USA-Iran: Illusions de « Grandeur » d’un Géant aveugle

Les Etats-Unis d’Amérique se veulent une grande nation. Ils ont d’ailleurs un président qui en a fait des tonnes sur ce thème le 4 Juillet à l’occasion d’un « Independence Day » agrémenté, pour la première fois dans l’histoire du pays, d’un défilé de blindés et d’aéronefs martiaux, façon 14 Juillet à Paris ou 1er Mai à Moscou. Nonobstant quelques jolies boulettes historiques (comme l’évocation de la prise d’aéroports ennemis par les insurgés américains en… 1775), le propos était clair en cet événement de pré- pré-campagne électorale aux frais du contribuable: exalter la « grandeur » de l’Amérique que, comme chacun sait désormais, Donald Trump entend restaurer.

Que la « grandeur » de l’Amérique soit en cours de restauration ou qu’elle n’ait pas vraiment cessé d’être, à vrai dire ce n’est pas la question – chacun s’accordera sur le constat qu’on a affaire à la première puissance économique et militaire mondiale, peuplée de 326 millions d’habitants sur 9,8 millions de km2: même sans parler de « grandeur », on peut convenir que ce gros machin en impose (« Quand un mec de 120 kg parle à un mec de 60 kg, le mec de 60 kg écoute » – Michel Audiard).

Dès lors on ne peut prendre qu’au sérieux la posture guerrière adoptée par ladite puissance à l’égard de l’Iran, d’autant qu’elle a à sa tête un Donald Trump dont on sent bien qu’il est capable de tout – tandis qu’à Téhéran les « durs » du régime se verraient bien en découdre. Mais pas seulement: cela fait maintenant quarante ans que l’Iran est la bête noire officielle du Département d’Etat –  depuis la révolution islamique et, bien sûr, la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran (on se souvient qu’à l’époque les fans de Ronald Reagan fredonnaient « Bomb Iran » sur l’air de « Barbara Ann » des Beach Boys) – tandis que du côté des mollahs l’Amérique est le « Grand Satan » depuis les premiers jours, et pour cause: la république islamique s’est construite, en 1979, sur les ruines d’un régime dictatorial fervent allié des « occidentaux », régime issu d’un coup d’état fomenté par les britanniques et les américains quelques 26 ans plus tôt. Même si cette officielle hostilité réciproque n’a pas empêché ponctuellement les petits arrangements (l’affaire Iran-Contra au milieu des années 80), de part et d’autre on s’abreuve de noms d’oiseaux depuis toutes ces années. Et au rituel « makhbar Amerika » des Pasdaran et autres fanatiques du régime de Téhéran répond une réthorique anti-iranienne (« Etat voyou », « état terroriste ») tout aussi virulente aux Etats-Unis. Que les uns finissent par foutre sur la gueule des autres serait l’aboutissement tragique – mais somme toute logique – d’une animosité « naturelle » vieille de quarante ans: c’est précisément l’histoire que cherchent à faire avaler au monde les faucons/néocons du Parti Républicain et les folliculaires qui les soutiennent, stimulés par la providentielle imbécillité de Donald Trump. C’est ainsi que l’Amérique a unilatéralement dénoncé l’accord sur le nucléaire iranien, durci les sanctions économiques à l’égard du pays, clame à qui veut l’entendre qu’elle souhaite un « changement de régime » à Téhéran et a dépêché des renforts aéronavals dans le détroit d’Ormuz. Et se retrouve à deux doigts d’un affrontement armé – ou fait tout pour qu’on le croie, ce qui revient au même car si vis pacem, para pacem, aussi, des fois.

Docteur Folamour

Docteur Folamour – Stanley Kubrick, 1964

Seulement voilà: il n’y a pas davantage de fatalité à cet affrontement que n’est « naturelle » une animosité réciproque ininterrompue depuis quarante ans ou presque. Pas de fatalité sinon que l’Iran est perçu comme une menace par Israël – nonobstant, là encore, quelques discrètes collaborations entre le Mossad et les services iraniens, notamment durant la guerre avec l’Irak – et que le lobby pro-israélien à Washington (et non pas le « lobby juif » car il repose essentiellement sur les chrétiens fondamentalistes, voir ici-même) fait la pluie et le beau temps dans l’administration Trump, comme sans doute jamais auparavant dans un exécutif américain. Le raisonnement de ce groupe de pression, fidèle relais de la fraction la plus droitière du monde politique israélien, est simple et tient en trois temps:

    1. Israël conjure durablement les menaces potentielles de ses voisins grâce à la dissuasion nucléaire
    2. Il est donc essentiel qu’Israël garde le monopole de l’arme atomique dans la région
    3. Tout état susceptible d’obtenir une telle arme au Proche-Orient doit donc être neutralisé « préventivement » par tous les moyens

Cette doctrine fut concrètement mise en oeuvre par l’état hébreu en Juin 1981 lorsque l’aviation israélienne détruisit la centrale nucléaire d’Osirak, en Irak.

A cela s’ajoutent les visées d’un autre allié de toujours, l’Arabie Saoudite, qui ne voit pas d’un bon oeil la présence d’un concurrent comme l’Iran sur le marché pétrolier, un pays de surcroît dont l’islam est « hérétique » à ses yeux.

Dès lors l’accord péniblement et âprement négocié avec l’Iran en 2015 – fût il dûment respecté par ce dernier – était problématique pour les faucons pro-israéliens: il sous-entendait le fait que peut-être, un jour, sous certaines conditions, insh’Allah, pas aujourd’hui mais plus tard, un autre pays qu’Israël  aurait la capacité de disposer de la bombe atomique. Et que le Proche-Orient se trouverait dans la situation du sous-continent indien, où l’Inde et le Pakistan se dissuadent l’un l’autre en chiens de faïence. Inacceptable. Pour les Saoudiens, que les sanctions économiques soient progressivement levées et que l’Iran devienne un interlocuteur « normal » mettrait en péril leur « special relationship » avec la puissance américaine. Alors cet accord il fallait le piétiner, c’est ce que Trump a fait. Et puis mettre l’Iran à genoux économiquement en asséchant ses exportations de pétrole, histoire de limiter les ressources que Téhéran pourrait éventuellement consacrer au nucléaire d’une part, et maintenir la domination saoudienne du marché  d’autre part. C’est ce que Trump a fait. Enfin laisser ouverte la possibilité d’une guerre, c’est ce que Trump a fait.

Et voilà la « grande », la puissante Amérique embarquée dans une aventure militaro-politique dont l’issue est franchement incertaine. Voilà la « grande », la puissante Amérique de facto et durablement coalisée avec l’Arabie Saoudite, matrice idéologique des terroristes du 11 Septembre mais, pour l’heur, de même que les autres bédouins en  4X4 des pétro-monarchies du Golfe, considérée avec bienveillance par l’Etat hébreu. Voilà la « grande », la puissante Amérique renonçant définitivement ou presque à un marché de 80 millions d’habitants fortement éduqués et ayant pour la plupart soif « d’occident » – en tout cas de sa technologie, de ses produits, de ses services.

Voilà surtout la « grande », la puissante Amérique, prête à plonger des millions de civils dans le chaos, à sacrifier ses soldats, son argent, pour un gain stratégique NUL: que l’armée américaine puisse avoir raison, d’une façon ou d’une autre, des forces iraniennes, c’est une affaire entendue, l’Amérique n’a rien à prouver de ce côté-là, Alors quoi? Etablir de nouveau un régime pro-américain à Téhéran? Bonne chance: l’Iran de ce début de vingt-et-unième siècle n’est pas celui de Mossadegh en 1953. Au mieux, l’Amérique « obtiendrait » un régime à l’Irakienne – c’est-à-dire à l’obédience plus que limitée et à la stabilité douteuse: beaucoup de sang, d’énergie, d’argent pour pas grand-chose. En fait, stratégiquement, les USA auraient tout intérêt à progressivement intégrer l’Iran dans leur orbe économique, c’est ce qu’un Obama avait bien compris. Mais parce que les va-t-en-guerre pro-Israéliens et pro-Saoudiens en ont décidé ainsi, l’Amérique prend des initiatives à l’encontre de ses intérêts.

Alors Trump peut bien faire défiler ses chars et ses avions à Washington, ses idées de « grandeur » ne sont que des mots, du vent. La puissance, la capacité à forcer le respect, pour une nation, n’a rien à voir avec la morale, mais repose sur l’aptitude à faire valoir ses intérêts et à obtenir des bénéfices stratégiques. A cet égard la Chine et la Russie sont « grandes ». L’Amérique de Trump, non seulement menace de semer de nouveau la mort et la destruction au Proche-Orient, mais se tire une balle dans le pied stratégiquement, pour complaire à des intérêts qui ne sont pas les siens. Car même si doit prévaloir, au-dessus de toute autre considération, l’approvisionnement en carburant des Etats-Unis, le pétrole des mollahs vaut bien celui des tartuffes saoudiens. Quant à la sécurité d’Israël, elle était tout autant sinon davantage garantie par l’accord conclu en 2015 que par la perspective d’une conflagration durable entre pétro-monarchies et Américains d’un côté, Iraniens et Russes de l’autre (sans oublier les chiites d’Irak, du Liban et les alaouites de Syrie, vassaux de Téhéran).

L’Amérique de Trump, dans cette partie du monde, n’est pas « grande » et ne le sera jamais, tant que ses initiatives seront dictées par les bellicistes de Jérusalem et les bigots de Riyadh. L’Amérique de Trump, dans cette partie du monde, c’est un géant aveugle sur-armé, guidé par des nains à courte vue.

See you, guys

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