« Gilets Jaunes », les Illusions de l’Horizontalité

On nous l’avait annoncé à grands coups de clairon, c’en était fini de la politique « à la papa » et l’Amérique en avait montré le chemin dès la première campagne de Barack Obama: les réseaux sociaux seraient désormais un rouage essentiel de la citoyenneté active. De même que pour le marketing des pots de yaourts, des 4X4 ou des flacons de parfum, foin de la verticalité, du « top-down », l’électeur serait désormais acteur des campagnes électorales par sa capacité à créer et faire circuler de façon massive du « contenu ». Et puis au-delà des campagnes électorales, l’interconnexion généralisée des citoyens promettait un renouveau de la pratique politique elle-même, débats et élaboration de solutions se déployant en de multiples forums décentralisés, agoras numériques ou réelles. On baptisa ce renouveau « horizontalité », dans la mouvance de la promotion d’une « démocratie participative », concept cher à Ségolène Royal en 2007.

A ce monde nouveau, les partis politiques furent sommés de s’adapter fissa, faute de quoi ils disparaitraient. Ce qui fut le cas, pour l’essentiel. En prolongement des renoncements Hollandais (« Le Vide de la Chaise Politique ») vint la rupture de la campagne de 2017, qui vit l’effondrement des formations politiques classiques et l’émergence de deux entités d’un type nouveau: le mouvement « En Marche! », chose de l’ambitieux jeune premier Emmanuel Macron et la « France Insoumise », ralliement d’une gauche plus ou moins radicale au panache rouge du vieux cabot Jean-Luc Mélenchon. Chez l’un et l’autre mouvement, aux projets opposés mais aux visées également hégémoniques sur feu le paysage  politique français (« Le Système Macrenchon »), on ne manqua pas d’observer des pratiques tout-à-fait nouvelles en matière de campagne électorale: pas ou peu d’organisations constituées mais de multiples « comités » bourgeonnant spontanément dans tous les recoins du territoire, reliés entre eux par divers outils numériques. Des centaines de milliers de citoyen-ne-s s’investirent dans ces formes nouvelles d’action politique, à côté desquelles les usages des partis traditionnels (cellules, sections, délégations, congrès, courants, motions…) prirent l’allure de rituels moyenâgeux. Chez « En Marche! » on en vint à clamer la sortie de « l’ancien monde », tandis que la « France Insoumise » ringardisait le reste de la gauche à coups de consultations massives en ligne et de meetings holographiques.

Il y a cependant qu’une fois la campagne électorale terminée, que ce soit chez les « Marcheurs » ou les « Insoumis », les fameux  « comités » se sont un peu retrouvés comme des cons: car de leurs débats, de leurs propositions, leurs « sommets » respectifs se battent l’oeil. Le « nouveau monde » tant vanté, c’est « cause toujours »: alors que le Président décide à tours de bras sans vraiment consulter qui que ce soit – et surtout pas sa majorité, Mélenchon régente une « bande » ne rendant de comptes qu’à lui-même – et surtout pas aux militants. Et à la vacuité de sens d’une action gouvernementale sans autre colonne vertébrale qu’un néo-libéralisme bon teint répond le silence assourdissant d’un champ politique dévasté. Le « nouveau monde » est un Sahara de la pensée.

C’est dans ce vide qu’a surgi la colère des « gilets jaunes », qu’on à grand peine à qualifier sur le plan idéologique: venue de partout et nulle part, cette rivière de colère débordant de son lit charrie, épars, gauchistes et réacs, chasseurs-pêcheurs-nature-et-tradition et anti-spécistes, citoyens aux choix volatils et militants engagés, vegans et viandards, vrais humanistes et saloperies de racistes, dévoués et dilettantes, automobilistes et piétons, précaires et fonctionnaires, casseurs et non-violents, carpes et lapins que rien ne saurait marier durablement, cette rivière improbable, donc, se dirige aussi partout et nulle part.

pas contents

« Pas contents, pas contents, pas contents, pas contents! » (Isabelle Nanty dans « Mission Cléopâtre » d’Alain Chabat – 2002)

Au delà de revendications diverses et variées avec, en point saillant, celle de « référendums d’initiative citoyenne » comme un contrepied d’une démocratie libérale et représentative honnie – haro sur des parlementaires « loin du peuple » et des médias « vendus » – ne semble transpirer de ce mouvement qu’une seule volonté: celle de rester « mouvement », justement. On est « apolitique », on ne veut pas être « récupéré ». On ne veut pas se structurer ni désigner de représentants officiels. On ne veut pas s’organiser (cf. les échauffourées de ce week-end entre « gilets jaunes » à Marseille, après que certains d’entre eux avaient accepté de débattre dans les locaux de « La Provence », à l’invitation de Bernard Tapie…) au delà des pages Facebook. La foule veut rester foule, c’est l' »horizontalité » absolue. A cette demande, le pouvoir répond par un projet encore vague de « grand débat national décentralisé », une autre « horizontalité ».

Seulement voilà: au delà du constat qu’une foule n’a jamais été une addition d’intelligences mais plutôt une démultiplication d’imbécillité, il est profondément naïf de croire que ce « mouvement » ne saurait, par une opération du Saint-Esprit et la grâce des réseaux sociaux, trouver tôt ou tard une résonance dans le champ politique. Car tout est politique. Et cette colère, cette agitation, cette attente de changement, il en est qui sauront lui donner un écho. Des gens organisés, un parti franchement « vertical », qui n’a jamais cédé aux sirènes des « comités » – générant une frustration comme celle des « Insoumis » – avec des cadres, une structure. Un parti qui, depuis quarante ans, se pose comme « anti-système » et dont aucune personnalité n’a jamais exercé une fonction gouvernementale (comme Jean-Luc Mélenchon). Qui, de surcroît, a de tout temps fait commerce des obsessions d’une fraction significative des classes moyennes et populaires,  donc des « gilets jaunes », sujets sur lesquels les « Insoumis » sont cois ou perçus comme « dans le système »: l’immigration et « l’identité ». Le Rassemblement National, donc. Car tout corps électoral plongé dans le désordre public subit une poussée latérale proportionnelle au degré d’inconfort ressenti. Et il se pourrait bien que le scénario rêvé d’Emmanuel Macron – lui, de nouveau seul, face à une alternative « illibérale » – se déploie bien au-delà de ses attentes, façon Mickey l’apprenti sorcier qui finit submergé.

Quoiqu’il en soit il serait temps qu’on arrête de se mentir sur ces « nouvelles façons de faire de la politique ». Au final il n’y en n’a qu’une, celle où des personnalités, s’appuyant sur une organisation, captent et traduisent les aspirations de leurs concitoyens.

Et tandis que la « verticalité » n’est pas nécessairement, loin s’en faut, moins démocratique que les « mouvements » qui s’épanouissent sur les réseaux sociaux, il est une chose dont on est sûr: se complaire dans l’ « horizontalité », c’est le meilleur moyen de se faire baiser.

Bonne année à toutes et à tous!

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s