L’Etat Benalla Mords-Moi-le-Noeud (2)

« Vous êtes priés de laisser l’Etat dans les WC où vous l’avez trouvé », fredonnait naguère Hubert-Félix Thiéfaine. Foin de cet anarchisme post-soixante-huitard, Emmanuel Macron entendait bien redorer le  blason quelque peu abimé de la fonction présidentielle, après les Ray-Ban de Sarkozy et les histoires de corne-cul de Hollande. Toutes choses égales par ailleurs, bien sûr, à savoir une allégeance sans faille à la doxa néo-libérale, qui veut justement que l’Etat se cantonne à ses fonctions régaliennes. Du régalien, de la pompe, en veux-tu, en voilà. Candidat, Emmanuel Macron avait affirmé qu’il fallait aux Français  « des substituts à la figure du roi ». Elu, il entendit bien se  revêtir des habits d’un tel « substitut ».  Bref, le Manu souhaitait quelque part nous jouer « De Gaulle, le Retour » – le Colbertisme en moins, voir plus haut.

C’est en Juillet 2018 qu’on crut comprendre que le nouveau Président manquait un peu de clairvoyance en matière de casting: l’un de ses conseillers – à la sécurité, excusez du peu – s’était fait filmer en train de tabasser des manifestants le 1er Mai, se faisant passer pour un policier (en France, seul un policier peut tabasser impunément quelqu’un dans la rue, la violence légitime, ça s’appelle). Alexandre Benalla, c’est son nom, fut vite chassé du Palais, et le scandale autour de cette affaire étouffa tout espoir d’embellie de popularité du pouvoir suite à la victoire de la France en coupe du monde de football – la peste soit des journalistes. Bon. Ici-même, on notait que si De Gaulle et Pompidou avaient eu leurs barbouzes et Mitterrand ses gendarmes, Macron avait ses petites frappes (Benalla agissait de conserve avec un certain Vincent Craze, lui aussi en cour au Château).

En était-il devenu moins Gaullien, soudainement? Sans doute pas, d’un certain côté, car barbouzes il y eut, donc, dès l’aube de la Vème République, sous prétexte de lutte contre l’OAS. Et tous n’étaient pas des policiers assermentés, loin s’en faut. Lorsqu’en 1965 le pouvoir gaulliste donna un coup de main à Hassan II et à son exécuteur des basses-oeuvres, le général Oufkir, pour enlever l’opposant marocain Mehdi Ben Barka en plein Paris, on fit appel à de drôles de zigs, comme Georges Boucheseiche, ancien lieutenant de Pierrot-le-Fou. Cela étant, entre Mongénéral et les voyous impliqués dans l’affaire, il y avait une certaine distance, disons, hiérarchique. Un ministre, ses conseillers, et une volée de flics de tous grades. Tandis que Benalla avait un accès direct et quotidien à « Jupiter ». Nous y reviendrons.

Benalla 2

Image Agoravox.fr

Désormais dans les pattes de la justice et d’une bienvenue commission d’enquête sénatoriale, on pensait l’affaire Benalla en mode « pause ». Las. On a successivement appris qu’en Octobre, celui qu’on croyait banni des allées du pouvoir bénéficiait d’un passeport diplomatique et aurait échangé des SMS avec le Président, puis que le monsieur, lorsqu’il était encore en poste à l’Elysée, aurait monté un business de sécurité privée, fournissant ses services à un oligarque russe plus ou moins mafieux, pour la coquette somme de deux millions d’Euros. Le tout, apparemment, en association avec un certain Chokri Wakrim, compagnon de Marie-Elodie Poitout… elle-même cheffe de la sécurité de Matignon. Enfin, ledit Wakrim aurait escamoté le coffre-fort d’Alexandre Benalla (Libération) avant que les services de police ne perquisitionnent son appartement. Depuis, la cheffe de la sécurité a opportunément démissionné, de même qu’Ismaël Emelien, « conseiller spécial » d’Emmanuel Macron – dans le but « d’écrire un livre », on le croit sur parole.

On a moulte fois reproché à Emmanuel Macron une certaine distance, une arrogance et une condescendance qui l’auraient éloigné des réalités, des « vraies gens ». Nourrissant un mouvement comme celui des Gilets Jaunes, dont certains ont apparemment un compte personnel à régler avec l’hôte de l’Elysée. Bref, Macron se serait trop bien drapé dans ses habits de Chef d’Etat, jusqu’à en perdre le contact avec les réalités. A la lumière de l’affaire Benalla, il convient de nuancer ce jugement: avec cet individu sorti de nulle part,    même pas diplômé d’une Grande Ecole, bref, avec ce gueux, de distance, point, on est même porté à croire qu’ils se tutoyaient. Il y a fort à parier qu’Emmanuel Macron sera amené, tôt ou tard, à nier avoir eu connaissance de l’affaire de sécurité privée montée par son conseiller. Sincère ou pas, cependant, cette dénégation lui fera mal au cul: au fond l’existence-même de ce business, fût-il un peu sulfureux, c’est une preuve tangible du  Macronisme en action.  Monter sa boîte à moins de trente ans grâce à son carnet d’adresses, ça c’est de l' »entrepreneurship », de la bonne graine de « Start-up Nation », non?

Plus sérieusement: avec les affaires Ben Barka, Boulin ou Rainbow Warrior il y eut mort d’hommes – les carambouilles au sommet de l’Etat sont parfois très violentes. Avec l’affaire Benalla, on devrait se contenter a priori  de simples coups et blessures. Mais tandis que la République version De Gaulle ou Mitterrand pouvait faire peur et forcer le respect, l’Etat que donne à voir Macron suscite au mieux le mépris. Tant il est vrai qu’on ne saurait respecter un Palais de l’Elysée transformé en incubateur d’entreprises semi-crapuleuses. Tant on est confondu devant la désinvolture avec laquelle le « substitut de la figure du roi » a géré – ou n’a  pas géré, c’est tout comme – sa garde rapprochée. A moins que ce ne soit de la naïveté ce qui, à ce niveau de responsabilité, est encore plus inexcusable. Etat Benalla noix, Benalla va-comme-je-te-pousse, Benalla mords-moi-le-noeud. Le tout sur fond d’une société exaspérée, hystérisée par les réseaux sociaux et les démagogues en tout genre.

Macron le néo-libéral, chantre des « réformes nécessaires », entendait compenser l’érosion  planifiée de la présence de l’Etat dans la vie économique et sociale (privatisations, fermetures d’établissements publics, réduction du nombre de fonctionnaires) par une ré-activation du prestige des représentations du pouvoir. C’est raté, à tout le moins. Dans quels WC se trouve donc l’Etat?

Ciao, belli

 

 

 

 

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