La France en son Miroir Algérien (et vice-versa)

Comparaison n’est pas raison, mais il n’est pas interdit d’entrevoir de fugaces ressemblances, de déceler des similarités entre des univers a priori plutôt disjoints, dès lors que l’actualité les met en scène quasi-simultanément.

Tandis qu’en France se déployait la contestation des « gilets jaunes », troublant à tout le moins les certitudes de dirigeants politiques bouffis d’arrogance, en Algérie se manifestait, au propre comme au figuré, le ras-le-bol et l’exaspération d’immenses foules face à un pouvoir se croyant éternel.

De part et d’autre de la Méditerranée, dans le collimateur des manifestants, des pouvoirs politiques fonctionnant comme des trous noirs – absorption-digestion de toute alternative sérieuse – et se légitimant par des épouvantails. « C’est nous ou les islamistes » clament les généraux algériens, « c’est moi ou Le Pen » prétend Emmanuel Macron. Et tandis que les Algériens se retrouvent, pour reprendre la formule de Kamel Daoud, « coincés entre la caserne et la mosquée », à Paris il n’y aurait rien entre la Bourse et la statue de Jeanne d’Arc.

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Le Jardin d’Essais, Alger, Août 2017 – Photo de l’auteur

De part et d’autre de la Méditerranée, il y a aussi ce sentiment diffus d’un « récit national » à bout de souffle…

  • Par ici, l’usure d’un appareil d’Etat naguère colbertiste mais aussi protecteur, en un sens et, un temps, volontariste, désormais réduit à compter ses petits sous pour complaire à un monde financier privé en roue libre, sur-jouant par ailleurs son pré-carré régalien – flicaille en mode « d’abord on cogne, ensuite on réfléchit», militaires ensablés au Sahel, diplomatie virevoltante histoire de se convaincre que « la-France-a-une-voix-qui-porte ». Au final, une déconnection perçue – donc réelle – entre la magnificence d’une Histoire « nationale », aussi fantasmée qu’elle puisse être, et la médiocrité poisseuse de l’exercice du pouvoir au présent
  • Par là-bas, l’obsolescence de la légitimité d’institutions – le FLN, l’Armée – qui, depuis plus de cinq décennies, se voient comme les dépositaires uniques et irremplaçables d’une « nation algérienne » dont on a décidé qu’elle serait née à la Toussaint 1954. Le temps aura fini par avoir raison d’un stéréotype éminent de ce récit politique quasi-exclusivement commémoratif: Abdelaziz Bouteflika, au mieux objet de pitié et de commisération, au pire source inépuisable de railleries. Boutef’, ou le symbole « vivant » d’une Histoire magnifiée, FLN-isée, dont la narration peine, c’est le moins qu’on puisse dire, à justifier un pouvoir somme toute ploutocratique

De part et d’autre de la Méditerranée, enfin, le sentiment, parmi des masses entières, que les gens de pouvoir – y compris les politiques de l’opposition – les tiennent pour quantité négligeable et, quoiqu’il en soit, les prennent pour des cons. 

Et après tout, pourquoi s’étonner de ces similitudes troublantes? La France s’est crue chez elle en Algérie durant cent-trente deux ans, elle a eu largement le temps de marquer les esprits: si les dirigeants du FLN ont d’emblée perçu leur jeune nation comme un ensemble nécessairement homogène (arabophone, musulman) et conçu l’appareil d’Etat centralisé qui va avec, c’est qu’ils avaient de qui tenir, nonobstant leur inventivité « révolutionnaire ». Pas davantage de place pour la culture amazigh dans le nouvel Etat Algérien que n’en avait la culture bretonne , basque ou alsacienne dans le vieux machin français dont on divorçait. « Héritage colonial », diront certains. Convergence naturelle des obsessions nationalistes d’où qu’elles viennent, pourrait-on également remarquer. Toujours est-il que ces appareils d’Etat centralisés, en ce premier quart de XXIème siècle, ont atteint les limites de leur gouvernabilité, à Paris comme à Alger. Et puis l’ « héritage colonial » se manifeste aussi dans l’ancienne métropole: la France accordait aux « indigènes » d’Algérie le droit… d’échapper au droit républicain, en l’occurrence au Code Civil, auquel on laissait se substituer les pratiques de l’Islam, que ce fût pour les mariages, les filiations ou les funérailles. Et cette exemption, entre autres, servit de prétexte au maintien des « Arabes  » dans leur statut de non-citoyens: comment pourrait-on « intégrer » ces gens dont les pratiques en matière civile étaient dérogatoires? Si aujourd’hui la République peine à « penser » sa laïcité face à l’Islam, c’est qu’elle a naguère, par flemme et par racisme, considéré l’enjeu comme secondaire.

Culture politique et histoire partagées, donc, dans les deux sens, et manifs tenaces contre des pouvoirs discrédités en ce premier semestre 2019.

Cela dit, malgré tout, comparaison n’est pas raison, point: on voit fleurir sur les réseaux sociaux, côté « France Insoumise » notamment, un vocabulaire fleuri pour décrire le pouvoir d’Emmanuel Macron: « Dictature », « Marionette », « Etat policier », « Corrompus », etc… Alors ça permet à certains de se vivre en « situation révolutionnaire », de se saouler de mots exaltants, de se motiver ainsi que leurs troupes. La parole politique est libre, pour autant qu’elle ne soit pas diffamatoire ou haineuse, mais tout de même. A un moment, il conviendrait de jeter un oeil sur ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée. Et réaliser qu’en Algérie, les mots – « dictature », « corruption », etc – ont un sens. Qu’ils recouvrent des expériences de vie concrètes. Qu’ils sont proférés dans un contexte où exercer son droit de vote en étant convaincu de sa pertinence est vraiment l’exception plutôt que la règle. Qu’ils sont dits dans un pays où il n’est pas exclu qu’on se retrouve derrière les barreaux ou entre quatre planches pour avoir exprimé des opinions particulières.

Donc s’il n’est pas question de baisser le ton face aux Macroneries, et encore moins de suggérer que ce n’est pas si mal parce que ça pourrait être pire, il ne serait pas inutile d’éviter de se raconter des histoires. On peut entrevoir de fugaces ressemblances, déceler des similarités entre des univers a priori disjoints. Mais ce n’est pas parce qu’on qualifie son adversaire de tyran qu’on devient Robin des Bois. Certains « insoumis » ont trois poils au cul, ça ne les autorise pas à se prendre pour des ours.

A part ça, Paris et Alger n’ont pas fini de se contempler, paille, poutre, oeil du voisin.

Ciao, belli.

Une réflexion sur “La France en son Miroir Algérien (et vice-versa)

  1. Après avoir lu ton article que je lui ai transmis mon amie Anne Junk voudrait s’abonner à ton blog mais ne sait pas comment faire 😉 annejunk4@yahoo.fr Merci de l’aider! Bises Catherine

    Le dim. 25 août 2019 à 19:30, Helvetia Atao! a écrit :

    > riwalferry posted: « Comparaison n’est pas raison, mais il n’est pas > interdit d’entrevoir de fugaces ressemblances, de déceler des similarités > entre des univers a priori plutôt disjoints, dès lors que l’actualité les > met en scène quasi-simultanément. Tandis qu’en France se dé » >

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