Les « Gilets Jaunes » ou le Peuple fantasmé

« Si ça continue, faudra que ça cesse », doivent se dire le Président de la République française et son Premier Ministre. Bientôt trois semaines, aujourd’hui, que des quidams revêtus de gilets fluorescents viennent polluer la « Start-up Nation » avec leurs blocages d’autoroutes, de ronds-points, leurs manifestations plus ou moins autorisées et autres joyeusetés.

Et nul n’est en mesure à ce jour d’imaginer comment ce truc va s’arrêter. « Il faut savoir terminer une grève », avait dit Maurice Thorez, petit Staline hexagonal auto-proclamé fils du peuple, en 1936. Certes. Mais comment « terminer » une grogne, une colère, de surcroît multiforme? Comment « terminer » un ressentiment? La « goutte d’eau qui a mis le feu aux poudres », on le sait, c’est une augmentation drastique des prix du carburant au nom de l’écologie – mais dont on sait d’ores et déjà que ses recettes n’iront pas intégralement abonder la défense de l’environnement – dans un contexte général de stagnation ou de dégradation du pouvoir d’achat des classes moyennes. Mais au delà de cette jacquerie anti-fiscale, comparable au désastreux mouvement des « bonnets rouges » (non, ce truc n’avait pas fait vibrer ma celtitude), c’est un sentiment de ras-le-bol général qu’on entend. Ras-le-bol de tout, de n’importe quoi: des taxes sur le carburant, des charges sociales, des limitations de vitesse, de l’aide aux migrants, de la raréfaction des services publics, du chômage, des salaires trop bas, des écologistes vegans ou pas… Le tout sur fond de défiance grandissante à l’égard d’un Président dont la condescendance peut s’observer depuis l’espace, comme le faisait remarquer « Le Gorafi ».

beauf

Nul ne sait comment ce truc né sur Facebook va bien pouvoir s’arrêter, donc, d’autant qu’on serait bien en peine de décrire un « gilet jaune » type. Mais ça n’empêche pas un bon nombre de politiques de déceler, dans ce qu’objectivement on décrirait comme des foules en colère, la matérialisation de leurs fantasmes respectifs. A droite et à l’extrême-droite, on y voit la revanche de ceux qu’une « gauche-bien-pensante » a longtemps traités par le mépris: la revanche du « beauf » et de « Dupont-Lajoie » raillés  par Cabu et Yves Boisset, eux-mêmes archétypaux des post-soixante-huitards honnis. (Notons qu’à l’occasion on n’entend pas, de ce côté-là, de remarques du style « on prend les Français en otage » comme lorsque des agents SNCF ou RATP se mettent en grève. Passons). A gauche (enfin celle qu’on perçoit, c’est-à-dire les « Insoumis »), on y pressent de formidables opportunités de « cristallisation », de « convergence des luttes » pourvu que l’on puisse « souder » ce mouvement à feu « Nuit Debout », donc souder « la province » à Paris, comme en rêve François Ruffin. Dans l’un et l’autre cas, on décrète que ce mouvement protéiforme, nébuleux et somme toute franchement bordélique, en fait, c’est l’expression du « peuple ». Les gilets jaunes, cherchez pas, amis sociologues, en vérité c’est le « peuple français », cette entité dont on nous rebat les oreilles à longueur de campagnes électorales. Comme en plus les sondages annoncent qu’une « majorité des Français » soutient le mouvement, à l’instar de Brigitte Bardot, de Franck Dubosc, de Pierre Perret ou Patrick Sébastien, la tentation est grande de clamer haut et fort qu’on l’a enfin trouvé, ce fameux « peuple ». Et, de Wauquiez à Mélenchon, d’affirmer qu’on est en mesure d’en interpréter la « volonté ». Phénomène bien connu de récupération, dira-t’on. Récupération dont les fameux « gilets jaunes », enfin ceux qui s’expriment en leur nom, affirment à qui mieux-mieux que non, ils sont apolitiques, pas de ça, Lisette, pas beau la politique, qu’ils resteront chimiquement purs dans leur juste et sainte colère. « Récupération », bien sûr, mais pas que.

Car si les « gilets jaunes » sont le nom de quelque chose (pour reprendre la célèbre expression du marxiste Alain Badiou à propos de Sarkozy, qu’on nous ressert jusqu’à en vomir – « De quoi… est-il le nom? »), il est certain qu’il faut aller voir du côté de la « crise de la représentation »: si un tel mouvement peut prendre une telle ampleur, si, des partis politiques aux syndicats, on n’en peut mais et on tente, au mieux, de monter dans le train en marche et si ce qu’on perçoit dudit mouvement, c’est précisément un rejet de toute forme d’intermédiation, c’est, tout simplement, que tous ces gens se vivent comme n’étant pas « représentables ». Alors de droite à gauche on tente de « récupérer » mais, plus fondamentalement, on cherche à se rassurer: à juste titre, les uns et les autres « représentants putatifs » veulent affirmer qu’il n’est pas de protestation qui ne soit pas politique, en démocratie. Et cherchent à caser cet OPNI (Objet Politique Non Identifié) dans des catégories qu’ils maîtrisent – du Français authentique et patriote défendant son mode de vie face à des bobos mondialisés, pour les uns,  au défavorisé en lutte contre un gouvernement à la botte du capitalisme, pour les autres. Et, pour ramasser le tout, chacun dans son registre, de qualifier tous ces gens comme étant « le peuple ».

Seulement voilà: le « peuple », en démocratie, ce n’est pas une catégorie plutôt qu’une autre, un genre d’affect ou de colère particuliers, un type de patronyme plutôt qu’un autre. A fortiori dans une démocratie comme la France qui, volens nolens, est tout sauf historiquement, culturellement et bien sûr socialement homogène. Le « peuple », en démocratie, c’est l’ensemble des individus qui, par leurs votes, vont désigner leurs élites politiques ou trancher des décisions (référendums). Alors si, d’un bout à l’autre de l’échiquier politique, on n’a rien vu venir de cet agrégat de frustrations, ce n’est pas parce que la politique ne sert à rien. On peut bien estimer que la classe politique française, prise dans son ensemble, n’est pas nécessairement à la hauteur, mais le problème n’est pas là: la « crise de la représentation », ce n’est pas la « crise des représentants », c’est le signe de l’obsolescence, dans un environnement à la fois mondialisé et hyper-individualisé, du modèle d’Etat-Nation centralisé à la française. Un modèle qui fait largement l’impasse, dans ses processus démocratiques, sur les strates où, en réalité, se passe le politique, c’est-à-dire où les décisions font sens et sont suivies d’effets visibles: les niveaux infra-nationaux pertinents – Régions, villes, « pays » – et le niveau supra-national – l’Europe.

A partir du moment où la vie politique se manifeste quasi-exclusivement sous la forme d’agitation de problématiques nationales, à partir du moment où les « représentants » ne sont valorisés que lorsqu’ils sont sur la scène nationale et chacun ayant compris, dans le monde d’aujourd’hui, que les enjeux cruciaux ne peuvent précisément se régler qu’ailleurs (« au dessus » ou « en dessous »), la vie démocratique perd de son sens. Et donc la  « représentation » aussi, de même que le vote. Et si le vote perd son sens, il n’est plus de « peuple » mais une société d’individus a priori désagrégés pour qui les organisations politiques et syndicales telles qu’elles se donnent à voir – centralisées, verticalisées, nationales avant tout – ont de moins en moins de pertinence. On était électeur, donc citoyen, on devient « gilet jaune ».

Parce qu’ils ne sont ni représentés ni représentables, les « gilets jaunes » ne sont justement pas « le peuple ». Ils n’en sont qu’un fantasme, en cette fin d’un monde qu’il serait temps d’admettre une bonne fois pour toutes.

Ciao, belli

3 réflexions sur “Les « Gilets Jaunes » ou le Peuple fantasmé

  1. Reflexion très intéressante.
    Et maintenant que le contexte est clair et posé, que proposez vous comme pistes pour résoudre l’équation ?
    Si tous les gens intelligents de ce pays arrêtaient d’analyser le phénomène gilet jaune pour proposer une réinvention du modèle français cela donnerait davantage d’espoir dans l’avenir.

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    • Des régions « vraies » (Bretagne avec Nantes, Alsace, etc…) et fortes, suppression des départements, à remplacer par des conurbations et des « pays », le tout dans une Europe fédérale avec un parlement souverain qui nomme et sanctionne la Commission (suppression du Conseil), élu le même jour avec un mode de scrutin unique – listes pan-européennes. Quant aux états-nations: obsolescence programmée, au maximum: co-gestion de La Défense et de la Sécurité intérieure…. Enfin bon, à affiner, bien sûr

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  2. le premier problème c’est qu’il n’y a plus de dialogue, le ‘peuple’ est coupé de l’élite, et depuis longtemps. En même temps, les divisions entre ‘classes’ se cristallisent, chacun choisit son camp dans une société en crise. Pour exemple cette anecdote rapportée au début du mouvement, où une ingénieure disait être fière de payer 17k€ d’impôts et se distanciait de ces ‘pauvres’. Érosion de la classe moyenne. Mais je pense vraiment que le problème de fond c’est qu’il n’y a plus de dialogue social. Et le vide politique ou social est rempli par les mouvements nationalistes, les extrémistes, la violence ou Facebook.

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