(Dans le rétro) Un après-Vendredi 13

Voici ce que m’avaient inspiré les attaques dites « du Bataclan » il y a trois ans jour pour jour (à l’époque, mon blog n’était pas en état de marche et j’avais simplement publié ce qui suit sur Facebook). Depuis, Serge Dassault est mort, Daech est moribond, par contre Jean-Yves Le Drian et le business français des armes avec les pétro-monarchies du Golfe vont bien, merci.

Plus de flics, avec encore plus de pouvoirs. Il eût été étonnant et, pour tout dire, choquant, que le traumatisme suscité par les ignobles tueries du vendredi 13 Novembre à Paris ne suscitât, en retour, une réponse spectaculaire de l’Etat français. Reste à espérer que les limites imposées au pouvoir judiciaire et les entorses aux droits individuels – l’ « état d’urgence », notamment – permettront à l’appareil policier de gagner en efficacité, reste à espérer que l’accroissement de la pression militaire sur Daech aura quelque effet. On verra.

Bataclan

Photo: Libération

Mais l’essentiel pour « l’après », malgré tout, n’est pas là. D’une part il y a, comme pour les attentats de Janvier, que les sombres connards qui ont perpétré ces attaques terroristes sont des Européens (Français ou Belges) se réclamant de l’Islam. D’autre part il y a que Daech est à l’avant-garde de la lutte que mènent, au Proche-Orient, des pouvoirs Sunnites contre la montée de l’influence Chiite dans la région. Sur ces deux aspects, l’ « après-Vendredi 13 » qui s’esquisse n’a rien de rassurant.

« Exprimez-vous, sinon vous allez voir ce que vous allez voir ». A travers les médias, dans les réseaux sociaux, revient comme un leitmotiv l’ordre intimé aux musulmans en France, à tout le moins à leurs « représentants »: on les somme de se « dé-solidariser » des tueurs de Daech. En d’autres termes, on estime que la répulsion envers des assassins ne va pas de soi pour une certaine partie de la population. Pourquoi? Parce que cette population est musulmane ou supposée telle, et qu’on soupçonne les musulmans d’avoir, par défaut, un petit faible pour quiconque se réclame du Coran, fût-ce un fanatique sanguinaire doublé d’un ignorant.
Derrière cette injonction, il y a, au mieux, le souvenir de réactions pour le moins ambigües suite aux attaques contre Charlie-Hebdo et l’Hyper Casher – « Oui, mais se moquer du Prophète, c’est pas bien » / « Oui, mais vous avez vu ce qui se passe dans les territoires occupés? » émanant de quidams plus ou moins représentatifs. Au mieux, également, l’idée qu’une bonne manif bien visible, peuplée de hijabs, de turbans, de boubous, où une population bigarrée, « visiblement musulmane » hurlerait des slogans contre le terrorisme et chanterait son amour de la République mettrait du baume au coeur à tout le monde. Les manifs, en France, c’est une tradition, on y tient.
Mais derrière cette injonction il y a aussi la méfiance, le bon vieux préjugé raciste, encore et toujours, sur fond de radicalisation « identitaire ». Il y a l’idée que les « musulmans » (qualificatif commode lorsqu’on veut éviter de parler d’Arabes ou de Noirs) constituent une « cinquième colonne » (Christian Estrosi) amenée à saper de l’intérieur une France « judéo-chrétienne de race blanche » (Nadine Morano). Dès lors le rejet public, bruyant et visible, des monstres de Daech jouerait le rôle d’un sauf-conduit, tandis que son absence constituerait une preuve de duplicité. En arrière-plan de tout ça, bien sûr, un air du temps politico-médiatique où, de Zemmour en Finkielkraut, on se raconte une France Mallet & Isaac, et la montée inexorable du Front National.
Alors oui, quand on a dit « l’Islam ce n’est pas Daech », et inversement, on a tout dit et on n’a rien dit. Les bûchers de l’Inquisition n’ont pas davantage à voir avec le christianisme, ni le nazisme avec le sentiment national allemand, que Daech avec l’Islam. Ca fait mal au cul à beaucoup, mais c’est comme ça. Mais tandis que l’Islam, comme tout système de pensée lorsqu’il génère des dérives mortifères, se doit d’être questionné, et de préférence par les musulmans eux-mêmes, cette injonction d’une « dé-solidarisation » des individus, qui serait publique et collective, est aussi stupide que méprisante, aussi vaine qu’insultante. Le lundi qui suivit la ré-élection de George W. Bush en 2004, mon supérieur, alors américain, avait déposé un post-it sur l’écran de mon PC: « Je suis désolé » (en Français dans le texte). Je lui avais répondu que tant que des gens comme Bob Dylan ou Patti Smith garderaient leurs passeports états-uniens, je n’aurais aucun problème avec les Américains. Encore est-il que les Américains élisent leurs présidents. Tandis que les musulmans d’Europe n’ont aucune prise sur les initiatives de leurs coreligionnaires du Moyen-Orient, ni ces derniers sur les politiques de leurs gouvernants.

Le Moyen-Orient, justement. On a il y a peu tressé des lauriers à mon compatriote breton  Jean-Yves Le Drian pour avoir fourgué des armes françaises à tire-larigot, notoirement des pelletées d’avions « Rafale » aux Saoudiens et aux Qataris. En cela, il aura été le continuateur d’une diplomatie multi-décennale favorable aux monarchies du Golfe, en ligne avec celle menée par les Etats-Unis. Ces gens-là sont riches, voyez-vous, et ont le cul assis sur des monceaux de pétrole. Il convient donc de le leur lécher sans vergogne. Seulement voilà: ces mêmes gens sont également les promoteurs d’un Islam rétrograde, moyen-âgeux, et ce dans le monde entier. Et le terrorisme islamiste, pour le coup, a notoirement à voir avec cette version de l’Islam. Les dirigeants des pays du Golfe peuvent bien, à l’unisson de leurs alliés occidentaux, pousser des cris d’horreur devant les exactions des combattants de Daech. Il n’empêche que ces derniers sont leurs alliés objectifs, sinon leur créature, dans la grande lutte qu’ils ont entamée contre les chiites, dans ce nouveau « grand jeu » qui les confronte à l’Iran.
Remarque: depuis quarante ans, la France a sacrifié ou délocalisé ses emplois industriels dans la métallurgie, l’automobile, le jouet, le textile, et j’en passe. Que je sache, cette désindustrialisation massive est considérée comme une fatalité, un fait de l’Histoire.
Il va falloir qu’on m’explique au nom de quoi l’industrie d’armement serait à ce point intouchable qu’il faudrait lui sacrifier, comme le font les Américains, l’idée d’une diplomatie conséquente. Le « Rafale » crée des emplois? La belle affaire… Depuis trente ans, le maintien à flot des intérêts de la famille Dassault, c’était le boulet du budget de l’Armée de l’Air et de la Marine. Aujourd’hui, c’est un boulet moral et une insulte à l’intelligence. Lorsqu’on est « en guerre », on évite de cajoler le sponsor, explicite ou implicite, de l’ennemi. Et on cesse de le désigner comme un « allié » sous prétexte de faire des affaires.

En Septembre 2001, nous étions « tous des Américains », mais désormais, partout où on chérit le savoir-vivre – au sens propre, il y a plein de « Parisiens ». Les mots « boulevard Voltaire » résonnent d’une façon toute particulière à nos oreilles, aujourd’hui, ce n’est surtout pas le moment de le dé-baptiser, celui-la… Nous sommes bien dans un « après », une rupture.

Nous sommes dans une rupture, enfin, pas tous. Pendant que certains continueront de montrer du doigt toute une partie de la population française, d’autres ne cesseront de flatter leurs clients du Golfe. Et tandis qu’on exigera des premiers de se laver du soupçon de barbarie, on fermera les yeux sur le fait que les seconds en sont partie prenante. Mais notons qu’avec les profits réalisés sur la vente des « Rafale », Serge Dassault pourra encore mieux arroser les petits caïds de banlieue, ça les consolera d’être traités comme des mahométans inassimilables. Et la boucle sera bouclée.

Hasta la vista, dudes!

Casablanca, le 18 Novembre 2015

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