Le « Trumpisme » à la lumière d’Hannah Arendt

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Caricature du dessinateur égyptien Kem à l’occasion du pacte germano-soviétique – Août 1939

Eté studieux pour tenter d’aborder l’automne un peu moins con: il y a quelques semaines j’ai trouvé l’énergie de lire le troisième volet de la trilogie d’Hannah Arendt (Les origines du totalitarisme) – « Le système totalitaire », dont la première édition date de 1951 et la dernière révision de 1972. L’auteure y analyse, par le menu, les traits communs du nazisme et du communisme dans sa version stalinienne, et lire cet ouvrage considéré comme majeur m’a semblé chose utile.

Même si on peut le juger « daté » – il ne prend pas en compte, et pour cause, toutes les recherches effectuées depuis l’ouverture des archives soviétiques – c’est, de fait, un « must » si on s’intéresse un tant soit peu à la politique. Et, me disais-je avant de l’avoir lu, à l’histoire du XXème siècle. Tant il est vrai que non seulement les temps que décrit Hannah Arendt sont bel et bien révolus, mais aussi que notre XXIème siècle mondialisé et connecté est volontiers décrit comme relevant davantage de l’individu que des « masses », concept-clé de la réflexion de la célèbre penseuse du totalitarisme. A tel point que, par exemple, les gourous du marketing ne jurent plus que par le « one-to-one », cette fameuse interaction individualisée de la marque avec le consommateur qu’autorise désormais, à coups d’algorithmes et de « big data », la technologie. Lire Hannah Arendt, juste pour mieux comprendre le passé, donc? Pas sûr…

Voici ce qu’elle écrit (p.156, Seuil, collection Points Essais, 2005): « Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint le point où elles croyaient simultanément tout et rien, où elles pensaient que tout était possible et que rien n’était vrai ».

Si on remplace, dans cette phrase, « masses » par « individus connectés », on lit la prolifération, toute contemporaine, des théories du complot en tout genre d’une part et la défiance, tout aussi contemporaine, à l’égard des médias d’autre part. On lit ces « informations » re-publiées et re-tweetées par des individus n’ayant pas même pris la peine de les lire dans leur intégralité; on lit ces diatribes, venant tout autant de l’extrême-gauche que de l’extrême-droite contre les « journalopes » et les « merdias » à la solde, c’est selon, de « la » Finance, des entreprises multinationales, des Juifs ou de la CIA; on lit, pour tout dire, l’ignorance et/ou le cynisme qui font le lit de ce que, faute de mieux, on désigne par « populisme », ce phénomène qui se nourrit de la peur d’ « un monde toujours changeant et incompréhensible », aujourd’hui comme hier. Du « populisme », cette pandémie politique quasi mondiale – de Manille à Washington en passant par Moscou, Ankara, Budapest ou Rome – qu’est l’arrivée aux manettes de dirigeants en rupture avec les discours et les pratiques des démocraties de l’après-guerre, Donald Trump est la matérialisation la plus voyante. Le plus stupéfiant a priori, dans  cette histoire, c’est que rien ne semble ébranler le soutien de l’électorat républicain au dirigeant sans doute le plus désastreux que l’Amérique ait connu dans sa courte histoire – George W. Bush excepté, et encore. Ni les révélations sur ses turpitudes et ses mensonges semaine après semaine, ni les entorses avérées à un certain nombre de grands principes de la démocratie américaine – comme la séparation des pouvoirs. Alors que Richard Nixon, fraichement ré-élu les doigts dans le nez, ne résista pas à l’affaire du Watergate car on put prouver « qu’il savait » pour les carambouilles de son équipe électorale et qu’il avait tenté de faire obstruction à la justice. Du coup, même son électorat le lâcha.

Une autre époque, certes, que cette année 1974, l’époque des derniers soubresauts de la guerre du Vietnam, du premier choc pétrolier, de la domination du champ intellectuel par la gauche… Toujours est-il que quarante-quatre ans plus tard résonne étonnamment bien  – mieux que sous Nixon – la suite du texte d’Hannah Arendt:

« La propagande de masse découvrit que son auditoire était prêt à tout moment à croire le pire, quelle qu’en fût l’absurdité, et ne répugnait pas particulièrement à être trompé, puisqu’il pensait que, de toute manière, toute affirmation était mensongère. Les leaders de masse totalitaires fondèrent leur propagande sur le principe psychologiquement exact que, dans de telles conditions, on pouvait faire croire les déclarations les plus fantastiques un jour, et être sûr que, si le lendemain on leur donnait la preuve irréfutable de leur fausseté, ils se réfugieraient dans le cynisme; au lieu d’abandonner les chefs qui leur avaient menti, ils protesteraient qu’ils avaient toujours su que la déclaration était mensongère, et admireraient les chefs pour leur intelligence tactique supérieure.»

Trump n’est ni Hitler ni Staline, loin s’en faut. Mais il est vrai qu’il se passe, entre son électorat et lui, quelque chose qui ressemble furieusement à ce que décrit Hannah Arendt: Trump peut bien ouvertement mentir – en contestant le décompte de la foule le jour de son investiture, en affirmant que le mur le long du Rio Grande ne coûterait pas un cent au contribuable américain, qu’il est en mesure de proposer un « deal juste » aux Palestiniens, que sa politique fiscale est favorable « au peuple », que Poutine est un homme en qui on peut avoir confiance, etc… – son électorat s’en fout. Mieux, il l’en estime davantage, car au fond c’est d’abord « aux autres » qu’il ment. Les « autres », c’est-à-dire les grands médias et par extension l’Amérique de gauche, le monde politique à Washington, les dirigeants des pays alliés. L’important c’est que grâce à ces mensonges est enfin au pouvoir quelqu’un qui porte les idées de cet électorat – la bigoterie, l’obsession du Deuxième Amendement, une parole « libérée » sur la question raciale, un sexisme assumé, la défiance vis-a-vis de l’impôt et de l’Etat Fédéral, etc… le tout constituant la « grandeur de l’Amérique ». Et le mensonge, en soi, dans un pays où les grands médias, justement (le New York Times, le Washington Post, CNN, CBS) ont gobé tout cru, pendant des mois, les carabistouilles de l’administration Bush Jr. sur les « armes de destruction massive » de Saddam Hussein, a sans doute pu devenir une notion toute relative chez beaucoup d’électeurs. Alors un peu plus, un peu moins…

Le « Trumpisme » et ses avatars russes, turcs, hongrois etc… s’appuient sur des leviers qu’Hannah Arendt décrivit comme consubstantiels du pouvoir totalitaire: « l’envie de croire », envers et contre tout, en des hommes qui incarnent bruyamment, implicitement ou explicitement, des obsessions religieuses ou laïques (identitaires, sociales) qui n’ont que peu – sinon rien – à voir avec les valeurs démocratiques et la tolérance.

En 2018 ces obsessions, dans un contexte de « brutalisation » des rapports sociaux, se substituent chez certains aux projets politiques portés, dans le champ démocratique, par des formations ou des personnalités politiques considérées comme disqualifiées. Des obsessions que l’explosion de l’expression directe (les réseaux sociaux) rend significativement plus visibles donc « légitimes », à tout le moins autant que les faits et opinions diffusés par les médias classiques.

Les « masses » qu’agitaient naguère Hitler et Staline se sont muées en une foule d’individus en réseaux, au sein desquels ignorance et cynisme prospèrent, alternativement ou simultanément. Individualisation à outrance des « vérités », massification des moyens de les diffuser.

Bienvenue dans un monde où pullule une multitude d’acteurs d’un totalitarisme 2.0, d’où grandes parades en uniforme et drapeaux claquant au vent ont disparu. Mais où la connerie à front de taureau est toujours là, et bien là.

See you, guys…

Cet article est le 200ème de ce blog… Toute ma gratitude à celles et ceux qui me suivent depuis un bout de temps, et aux autres: merci d’être venus, ne partez pas, c’est pas fini!

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