Macron, les « Gilets Jaunes » et le Hibou empaillé

C’est l’histoire d’un type dont la femme refuse obstinément de coucher avec lui. Désemparé, il fait  part de son problème à l’un de ses amis…

La grande conférence de presse du Président de la République, ça, c’est fait. Non parce que c’est un usage courant, dans les démocraties, auquel se soumettrait tout naturellement le chef d’Etat français. Ni parce que, acculé par des journalistes fouineurs et vindicatifs – affaire Benalla, privatisation d’Aéroports de Paris, ventes d’armes à l’Arabie Saoudite, violences policières, pétition contre l’inaction de son gouvernement sur la question du réchauffement climatique… – il ressentirait le besoin de clarifier son action et ses points de vue sur des « affaires en cours ». Non, ça se passe en France, ne l’oublions pas. Conférence de presse il y eut, car tel est son bon plaisir. Plus exactement: car telle est sa praxis sur la scène politique, un mode opératoire devenu marque de fabrique car expérimenté lors de la campagne électorale:

  • 1er temps: « Oulala la politique c’est compliqué, il faut développer un programme, quel ennui! D’autant que les fondamentaux de ma mission – réduction du périmètre de l’Etat dans l’économique et le social, individualisation des droits et devoirs, être « business-friendly » – ne sont pas négociables »
  • 2ème temps: On recueille l’opinion d’un nombre maximum de citoyens – questionnaires sur « ce-qu’il-faut-faire-en-France » durant la campagne présidentielle administrés par les militants « marcheurs, « Grand débat » avec la plate-forme en ligne qui va bien suite à la crise des gilets jaunes. Et on baptise le tout « consultation »

… Son ami l’écoute attentivement et lui dit: « J’ai une solution pour toi: achète un hibou empaillé et place-le en haut de l’armoire de votre chambre à coucher. Tu verras, ça marche à tous les coups»

  • 3ème temps: toutes ces données sont a priori ingérables, vu le nombre faramineux de répondants et de questions ouvertes. Qu’à cela ne tienne: on fait appel à une officine amie – OpinionWay – qui se fait fort de bidouiller un dépouillement à coups de logiciels de reconnaissance textuelle et d’intelligence artificielle. Une analyse de ces données est faite – ou pas, ses conclusions médiatisées – ou pas. Le problème c’est qu’une analyse sérieuse de toutes ces doléances ou suggestions, et une mise en forme pertinente du bazar, ça veut dire des semaines ou des mois de travail de spécialistes. Pas le temps pour ce genre de conneries, on se contente de la publication de quelques pourcentages
  • 4ème temps: la bonne nouvelle, c’est que, fut-ce durant la campagne présidentielle ou suite au « Grand Débat », les journalistes politiques sont a priori rarement friands de données chiffrées autres que celles de sondages faciles à comprendre. Ils consentiront éventuellement à considérer les jolis tableaux et graphiques fournis dans les communiqués de presse… Mais une enquête fouillée, complexe, a priori bourrée de paradoxes, non, merci. On se contentera donc du petit résumé. Du coup, pas la peine se se fatiguer à promettre une analyse exhaustive des remontées du « Grand Débat », pas davantage qu’on ne s’est donné la peine, il y a deux ans, de restituer les résultats de l’enquête menée par les « marcheurs »: dans quelques semaines voire quelques jours, on sera passé à autre chose

Le type court dès le lendemain chez un taxidermiste et achète un hibou empaillé. Discrètement, pendant que sa femme n’est pas là, il grimpe sur un escabeau et l’installe en haut de l’armoire, face au lit conjugal. Le soir venu, les époux se retrouvent dans la chambre…

. 5ème temps: façon De Gaulle à Alger en 58, on ouvre grand les bras et on dit: « Je vous ai compris ». Et de dérouler une liste d’actions, de mesures, « en réponse aux attentes ». Dont aucune ne remet en cause les fondamentaux non-négociables, voir plus haut – nonobstant par ailleurs leurs éventuelles incohérences ou absence de financement – ce qui permet, pirouette ultime, d’affirmer que les projets déjà prévus répondaient pour l’essentiel aux questions soulevées

… Installée dans le lit, la femme lève les yeux et aperçoit soudain le volatile:

« – Chéri, mon Dieu, regarde, il y a un hibou en haut de l’armoire! 

– Mmmhh… T’es une vraie cochonne, toi… Tu dis ça parce que t’as envie de te faire baiser, hein?!. »

Hibou-grand-ducA cette expression bordélique, incontrôlée et contradictoire de multiples malaises sociaux et politiques que constitue le mouvement des « gilets jaunes » – « marre de se faire baiser », Macron répond avec un hibou empaillé, un « Grand Débat » dont il tire, pour l’essentiel, la conclusion qu’il faut baisser les impôts et augmenter la durée du travail. On en rirait, n’était le constat qu’on atteint en France le degré zéro de la confrontation démocratique, voire de la démocratie tout court.

Car cette scénographie politique qui nous est donnée à voir – un Président répondant seul à une « expression populaire » – signe rien moins que la disparition de l’affrontement, via les médias et sanctionné par des votes, entre des projets contradictoires mais ayant chacun leur cohérence. Alors bien sûr il y a les opposants, de droite ou de gauche. Mais outre qu’ils ne brillent pas, en l’état, par leur attrait potentiel auprès des citoyens – quasi-disparition de la gauche socio-démocrate, crispation de la « gauche-de-la-gauche » autour d’une pensée « insoumise », révérée pourvu qu’elle ne le soit pas à Monsieur Mélenchon, recentrage catho-réac de la droite classique, banalisation d’un Rassemblement National moins que jamais clair sur son projet – ils sont de facto marginalisés par cette mise en scène d’un Chef d’Etat face à son « peuple » (voir ici-même sur la notion de « peuple »). Marginalisés car les « gilets jaunes », tout autant que Macron, semblent n’avoir que faire des partis politiques. En ce sens et à leur manière, ils font leur le mantra du Président et de ses affidés: les partis, les programmes, les syndicats, tout ça, c’est caca, on n’en veut plus, c’est « l’ancien monde ».

Il est courant d’observer que les pouvoirs ont les opposants qu’ils méritent: Macron, adepte d’un chamboule-tout qui récuse le caractère structurant d’une droite et d’une gauche, se retrouve face à une foule indifférenciée qui, pour ce qu’on en comprend, s’accorde pour dire que droite et gauche se valent bien, ou plus exactement sont également inopérantes. Mais on a aussi les dirigeants qu’on mérite, en démocratie: lorsqu’on s’abstient et/ou qu’on se désengage parce que les partis politiques « ne veulent rien dire », on se retrouve avec un Macron. Et parce que leur mouvement, fondamentalement et intentionnellement déstructuré se laisse facilement phagocyter par les casseurs en tout genre – du vieux beauf au jeune connard – le pouvoir lâchera la bride à ses flics, comme jamais. S’ensuivront des blessés graves. Et une polémique stérile pour savoir qui, des « gilets jaunes » ou des flics, a commencé la bagarre: stérile car aussi vaine que la question de savoir si c’est Macron qui nourrit les « gilets jaunes », ou l’inverse, c’est-à-dire aussi vaine que la question de la poule et de l’oeuf.

Exeunt les « gilets aunes », donc, même si, allez savoir, nos petits-enfants auront peut-être le bonheur de vivre un « Acte MMXXIII » avec black blocks et fake news du Ministère de l’Intérieur en prime-time.

Mais plus près de nous, les démagos « Rassemblés » et « Insoumis » tenteront sans aucun doute de s’en décréter les héritiers, à défaut d’avoir pu en revendiquer l’ascendance. Pour le plus grand bonheur des taxidermistes et de leurs clients.

A wech all

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