L’Etat Benalla Mords-moi-le-Noeud

Ça avait pourtant si bien commencé, tout ça. Foin des carambouilles d’un Sarkozy, haro sur la gaucherie « normale » d’un Hollande, on allait voir ce qu’on allait voir. Verticalité du pouvoir fièrement revendiquée – de pyramide du Louvre en martiale « command car » – et, « en même temps », revendication d’une rupture avec les pratiques politiques d’un monde vite qualifié d' »ancien » car majoritairement peuplé de bipèdes nés avant 1978. De fait, facilitant, genre vaseline, le déploiement-rouleau compresseur de « réformes nécessaires » était mise en place une pratique du pouvoir toute d’accélération, de communication faussement spontanée  – ah, la petite video du « pognon de dingue » – et, last but not least, de souverain mépris pour tout ceux qui, de près ou de loin, pourraient se mettre entre l’artiste et son public, ce qu’il est convenu d’appeler « les corps intermédiaires »: élu-e-s (y compris majoritaires), syndicats, responsables associatifs, journalistes (lorsque ces derniers envisagent autre chose que de relayer la parole présidentielle). Le tout servi dans un jargon à côté duquel la langue de bois de feu le Parti Communiste Français semble rétrospectivement toute d’élégance et de sincérité : on « concerte », on « disrupte », on est « en responsabilité », on utilise un « logiciel politique », on veut « libérer les énergies », etc.. Mais nonobstant quelques écueils, le navire Macronien suivait son cap, reléguant sous le vent une opposition impuissante. Car la France semblait s’être refait le coup de l' »homme providentiel »: à la barre, un capitaine sûr de lui qui, au delà de sa capacité de séduction, savait ou semblait savoir où il allait, et surtout comment y aller. Nouveau monde, nouvelle gouvernance et du passé, faisons table rase.

Seulement voilà, cette nouvelle gouvernance, parce qu’elle s’appuie exclusivement sur l’application sans détours de la « pensée du Président », suppose chez ce dernier une clairvoyance de tous les instants. Et Emmanuel Macron porte à son paroxysme, et pour tout dire incarne, l’idée qu’au nom de l' »efficacité » l’appareil d’Etat doit s’inspirer, dans son fonctionnement, de celui de l’entreprise. Or il n’est de bon manager qui ne sache correctement s’entourer, quiconque ayant une expérience dans une vraie entreprise (c’est-à-dire pas forcément dans une banque d’affaires) le confirmera.

A cet égard, l’affaire Benalla, du nom de ce (très) proche de l’Elysée qui s’en va tabasser des manifestants comme d’autres partent faire du shopping, est exemplaire. « Jupiter », de fait, a réagi de façon tout-à-fait juste: il est le « seul responsable ». Seul responsable, en effet. Comment expliquer qu’un type dont le point le plus saillant sur le CV est d’avoir été viré de l’équipe d’Arnaud Montebourg se retrouve au coeur de l’équipe rapprochée du Président, sinon par le fait du prince lui-même? En sus de cette erreur de casting initiale, comment justifier cette avalanche de passe-droits, de petits arrangements avec la loi, l’humiliation en cascade d’un ministre, d’un préfet et de véritables professionnels de la sécurité – sinon par l’application stricte de la volonté présidentielle? A partir de là, la suite de la réponse de Macron – « qu’ils viennent me chercher » – au delà de son côté puéril (« même pas cap' ») et foutage de gueule (qui donc irait bien « le chercher »?) – souligne s’il le fallait que cette gouvernance n’est ni nouvelle, ni appropriée. « Soyons désinvoltes, n’ayons l’air de rien », Macron entonne du « Noir Désir » et fait un bras d’honneur à ses électeurs, à ses ministres, à tous les fonctionnaires qui servent son appareil d’Etat: je me suis trompé, c’est ballot mais c’est comme ça, c’est moi le chef et je vous emmerde, bisque bisque rage.

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Photo: Libération

Alors « disrupter » l’appareil d’Etat en lui insufflant des pratiques issues du monde de l’entreprise, sur le papier ça peut sembler une idée intéressante. Encore faut-il que le chef d’Etat, qui donc se veut désormais manager, ait la clairvoyance de ne pas confondre son bon plaisir avec l’intérêt objectif de l’organisation qu’il dirige. Or en allant chercher des Alexandre Benalla ou des Vincent Crase pour s’occuper de sa petite personne, en leur accordant des coupe-file sous prétexte qu’ils seraient plus « efficaces » que les fonctionnaires en charge de sa sécurité, Emmanuel Macron a scié la branche où il s’est habilement juché – le prestige de l’Etat – et du haut de laquelle il prétendait rien moins que renouveler la pratique républicaine. De Gaulle et Pompidou avaient leurs barbouzes, Mitterrand avait ses gendarmes, Macron a ses petites frappes, tu parles d’un renouveau. Notons par ailleurs que les barbouzes et les gendarmes, au moins, se faisaient croire qu’ils étaient mûs par la raison d’Etat, pas par l’appartenance à un fan-club.

M’est avis que Sibeth Ndiaye, la « communicante » du Président, va devoir ramer sévère pour continuer à vendre la « verticalité » de son Jupiter: avec un tel vautrage, on parlerait plus facilement d’horizontalité.

Ciao, belli.

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