Parlons d’Egalité, aujourd’hui je repasse le Bac Philo

Je me souviens très bien du sujet de philosophie sur lequel je suis tombé à l’occasion du baccalauréat: « En quoi l’égalité entre les Hommes est-elle la condition et la fin de la démocratie? ». Fastoche, m’étais-je dit.

  • La condition? C’était évident: sans égalité de droits, la capacité de choisir ses représentants et dirigeants par le vote ne peut être exercée de façon juste et complète. Par ailleurs, on ne saurait établir de distinction entre les citoyens s’il s’agit de définir des majorités: c’est le nombre qui compte puisque la démocratie, comme son nom l’indique, a pour objet le gouvernement par le peuple; les uns et les unes valent les autres dès lors qu’ensemble ils sont considérés comme constituant « le peuple ». A cet égard, le suffrage censitaire et/ou exclusivement masculin, par définition fondés sur des inégalités, ne constituent que des ébauches de processus démocratique puisqu’ils ne prennent en compte qu’une partie du « peuple ». Ne pas considérer de différence de fortune ou de genre entre les citoyens  – prôner l’égalité – c’est s’assurer de l’intégrité du processus démocratique, donc rendre la démocratie possible car incontestable, CQFD.
  • La fin? Euh, là, j’ai un peu ramé, ce fut davantage capillo-tracté, mais bon: si d’une part on imagine une société parfaitement égalitaire, non seulement en droits mais aussi en termes de fortune, d’éducation, de connaissances et si d’autre part on se représente la démocratie comme étant essentiellement un processus d’égalisation – éliminer, le temps d’un vote, les différences naturelles ou sociales – alors en situation d’égalité parfaite la démocratie n’a plus lieu d’être, CQFD aussi, quand même.

Pas mécontent, dès mon retour de l’épreuve de dissertation, je narrai ma réflexion par le menu à mon père. Et là, il me dit: « Mais bougre de con, tu as fait un contre-sens! La « fin », ici, ça veut dire la finalité, le but! ». Ah putain, merde. Plus trop fier de moi, du coup. Evidemment, l’égalité comme finalité de la démocratie, là, ça se tenait, pas besoin de contorsions rhétoriques, de démonstrations par l’absurde… Je fus alors pris d’une sourde angoisse, car j’avais bien besoin d’éventuels points en philo pour compenser mes probables désastres en maths et en physique, tout « Terminale Scientifique » que j’étais. Quelques semaines plus tard, les résultats tombent. Surprise: je me prends un 14/20 à cette prose fondée sur un contre-sens…

Aujourd’hui encore je me perds en conjectures sur ce qui a bien pu se passer. Soit le correcteur ou la correctrice n’a rien compris au sujet non plus, soit il ou elle a trouvé ma pirouette intellectuelle sur la « fin » de la démocratie plutôt amusante, soit ce jour-là toutes les autres copies de sa pile étaient particulièrement merdiques. Toujours est-il que ces quatre points glanés en philo ont contribué à m’éviter les sessions de rattrapage, bachelier « du premier coup », donc, hosanna au plus haut des cieux. C’était le début de l’été, un joyeux « road trip » avec des potes m’attendait. Vacances. C’était le début de l’été, en Juillet 1981, très exactement.

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Lausanne, 2019, photo de l’auteur

 

A cette époque, Internet n’existait pas ni, du coup, les réseaux sociaux. Et les récentes convulsions de l’actualité m’amènent à me demander, si je devais refaire cette dissertation trente-huit ans plus tard, comment je devrais interpréter les mots « fin de la démocratie ».

En ce début des années quatre-vingts il était encore une forme d’inégalité qui semblait indépassable: l’inégalité dans la capacité à être dans le débat public et à fabriquer de l’information de masse. Il y avait d’une part les élites de toute nature et les médias, acteurs et producteurs d’une « actualité » dont, d’autre part, le reste de la population était spectateur. Alors bien sûr, dans les démocraties tout au moins, on pouvait se réunir, s’exprimer en public, manifester dans la rue. Mais, par défaut, l’écho de cette expression dans le reste de la société – pour peu qu’on ne soit pas une « personnalité en vue » –  était tributaire de ce que les médias voudraient bien en dire. Et encore… Si, parmi des milliers d’autres, j’avais participé à une manifestation, ce n’est pas de moi qu’on parlerait, ce n’est pas mon point de vue qui serait médiatisé: on parlerait des slogans de cette manif et du point de vue de ses organisateurs. Tout juste aurais-je une chance, sur des milliers, d’être interpellé au cours d’un micro-trottoir – le micro-trottoir étant par ailleurs au journalisme ce que MacDonald’s est à la gastronomie. Comme on dit: la différence entre la dictature et la démocratie, c’est que la première c’est « ferme ta gueule », la seconde c’est « cause toujours ». En ce temps-là quoi qu’il en soit, le quart d’heure Warholien était une douce utopie, tandis que la parole publique venait pour l’essentiel « d’en haut ». Cet « en haut » fait de politiques, décideurs économiques, syndicalistes, journalistes, intellectuels, artistes, voire sportifs, où bien peu pouvaient accéder, avait à l’époque le monopole du discours dans l’agora. Cet « en haut » est toujours là, bien sûr, toujours aussi inaccessible au pékin moyen, car bien souvent lieu de l’entre-soi et de la cooptation. Mais le monopole du discours public, il l’a perdu.

Car désormais tout un chacun, avec Internet et les réseaux sociaux, a potentiellement la capacité de s’adresser, en son nom propre, à des centaines, des milliers, voire des millions d’individus. Aujourd’hui, le premier imbécile venu peut s’exprimer en espérant être largement lu, vu ou entendu – le blog que vous lisez à cet instant même en est la preuve. Et nous vivons des temps où cette expression aura a priori autant de valeur que l’opinion d’un leader politique incontesté ou l’analyse d’un expert renommé. Car on peut supposer que le degré d’attention sera égal, qu’il s’agisse d’un tweet de Donald Trump ou de la dernière pub Volkswagen sur Facebook, des états d’âme d’un(e) blogueur(se) ou du dernier communiqué du GIEC, des images de la guerre en Syrie ou des photos indiscrètes d’une star de cinéma, de l’opinion d’un(e) adepte de la théorie du « grand remplacement » ou de celle d’un(e) universitaire spécialiste des migrations internationales… Cette égalité de traitement entre les messages, on pouvait déjà la ressentir dans le tintamarre médiatique, notamment audiovisuel (« Après ces terribles images du tremblement de terre en Molonésie qui, je vous le rappelle, a fait hier mille-sept-cent-cinquante morts, sans transition, une page de football… » ) mais ce qui est nouveau, c’est l’interchangeabilité quasi-parfaite des individus dans la capacité à émettre de la parole publique.

Il y a des causes objectives, autres que l’accès à la technologie, à cette égalité dans la médiatisation. Singulièrement, un discrédit de la parole « d’en haut ». Qu’on se remémore l’aplomb avec lequel des médias réputés comme le New York Times ou le Washington Post, et beaucoup avec eux, relayèrent durant des mois les carabistouilles de l’administration Bush sur les armes de destruction massive en Irak; qu’on garde en tête l’effet que peut avoir, sous toutes les latitudes, l’escamotage des promesses électorales dès le pouvoir acquis; qu’on n’oublie pas que les discours des élites économiques sur la prospérité (la fameuse « croissance ») ont souvent du mal à coller avec les réalités de la feuille de paie – quand elle existe: le discours « d’en haut » a pu, et peut toujours, s’avérer n’avoir que peu de rapport avec la « vraie vie » sinon la vérité, dès lors au nom de quoi y aurait-il une hiérarchie de la parole publique? Il y a aussi, concomitante à l’explosion de l’utilisation d’Internet (et entretenant avec cette dernière une relation de type poule/oeuf) une « horizontalisation » de la circulation de l’information et une « autonomisation » (fût-elle fantasmée, pour une large part) des spectateurs-consommateurs-électeurs par rapport aux message émis « du haut vers le bas », qu’ils soient informationnels, politiques ou publicitaires.

C’est ainsi qu’on assiste dans l’espace public – qui est aussi celui de la démocratie, pour peu qu’on aie la chance de vivre dans dans une partie du monde se prêtant à la chose – à une prolifération des opinions mais aussi des « informations » de toute sorte. Dont les émetteurs ont une « agencéité médiatique» égale à celle, par exemple, d’un.e scientifique spécialiste d’un sujet d’actualité, comme la pollution atmosphérique.

Retour sur ma copie de bachelier de 1981: cette nouvelle forme d’égalité est-elle une condition de la démocratie? Certainement pas, puisque cette dernière a largement pré-existé à l’apparition d’Internet et des réseaux sociaux. Et si une telle « extension du domaine » de l’égalité entre les Hommes n’est pas un moyen de la démocratie, il n’en est pas non plus la conséquence car une certaine forme d’autonomie/d’horizontalité et une capacité « d’émettre » des individus, ne serait-ce que sous conditions, peut exister sous des régimes autoritaires – cf. « WeChat » en Chine Populaire…Voilà ce que je dirais si je devais ré-écrire ma dissert’ d’il y a trente-huit ans. Du coup il ne vous échappera pas que je nuancerais fortement mon propos d’alors: il est des égalités qui n’ont rien à voir avec la possibilité de la démocratie.

Mais poursuivant sur ma lancée, mon interprétation du mot « fin » (« a p’us » plutôt que « finalité ») serait-elle aujourd’hui aussi erronée qu’à l’époque? Rien n’est moins sûr. Car si d’une part cette égalité-là, qui fait potentiellement de tout un chacun un acteur médiatique, ne saurait être en soi une finalité de la démocratie, à moins de confondre ce droit à la diffusion avec la liberté d’expression (même si la seconde est une condition de l’entièreté du premier,) il n’est pas impossible que ce pullulement d’avis et de « faits » hors l’espace traditionnel de la presse, combiné à une défiance vis-à-vis de ce qu’on perçoit venir « d’en haut » ne compromette la viabilité de la démocratie voire puisse provoquer sa disparition, sa fin.

J’en veux pour preuve, par exemple, ce qui est en train de se passer aux Etats-Unis: là-bas, la chambre basse du parlement, dominée par les Démocrates, est en train de rassembler des faits, des preuves qui pourraient amener à la destitution du président. Mais parce que les partisans dudit président sont majoritaires à la chambre haute, cette destitution n’aura pas lieu. Non parce que les sénateurs Républicains sont tous intégralement convaincus de l’innocence de Donald Trump. Mais parce que ce dernier « tient » le noyau dur de leurs électeurs et donc la clé de la ré-élection de ces sénateurs. Il les « tient » car ce noyau dur s’est depuis belle lurette détourné des « médias officiels » (Presse, Télévision), dont il se défie, pour s’en remettre exclusivement à une information issue des réseaux sociaux. Or sur les réseaux sociaux, on observe un phénomène de type « asinus asinum fricat » par lequel les « informations » sont filtrées en fonction des « centres d’intérêt ». Le coeur de l’électorat républicain n’écoute donc que ceux qu’il a « liké » – fondamentalistes chrétiens, suprémacistes blancs, défenseurs du Second Amendement ou libertariens anti-fiscalité… et ne lit que les messages auquel il est abonné – le fil Tweeter de Donald Trump, par exemple. Tout le reste est soit ignoré, soit dénigré. Tant il est vrai par ailleurs, comme le faisait remarquer Hannah Arendt, que le prestige des leaders totalitaires n’est en rien entamé par la preuve de leurs mensonges (lire ici-même). De fait, la pratique démocratique qui consiste notamment à évaluer, comparer, avec le concours des « médiateurs » professionnels, journalistes et commentateurs, fût-ce dans la diversité de leurs orientations, est réduite à néant. De même qu’est réduite à néant la capacité des représentants à créer et animer le débat. Et, de fait, la pertinence de la démocratie représentative.

J’en veux également pour preuve un phénomène comme celui des « gilets jaunes » en France, où à la prolifération chaotique et parfois contradictoire de « revendications » via notamment les réseaux sociaux répond un fait du Prince, les « grands débats » où le Président Macron en personne vient répondre aux questions d’une foule anonyme ou presque, portant sur à peu près tout et n’importe quoi. « Débats » dont il ne reste strictement rien de concret, rien que n’eût pu produire une discussion parlementaire en bonne et due forme. Dans ce face-à-face, aucune place pour la démocratie représentative, niée par « ceux d’en bas » qui lui préfèrent les référendums « d’initiative citoyenne » et par « celui d’en haut » qui contourne quand il n’écrase pas les élus.

Dans les deux cas, parce toute opinion prétend pouvoir se passer de médiation, parce qu’à des choses vérifiées, mesurables on peut substituer des « faits alternatifs », parce que ce que je lis, vois et entends dans la bulle dont je fais partie sur les réseaux sociaux suffit à mon entendement du monde, c’est la représentation – et donc la démocratie, soyons sérieux, même en Suisse les votations citoyennes ne sont pas l’alpha et l’oméga de la vie politique – qui est piétinée, voire annihilée.

C’est pourquoi cette nouvelle forme « d’égalité entre les Hommes » qu’amènent Internet et les réseaux sociaux, cette égalité devant la capacité et la légitimité à émettre un discours public pourrait bien contribuer fortement à favoriser un glissement vers des pouvoirs autoritaires. Et donc à provoquer la fin de la démocratie.

La seule question qui reste, c’est: sachant que j’aurais a priori cette fois évité un contresens, combien ma copie de 1981 revue en 2019 pourrait-elle bien valoir? Mais c’est sympa, le bac philo, on devrait pouvoir le passer plus souvent que tous les trente-huit ans…

Ciao, belli

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