Notre-Dame des Ronchons

Un monument quasi-millénaire, iconique, sis au coeur d’une grande capitale européenne et drainant les touristes par millions, est ravagé par un grave incendie, manquant de peu de s’effondrer complètement. En vue de le réparer sans délais, le Chef d’Etat de ce riche pays européen lance une souscription nationale et, en moins de 24h, les plus grandes fortunes locales mettent la main à la poche, rassemblant pas loin d’un milliard d’Euros. N’importe où ailleurs qu’en France, cet élan de générosité aurait été sinon salué, à tout le moins considéré comme allant de soi.

Seulement voilà: c’est en France que ça se passe. Et ni une, ni deux, en un rien de temps ont surgi comme champignons après l’ondée les critiques acerbes, les tweets rageurs, les tribunes vengeresses dans les médias, les déclarations péremptoires de politiques en campagne. Il y a que tout cet argent, surgi subitement des poches des nantis, pour certains ça la fout mal. Deux thématiques se dégagent de cette vague d’opprobre:

  1. Tous ces généreux donateurs, les Arnault, les Pinault et consorts, pratiquent par ailleurs l’optimisation fiscale à tours de bras, tandis que le Président explique à qui veut l’entendre qu’il est juste et bon, au nom de la « compétitivité » que le fisc épargne autant qu’il est possible tous ces « entrepreneurs ». Dès lors ces montagnes de pognon balancées comme un pourboire prennent l’allure d’un pied-de-nez, singulièrement en ces temps où des masses de gueux clament leur misère à un Etat qui soi-disant n’en peut mais, « en-pleine-crise-sociale-des-gilets-jaunes », comme il est convenu de dire
  2. On constate l’ampleur de sommes colossales mobilisées en un temps record pour une cathédrale, tandis que, au choix: il est des « cathédrales » naturelles – banquises, océans, forêts – qui crèvent à petit feu sans que les nantis en question semblent s’en émouvoir outre mesure, sachant que le business dont ils tirent parfois leurs confortables revenus ne sont pas toujours pour rien dans la destruction de ces édifices-là; il est en France des milliers de crève-la-faim qui dorment dans la rue, qui mériteraient tout autant leur générosité – des « Misérables » tout aussi chers à Victor Hugo que « Notre-Dame de Paris », pour reprendre une remarque qui a largement circulé ces jours-ci; il est par ailleurs dans le monde un nombre incalculable de causes humanitaires en manque de moyens

Alors oui, ces gestes de « grands seigneurs » pour une construction de pierres, lorsqu’on les met en regard de tous les désastres humains et naturels que davantage de fonds mis sur la table pourraient contribuer à éviter, ont quelque chose de choquant. Oui, il y a dans cette générosité aussi soudaine qu’impressionnante quelque chose de « décalé » en des temps où l’on explique que toute dépense d’envergure, publique ou privée, se doit d’être anticipée, pesée au trébuchet, et effectuée en connaissance de cause: bien malin qui saurait dire, à ce jour, combien la restauration de Notre-Dame de Paris pourra bien coûter

Quasimodo

Mais ces récriminations, ces lamentations des ronchons professionnels ou amateurs me courent singulièrement sur le haricot. Ayant personnellement davantage de sensibilité aux monuments historiques que n’en a apparemment la direction du syndicat « étudiant » UNEF, je considère Notre-Dame de Paris, tout bouffeur de curés que je suis, comme  davantage qu’une bondieuserie parmi d’autres. Et l’éventualité de sa disparition comme un désastre. Dès lors, qu’un pays relativement opulent comme la France, par la bouche de son Chef d’Etat, décrète qu’il est essentiel de mettre le paquet, toutes affaires cessantes, pour remettre sur pieds un monument de ce calibre, je ne peux qu’être d’accord. Et que les plus riches parmi les habitants de ce pays souscrivent à cette idée et en apportent la preuve sonnante et trébuchante en un temps record, je n’y vois pas matière à polémique en soi.

Car si problème il y a, il n’est pas que quelques têtes d’affiches du CAC 40 décident de financer, par un don, la reconstruction d’une cathédrale plutôt que, par leurs impôts, le fonctionnement ordinaire des services publics. Il est précisément que, depuis des décennies, les décideurs politiques, tous bords confondus, ont progressivement rendu possible, pour ces gens-là, de choisir d’être charitables plutôt que solidaires. Il est que la première parole présidentielle, face à la catastrophe historique et culturelle que constituerait la disparition de Notre-Dame de Paris, n’a pas été de dire que l’Etat français se devait de mobiliser des ressources exceptionnelles. Non, spontanément, les mots ont été « souscription nationale ». Lorsqu’il s’agit par exemple d’éponger, à coups de milliards, l’ardoise d’une EDF avec ses réacteurs EPR à la con, on ne fait pas appel à la générosité spontanée des citoyens lambda ou au « bon plaisir » des milliardaires du cru. Non, pour ce genre de truc, on trouve ou on fabrique, s’il le faut, une ligne budgétaire tout ce qu’il y a d’officielle, que viendront abonder les recettes fiscales. Et pour ce genre de dépenses qualifiées de « stratégiques », on oubliera volontiers la question des déficits. Par contre, s’il s’agit de reconstruire un monument de près de 900 ans d’âge… Ce paradigme de gouvernance publique, cette définition des priorités, ce sont des questions éminemment politiques. Et qui ne sauraient être tranchées que par l’action politique, à savoir, dans une démocratie, via l’élaboration de projets par des formations idoines – des partis, en l’occurrence, projets que validera, ou pas, le choix des électeurs. On n’en est pas là, loin s’en faut, tant est brouillonne et/ou démagogique, à droite comme à gauche, l’opposition au gouvernement Macron.

Alors à date, ce choeur de râleurs et de râleuses, montant sur leurs grands chevaux dès lors que les très riches pourraient éventuellement être vus autrement, le temps d’un émoi d’ampleur nationale, que comme des suceurs de sang, me semble d’une vacuité insondable. Il y a quelque chose de pavlovien dans ce flot de rancoeur, voire de haine. Quelque chose comme une figure imposée de la gau-gauche française, selon laquelle il convient de fustiger, quoiqu’il arrive et par défaut, les « deux cents familles », et réfléchir ensuite. Il y a dans tout ça, sans doute également, de la sidération: cela fait maintenant un petit moment que résonne la petite musique de la « finance apatride », petite musique qui, lorsqu’elle accompagne de façon récurrente les noms de Drahi, Rothschild ou Goldman-Sachs (plutôt que Bolloré, Mulliez, Paribas) nous rappelle les partitions d’un Drumont ou d’un Rebatet. Selon ce mantra, les très riches sont supposés hors-sol, indifférents au sort de leur pays. Or avec cette histoire, les nantis font assaut d’une forme de patriotisme, fût-il historico-culturel. Même si à la sidération succèdent bien vite les certitudes rassurantes: « Avec leurs gros chèques, ils s’achètent à bon compte des certificats de civisme, ces salopards! ». Nul ne sait ce que le mouvement des « gilets jaunes » aura apporté et à qui, au final. En tout cas on sait déjà qu’il n’aura pas rendu la gauche française plus intelligente.

Quoiqu’il en soit, dès lors que le pouvoir politique leur sert cette liberté sur un plateau, il est naturel que les très riches fassent ce qu’ils veulent, comme ils veulent, de leur argent. Les gens plus modestes aussi aiment, quand ils font un don, choisir à qui et combien donner. Par exemple au Denier du Culte plutôt qu’à Greenpeace. Et personne n’y trouve à redire, que je sache.

Pour ce qui me concerne, en attendant une vraie politique de justice fiscale, je me fous de savoir si Bernard Arnault et les autres ont lâché leur oseille pour enjoliver leur image. Prenons-la, cette oseille, pour le reste on verra plus tard.

See you, guys

 

 

 

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