la remise en cause d’un édifice bâti dans les années 60, dûment défendu notamment… par la France. Qui ne saurait qu’encourager désormais une « Sahélisation » croissante des questions sécuritaires. Et donc une mutualisation des ressources militaires locales. Oui mais voilà: qui, pour orchestrer ces forces « mutualisées », sinon a priori les militaires français?… Cela ne manquerait pas de rappeler les  « tirailleurs sénégalais » qui maintenaient l’ordre en AOF et en AEF, conçues comme des ensembles indistincts du point de vue militaire. « Barkhane » n’est pas une initiative originellement « néo-coloniale »… mais elle ne peut réussir que si elle le devient dans sa forme, sinon sur le fond. En sus des considérations budgétaires, c’est sans doute la  raison pour laquelle la Ministre des Armées, Florence Parly, a jugé bon d’en appeler à une plus grande implication des autres pays européens dans l’opération – diluer le « néo-colonialisme » en l’européanisant. Pas sûr que la pilule en serait plus facile à avaler pour les Africains, singulièrement si, comme c’est probable, cette dilution n’améliorait en rien les questions des « moyens » et de leur répartition.

Le gendarme est fort marri: tel Clovis, pour réussir il doit brûler ce qu’il a adoré (« l’intangibilité-des-frontières-héritées-de-la-colonisation » et les états qui vont avec, son statut de « puissance moyenne » ayant le quasi-monopole de la « régulation » de l’espace sub-saharien) et adorer ce qu’il a brûlé (l’administration d’un espace par dessus la tête des peuples). C’est son problème.

Celui des Africains, c’est de survivre dans ce bordel.

See you, guys

 

 

 

3 réflexions sur “Françafrique, le Gendarme fort marri

  1. La survie est l’objectif des esclaves ; celui des Africain.e.s est aujourd’hui la vie libre avec tout ce qu’elle sous-tend de dignité et respect. Je parle des populations et non de certaines élites qui rejoignent le duo corrompu/corrupteur (les Peaux noires, masques blancs de Frantz Fanon). La différence est de taille et elle ne fait que s’agrandir davantage. C’est cette même différence que l’Empereur Jupitérien et ses conseillers n’ont pas encore saisi. La disparition du CFCA? En es-tu sûr? Je n’ai vu, pour ma part, qu’un reconditionnement marketing, assez mal fait je dois dire : nouveau nom, même système de parité fixée avec l’euro (et pas un panier de devises), même garantie de la France, sans parler de la récupération de la future monnaie de la CEDEAO (Eco) en chemin (tactique du fait accompli!). Autre aberration : E. Macron parle à la « jeunesse africaine » en disant qu’il l’a « entendue » sans la présence des dirigeants de ces pays, probablement occupés à « réparer une quelconque clim ». Néocolonialisme, oui. Économique, sûrement. Politique, bien entendu.
    La prolifération de ces groupements amalgamés comme « djihadistes » tient aussi, en partie, sa source de tout ceci. Prenez des gens désespérés, sans repères, sans passé ni possibilité de futur pour leurs enfants, promettez leur une vie éternelle, donnez leur une raison de vivre et laissez reposer quelques années… Puis dites « bonjour au grand n’importe quoi »!
    Il ne s’agit désormais plus de la « survie » que l’on va concéder au petit Noir contre le gîte et le toit qu’on daignera lui donner en échange mais d’éteindre les feux que de longues années de colonialisme, affiché ou non, ont allumé ici et là pour se servir des ressources africaines. Dire que la colonisation a été un crime contre l’humanité ne suffit pas ; encore faut-il agir réellement, et non avec de la poudre aux yeux ou la chemise blanche de BHL, pour arrêter ce qui est encore allègrement en marche. Pour le plus grand bonheur économique de Jupiter…

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    • « Survie » est le mot que j’ai trouvé en ayant à l’esprit les milliers de déplacés, une réalité au Burkina Faso et au Mali. Alors oui, appliquer ça aux « Africains » comme un tout, c’était un raccourci, et pour tout dire une maladresse, sans doute. Mais pas une « concession » faite aux « petits Noirs ».
      Les inégalités, dans cette partie du monde, se sont creusées encore plus vite que partout ailleurs, évidemment ce ne sont pas les « Coconut Blacks » (black outside, white inside – Malcolm X) qui ont à pâtir de la violence djihadiste – et des répliques qu’on lui invente, cf. les pogroms anti-Peuls au nord du Burkina – ce sont ceux « d’en bas ». Mais ces groupes armés, like it or not, même si leur recrudescence est due à des phénomènes extérieurs – pas uniquement d’ailleurs du fait des ex-/néo-colonisateurs (voir l’Algérie voisine qui se réjouit de voir ses fauteurs de trouble partir au sud de Tamanrasset) – sont bel et bien issus des sociétés au sein desquelles ils sévissent. Misère, avenir bouché et ignorance sont des explications, pas des excuses, peu importe. Mais c’est cette réalité que les dirigeants de Ouaga, Bamako etc.. doivent se coltiner et assumer, plutôt que de valider, par leur silence, les théories complotistes à la con: le « néo-colonialisme » a le dos large, c’est une bonne alternative à une introspection sérieuse de la part de ces « élites ».
      Quant à Macron, pour le coup, il se comporte ni mieux ni plus mal que ses prédécesseurs. Alors oui il a ce tropisme « pro-business », bon petit soldat de la « mondialisation heureuse » chère à Alain Minc, mais au moins il annonce la couleur, il ne se cache pas derrière des considérations historico-culturelles Je crois sincèrement qu’il veut, comme Hollande, balancer la Françafrique à la papa aux oubliettes. Le paradoxe c’est qu’il se retrouve à gérer « Barkhane », un truc que plus politique/Françafrique et que moins « business » tu cherches longtemps. Qui lui coûte des body-bags et des millions d’Euros mois après mois, et qui à date ne va nulle part.
      L’Eco: pas vraiment d’opinion sinon que oui, je veux bien croire que ça relève plus de l’habillage symbolique que de la révolution, à partir du moment où la parité fixe avec l’Euro est imposée.

      Merci de ces commentaires, je suis bien conscient de n’avoir que survolé un sujet très très complexe…

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      • Je n’ai jamais dit que ces groupes, fanatiques ou pas, mais toujours armés n’étaient pas issus de ces pays mêmes qu’ils sont en train de détruire et de morceler. Pour qu’une plante germe, il faut un terreau (des pays scandaleusement inégalitaires, une pauvreté accrue et certaines élites corrompues), de l’engrais (des années d’une colonisation affichée suivies par une autre moins décomplexée mais tout aussi dévastatrice, des traumas qui ancrent profondément dans les esprits que Blanc=Beau et Pur et que Noir=Laid et Méchant, entre autres) et de l’eau, beaucoup d’eau, (des intervenants externes voulant leur part du gâteau, des dirigeants – judicieusement choisis, est-il nécessaire de le rappeler! – pour qui le pouvoir ne peut être partagé, des intérêts économiques de plus en plus cruciaux sous couvert d’aides « humanitaires » ou « au développement »). Le néocolonialisme seul, quelle que soit la largesse de son dos, n’est pas l’unique responsable mais occulter son importance parce que les adeptes des théories complotistes usent et abusent du terme est tout aussi dangereux, à mes yeux, que d’en nier les conséquences, les impacts et surtout l’ampleur. « L’introspection sérieuse » des élites? Ma foi, pourquoi pas! Mais, un peu comme pour les combats féministes, les « privilégié.e.s » sont rarement amené.e.s à mener ce type de réflexion à moins d’y être poussé.e.s, gentiment ou pas, par une réelle volonté populaire (oui, le peuple, cet autre verbatim bien pratique des complotistes comme de certaines mouvances dites nationalistes) et par celles qui subissent le sexisme, le racisme ou l’impérialisme (quand il ne s’agit pas des trois à la fois).
        Loin de moi l’idée de faire du France-bashing, ce n’est ni ma tendance ni mon tempérament. Encore moins de rentrer dans une logique de victimisation/déresponsabilisation des populations. Dans une relation de domination, il faut, d’abord, qu’il y ait son corollaire : la volonté/l’acceptation de soumission. On ne manipule que ce qui est manipulable… Mais minimiser le poids de l’intervention française dans les pays d’Afrique est contreproductif à mon sens. Pour les deux parties.
        Quant à Macron, je veux bien croire qu’il se retrouve avec un héritage, Barkhane, qu’il n’a pas choisi et qu’il devra se dépatouiller avec, en plus de tout ce qui se joue en interne et des futures élections qui pointent le bout de leur nez. Ne connaissant pas ce qui se passe dans « le secret de son coeur », j’ai tendance à croire que les actions sont plus révélatrices que les paroles, aussi joliment emballées soient ces dernières. Celles qui ont porté sur le continent africain, dans toute sa complexité et la spécificité de chacun des pays qui le composent, n’ont pas été, jusqu’à présent, des plus prometteuses. Mais bon, c’est peut-être trop « secret » pour être révélé maintenant!

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