Elections Européennes: la Farce des trente-trois

Envie de hurler ma colère ou de ricaner? A moins que ne me vienne la tentation, sur l’air de « je vous l’avais bien dit », de jouer à peu de frais les visionnaires…

C’est au départ avec un soupir de désespoir que j’ai lu que pas moins de trente-trois listes se présentaient en France aux élections européennes. Un record. Pathétique. Et symptomatique d’un état de déliquescence du débat public. Mais répondant à la voix perchée de Francis Blanche dans « Les Tontons Flingueurs » (« … Soit on se déplace, soit on méprise »), j’avais a priori décider d’opter pour le second terme de l’alternative. Et de ne pas enfoncer par un « post » un peu vain la porte ouverte de la déploration.

asselineau

Crédit: Le Gorafi, 2018

Jusqu’à cet après-midi où je découvre un message ahurissant sur mon « mur » Facebook. Il émane d’une de mes relations, militant infatigable des « Insoumis », diffusant et surtout commentant un article du « Huffington Post » évoquant ladite prolifération de l’offre électorale. Je cite: « Tout le monde aura compris comment fonctionne « la démocratie » organisée par la finance: créer les conditions de dispersion de voix sur le plus de listes possibles (quitte à en financer quelques unes) (…); en affoler certain-e-s (…) pour les orienter vers les extrêmes (..) mais sous contrôle médiatique; puis avec les merdias (sic) des milliardaires organiser une grosse campagne pour que le candidat choisi par la finance arrive au dessus (…) ».

Là je me suis dit: trop, c’est trop.

Reprenons: face à ce nombre ubuesque de listes, le bon militant F.I. qui colle ses affiches sur mon mur, se trouve fort marri. Non parce que cette « offre électorale » ne fait aucun sens. Non parce que cette pléthore de candidats vide potentiellement la campagne électorale de tout débat sérieux. Non parce que cette prolifération insulte l’intelligence, Ni surtout parce qu’elle traduit un dédain des enjeux européens. Non, son problème c’est que cet émiettement peut nuire à la réalisation d’un score décent par la liste F.I. conduite par Manon Aubry. Liste pour laquelle les sondages donnent, à date, un score à un chiffre: alors les sondages, bien sûr, pour lui, c’est de nouveau magouille et compagnie, un autre outil de domination des esprits. N’empêche, il flippe. Vient alors l’explication ultime: « la finance » suscite et subventionne tout plein de listes farfelues afin de contrer la « menace » que constituerait la France Insoumise. Selon cette même relation Facebook, d’ailleurs, Marine Le Pen est un autre Frankenstein de « la finance » – reprenant l’analogie d’un Hitler créature des capitalistes, air connu, pas complètement infondé historiquement mais dramatiquement réducteur.

Trop, c’est trop, disais-je: la théorie du complot, c’est drôle cinq minutes, mais arrive un moment où ça donne envie de gerber. Passons sur l’expression « la finance » qui a vite fait de vous prendre des petits airs de la rhétorique antisémite d’avant-guerre, tant on y peut promptement  y adjoindre des noms comme Goldman-Sachs ou Rothschild. Passons également sur les « merdias », jeu-de-mots irrésistible volontiers utilisé par les folliculaires vindicatifs d’extrême-droite. Passons enfin sur le fait que parmi les schtroumpfs politiques sollicitant les suffrages se trouvent trois listes issues des « gilets jaunes », mouvement que ma relation Facebook défend par ailleurs à longueur de « posts » – nonobstant la persistance de ces derniers à ne pas reconnaître unanimement Jean-Luc Mélenchon comme leur leader naturel.

Alors oui, effectivement, la démocratie, sans guillemets, est en péril. Mais pas parce qu’un club fantasmé de grands patrons/banquiers a décidé de mettre des bâtons dans les roues de la seule liste qui leur ferait vraiment peur – LFI – en apportant des fonds à François Asselineau ou je ne sais quelque groupuscule. Elle est en péril, dans ce cas précis des élections au Parlement Européen, parce que pas une des « grandes listes », France Insoumise comprise, n’entend faire campagne sur les seules questions qui vaillent concernant le mandat éventuel de ses participants: avec quelles autres formations issues des autres pays européens entendent-elles faire alliance, dans quel groupe, et pour quoi faire? Sur la base de quelle vision de l’Europe et de ses institutions? Dans le cadre de cette élection, c’est tout ce que l’électeur-trice a besoin de savoir. Dans la France de la cinquième République, on a oublié ce qu’est un parlement, un vrai: c’est un espace où se font et défont des alliances. Et il se trouve que ce parlement, surprise-surprise, est composé d’élus de vingt-sept nations. Par conséquent la seule question qui vaille est celle des coalitions transnationales, de leur objet et de leur pouvoir potentiel. Le reste, on devrait s’en foutre: du niveau de popularité d’Emmanuel Macron, du succès de la stratégie « catho » des « Républicains », de l’avenir de Benoit Hamon, de celui du PS, de l’attribution de la casquette de « meilleur opposant » entre la France Insoumise et le Rassemblement National, de tout cela et de tant d’autres choses qui agitent le landernau politique franchouillard, l’électeur-trice à ce scrutin désignant les parlementaires européens devrait se tamponner le coquillart.

Encore faudrait-il que depuis quarante ans cette élection, en France, serve à autre chose qu’à prendre la température de la scène politique nationale, à mesurer les rapports de force entre les uns et les autres. Encore faudrait-il que les formations politiques, quelles qu’elles soient, aient la capacité de proposer des « profils » dont l’horizon de pensée et de carrière ne soit pas bornés par la « ligne bleue des Vosges ». On en est loin.

Du coup, cette prolifération de listes pour les élections européennes est le prix que payent les « grandes » formations: puisqu’elles s’avèrent incapable de porter des discours à la hauteur des vrais enjeux – pas seulement les « enjeux européens » mais aussi sur la nature du mandat qu’elles sollicitent – de l’élection, elles ouvrent la porte au grand n’importe quoi que constitue cet exercice électoral depuis 1979.

Donc cher ami Facebook « insoumis », détends toi, les trente-trois listes ce ne peut pas être un complot de « la finance » ou de je ne sais qui. Les complots, par définition, sont difficiles à prévoir: dès lors que les uns et les autres, y compris tes préférés, font campagne sur des thèmes qui n’ont juste rien à voir avec l’élection elle-même, la sinistre farce que constitue ce scrutin en France était parfaitement prévisible.

Mais au fond, tu t’en fous, non?

Ciao, belli

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