Eric Zemmour, un bon Français

Dans la douce France de l’entre-deux guerres, une France d’avant la décolonisation, d’avant le rock, d’avant le M.L.F., d’avant la mondialisation, d’avant l’immigration d’origine africaine, dans cette douce France d’avant toutes ces choses qui le désolent tant, on l’aurait publiquement traité de « métèque » ou de « sale Juif ». Des fils de bonne famille, « Camelots du Roy » chauffés à blanc par la prose antisémite de Charles Maurras dans « L’Action Française », auraient rêvé de lui fracasser la gueule à coups de cannes.

Eric Zemmour est un cas. Non que ses idées fassent preuve d’une quelconque nouveauté. Mais ses écrits, ses propos sont emblématiques d’un air du temps où des pulsions réactionnaires simplistes et simplificatrices tiennent lieu de « pensée » pourvu qu’elles soient bruyantes et susceptibles de « faire le buzz ». Eric Zemmour, donc, auto-proclamé défenseur d’une « identité française » menacée. Par des Noirs aux prénoms trop exotiques, par des Arabes au monothéisme trop exogène, par des féministes aux revendications trop exubérantes, par une mondialisation trop américaine. Dès lors il se pose en arbitre des élégances de la francité, capable en quelques phrases de décider qui, et sous quelles conditions, peut se considérer français. S’appuyant, pour ce faire, sur une conception de l’Histoire sortie des pages jaunies de manuels d’un autre temps – téléologie et « Histoire-batailles », où le succès militaire d’un Clovis à Tolbiac porte en germes la remontée des Champs-Elysées par De Gaulle en Août 1944, où les Alpes, le Rhin, les Pyrénées sont des « frontières naturelles »

Eric Zemmour est un cas: ses flatulences verbales et les idées qui les sous-tendent sont au coeur du malentendu historique que véhicule le nationalisme français: « l’idée française » se veut à la fois universelle – la « patrie des Droits de l’Homme » – et géographiquement circonscrite – « l’hexagone » et ses reliquats d’empire outre-mer. D’un côté, le droit du sol, de l’autre une forme de droit du sang, des « terroirs et clochers », des « racines chrétiennes » auxquels il conviendrait de faire allégeance sans conditions – fut-on Juif pied-noir comme notre polémiste. C’est bien évidemment cette seconde lecture de « l’identité française » que prône Eric Zemmour. Notons le paradoxe suivant: dans ce schéma, Bretons, Basques, Occitans, Alsaciens et Corses ne sauraient qu’en rabattre sur leurs revendications linguistiques, culturelles, politiques – appelés qu’ils sont, pour le coup, à se dissoudre dans une francité qui se veut d’autant plus supérieure… qu’elle prétend à l’universel. A ceci près que l’ «universel» en question doit de préférence être francophone, chrétien et blanc pour les gens comme Monsieur Zemmour. Et si ce n’est pas le cas, c’est au prix d’une négation totale des origines des individus: c’est le sujet de la polémique en Juillet dernier entre Gérard Araud, ambassadeur de France aux Etats-Unis et l’humoriste Trevor Noah, le premier n’ayant pas apprécié que le second qualifie certains footballeurs de l’équipe de France d' »Africains ». Trevor Noah lui a, en substance, répondu ceci: cesse-t’on d’avoir des origines africaines dès lors qu’on est Français? Peut-on être Français et Africain? Que ce soit pour Eric Zemmour ou Gérard Araud, la réponse est négative. L’un au nom du primat de la « souche », l’autre au contraire au nom d’un universalisme indifférenciant qui, notons-le, s’inscrit dans une vision antiraciste. Mais le résultat est le même: dès lors qu’on s’efforce de définir la qualité de Français en jonglant avec l’ethnicité, on a de très fortes chances de raconter d’énormes conneries.

detritus

Eric Zemmour est un cas. A l’instar de Tullius Détritus, le personnage de l’album d’Astérix « La zizanie », il se complait dans la détestation qu’il inspire.  Car ceux qui le détestent ne sauraient être que des crétins ou, pire, des traîtres: il le confiait cette semaine au quotidien suisse « Le Temps », il « redoute la disparition de la France » dont « l’identité (…) est mise en danger par l’idéologie des droits de l’homme et par l’invasion migratoire actuelle » et « refuse les diktats de l’élite intellectuelle française » (car malgré sa chronique hebdomadaire dans le « Figaro-Magazine » et son omniprésence sur les petits écrans, il se voit – et surtout se vend – comme un opprimé dont la parole est bridée par les « bien-pensants »). Cela étant, on ne saurait, à l’instar de Gérard Araud, oublier d’où vient Eric Zemmour – sans lui retirer une once de la francité à laquelle il tient tant: il vient d’une Algérie qu’on proclama naguère française. Si elle l’était restée, à moins d’y maintenir par la force ce statu quo proche de l’apartheid qui fut la cause fondamentale de l’insurrection, des millions de Berbères et d’Arabes seraient devenus Français de plein droit. Le 28 Janvier 1958, un jeune député Poujadiste, un certain Jean-Marie Le Pen, déclarait dans un discours à l’Assemblée Nationale en faveur de l’Algérie française: « J’affirme que dans la religion musulmane rien ne s’oppose au point de vue moral à faire du croyant ou du pratiquant musulman un citoyen français complet. Bien au contraire, sur l’essentiel, ses préceptes sont les mêmes que ceux de la religion chrétienne, fondement de la civilisation occidentale.(…) Je conclus: offrons aux musulmans d’Algérie l’entrée et l’intégration dans une France dynamique. (…) Comment un pays qui a déploré longtemps de n’avoir pas assez de jeunes pourrait-il dévaluer le fait d’en avoir cinq ou six millions ? ». Certes, entretemps, l’Algérie est devenue indépendante… mais c’est de cet objet historique-là que nous vient Monsieur Zemmour: un vaste territoire où se côtoyaient des gens de toute provenance, aux croyances multiples… Un territoire que l’appartenance à la France aurait pu finir par transformer en un vaste melting-pot, tandis que la Méditerranée aurait ressemblé à tout sauf à une « frontière naturelle ».

De deux choses, l’une, pour ce qui concerne Monsieur Zemmour en tant que pied-noir: cette hypothèse d’une Algérie – et donc d’une France – « arc-en-ciel », il la considère soit comme une occasion manquée, soit comme un cauchemar. Dans le premier cas, en quoi l’établissement durable en France d’une population d’origine maghrébine peut-elle bien constituer un problème insurmontable? Dans le second – pas question que les « bougnoules » aient pu devenir des Français à part entière (comme le sont devenus les Juifs d’Algérie après le décret Crémieux du 24 Octobre 1870), cela signifie qu’à ses yeux la « qualité » de Français est intrinsèquement et irrémédiablement associée à des paramètres ethnico-culturels. Si on s’avisait de définir de tels paramètres, on serait amené à créer des seuils en deçà desquels on ne serait pas encore Français. Comme lors de la publication du décret Crémieux, par exemple.  Seulement voilà: les critères ethnico-culturels, on sait éventuellement comment ça commence, rarement où ça s’arrête. En Octobre 1940, le régime de Vichy décida qu’après tout les Juifs d’Algérie n’étaient pas si français que ça: il abrogea le décret Crémieux, qui ne fut rétabli qu’en 1943 par De Gaulle. Pendant presque trois ans, les membres de la communauté des parents d’Eric Zemmour, pour les autorités françaises, étaient devenus des candidats à la persécution. Au mieux: de méprisables « bougnoules ».

Alors aujourd’hui Monsieur Eric Zemmour doit se considérer comme un « bon Français ». Un Français à la francité incontestable, en position de donner bruyamment des leçons à tout le monde sur ce qu’être Français veut dire. Mais il y a que ce faisant, il apporte de l’eau au moulin de tout un tas d' »identitaires » que le « grand remplacement » obsède. Il le sait et s’en fout. Toujours est-il que si une droite autoritaire et xénophobe arrivait aux manettes en France, Eric Zemmour figurerait en bonne place sur la liste des intellectuels ayant favorisé un tel événement politique. Pour autant, qui dit qu’aux yeux des nouveaux dirigeants ou de leurs soutiens la francité d’un Zemmour serait toujours aussi incontestable? Qui dit qu’on ne finirait par prendre ombrage de son patronyme d’abord, de sa judéité ensuite – à moins que ce ne soit l’inverse?

Car si revenait la douce France d’avant la décolonisation, d’avant le rock, d’avant le M.L.F., d’avant la mondialisation, d’avant l’immigration d’origine africaine reviendrait aussi une France de chasseurs de « métèques » et de Juifs. Qui n’aurait que faire des décrets Crémieux de toute sorte. Elle les piétinerait sans égards, et Eric Zemmour avec.

Ciao, belli.

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