Sondages et Elections Européennes: Oups.

Ceux qui suivent ce blog depuis un bail auront peut-être un sentiment de déjà-lu (ici, notamment)  N’empêche que le sujet n’a pas perdu de son acuité,  singulièrement en ce lendemain de résultats des élections européennes en France: les sondeurs et leurs déboires. Revenons-y, donc.

Hier soir, vingt heures, ta-daa, les résultats des estimations Ipsos s’affichent sur France 2:  le Rassemblement National en tête, suivi de la liste République en Marche. Jusque là, rien de surprenant en regard des chiffres des sondeurs publiés auparavant. Oui mais voilà: ensuite viennent les « Verts », suivis de loin (5 points) par la liste de droite à huit et quelques pour-cent puis, à égalité ou presque, la « France Insoumise » et la liste de Raphaël Glucksmann (six et quelque). Classement qui n’a juste rien à voir avec les chiffres de sondages diffusés ici et là. Rappelons que ces estimations de début de soirée procèdent également d’une méthodologie d’enquête (un échantillon représentatif de bureaux de vote dont les résultats dépouillés sont extrapolés) mais fondée sur des données réelles. Ces estimations se sont confirmées et affinées tout au long de la soirée, soulignant le caractère fantaisiste des intentions de vote mesurées auparavant.

Dès lors, évidemment, des commentateurs ont cru bon d’affirmer que « les sondages se sont trompés ». C’est ainsi qu’un Brice Teinturier, d’Ipsos, s’est retrouvé en séance d’explication ce matin sur France Inter. Concédant que son institut, comme ses petits camarades, avait surestimé la droite ainsi que la « France Insoumise » et sous-estimé Europe-Ecologie Les Verts, il a insisté sur deux points: un taux de participation plus important que prévu (relevant cependant qu’Ipsos avait « vu » la participation augmenter – mais pas autant) et, plus fondamentalement, sur une « fluidité » du corps électoral, à savoir: les intentions de vote, d’après les sondés eux-mêmes, étaient loin d’être certaines et derrière un choix déclaré se profilaient un ou deux choix alternatifs. En clair: « je te dis A parce qu’il faut bien te dire quelque chose, mais ça pourrait bien être B.Mais bon, vas-y, note A ». Du coup, par exemple, Ipsos « n’avait » les « Verts » qu’à 9,5%, soit quatre points sous le score final. Et de convenir que tout cela est fort dommageable pour la profession de sondeur. Putains d’électeurs trop « fluides ».

C’est ici qu’il faut relever l’énormité de la calembredaine que sondeurs et médias nous servent depuis des décennies: les sondages politiques tels qu’ils sont pratiqués sont une source d’information scientifiquement fiable. Elle se fonde sur trois pré-supposés, également faux:

  1. Une intention de vote est, en soi, une information pertinente
  2. Un sondage politique est un reflet de l’opinion à un instant t, mesure qui, si on la répète, donne une tendance pouvant anticiper le résultat final
  3. On en sait suffisamment sur le comportement des électeurs pour analyser et « traiter » correctement les réponses brutes des interviewés

Partant, on dira qu’un sondeur dont les chiffres s’avèrent avoir été trop éloignés du résultat final s’est « trompé », ce que Brice Teinturier a admis plus ou moins explicitement ce matin.

Prolix

Reprenons: 1) une intention de vote, en études politiques, a autant de  pertinence qu’une intention d’achat en études marketing, elle n’engage que celui ou celle qui l’enregistre et n’a de valeur que relative à l’ensemble d’une offre connue du sondé, 2) une mesure des intentions de vote ne reflète donc pas des opinions politiques mais un choix artificiellement exclusif de tout autre, au moment où la question est posée, sachant justement, qu’avant le vote lui-même, les choix sont loin d’être cristallisés et exclusifs pour tous; 3) Ipsos et les autres ne restituent pas des résultats bruts mais « redressés », c’est-à-dire corrigeant les réponses en fonction, entre autres,  des déclarations portant sur les votes antérieurs (par exemple: X% de mon échantillon déclare avoir voté A la dernière fois, c’est beaucoup plus que ce que A a obtenu, donc je corrige à la baisse). On part donc du postulat que le contrôle de l’exactitude d’une déclaration sur un comportement passé permet de « valider » le présent.

Or il n’est pas a priori besoin d’être titulaire d’un doctorat pour admettre que, depuis des années, les choix politiques des électeurs sont non seulement volatils mais se font de plus en plus tardivement vis-à-vis du scrutin lui-même. Et, surtout, qu’on a davantage affaire à des préférences qu’à des choix exclusifs et pérennes. Sans oublier la notion d' »abstention différenciée », à savoir que le taux de participation affecte les électorats des différentes options politiques de façon inégale. Tout cela constitue la fameuse « fluidité » dont se désole Brice Teinturier, qui devrait logiquement l’amener, lui et ses confrères, à davantage d’humilité. Et, dans la foulée, à envoyer chier les journalistes leur disant qu’il se sont « trompés »: on ne peut pas se tromper lorsqu’on mesure un truc qui n’existe pas. Par suite, en toute logique, on devrait cesser de mesurer des intentions de vote et se contenter de préférences à un instant t, mesurer une hiérarchie plutôt qu’un choix exclusif. Evidemment, ça amuserait moins la galerie médiatique que des « prédictions » – si-le-vote-avait-lieu-dimanche-prochain. Alors on continue les conneries, au risque d’avoir à s’expliquer laborieusement plus tard sur ses « erreurs », comme aujourd’hui.

Tout cela ne serait qu’une illustration de plus des dérives d’un système politico-médiatique dont on pourrait se contenter de ricaner, n’était la récente réforme du calcul des temps de parole en période électorale, désormais fondée sur l’équité plutôt que l’égalité. Or l’équité ça se discute, ça s’interprète. Chez BFM TV, par exemple: « Nous calculons le poids politique et nous prenons aussi en considération les résultats électoraux précédents, les sondages et la dynamique de campagne ». Nul doute que les fameux chiffres d’intentions de vote publiés chaque semaine sont également pris en compte par d’autres médias. Quel poids ont ces billevesées dans la décision d’inviter X plutôt que Y? Allez savoir… Dès lors, en sus de l’influence bien connue, déjà malsaine, que leurs chiffres peuvent avoir sur le choix des électeurs, les sondages politiques, nonobstant les bidouilles et incertitudes qui les sous-tendent, peuvent influer sur la visibilité accordée à tel-le ou tel-le. Là, c’est grave. Donc de deux choses l’une: soit on continue avec les « intentions de vote », soit on remplace l’égalité du temps de parole par l' »équité ». Mais faire les deux en même temps et fonder la seconde sur la publication des premières, c’est tout simplement un déni de démocratie. Au mieux, c’est une preuve absolue de bêtise. D’une bêtise insondable.

Alors Brice Teinturier ou les autres peuvent bien se fendre publiquement d’un « oups, désolés »: il serait temps qu’eux-mêmes et leurs clients des médias en tirent les conséquences. Sauf à vouloir alimenter, encore et encore, la rhétorique malade des complotistes. Qui n’a pas besoin de ça, par les temps qui courent.

A wech all

 

 

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