Migrations et « Populisme »: Salauds de Pauvres!

Comme le souligne Pierre Haski, dans « L’Obs », la question des migrants et des migrations apparaît comme centrale, amenée à très certainement pourrir l’ambiance du Conseil Européen de la semaine prochaine. Aux Etats-Unis, l’improbable mais réel président n’en finit plus de « stopper l’immigration » sud-américaine: à défaut de construire son fameux mur, il encourage une  répression impitoyable, arrachant des enfants à leurs familles puis, se reprenant face à une bronca au sein même de ses supporters, prend une disposition « humanitaire »: désormais les enfants pourront accompagner leurs parents en prison. (Comparaison n’est pas raison, mais… Pierre Laval, Chef du Gouvernement sous Pétain, eut aussi ce genre de touchante attention, en 1942: il sollicita et obtint des autorités allemandes que les enfants juifs fussent également déportés, afin que les familles ne soient pas séparées). Plus près d’ici, en Grande-Bretagne, c’est une affaire entendue: le succès du vote en faveur du Brexit doit beaucoup à l’agitation de l’épouvantail d’une immigration que l’intégration européenne rendrait incontrôlable.

Etats-Unis, Grande-Bretagne, Europe continentale: toutes les démocraties dites « occidentales » voient leurs scènes politiques bruyamment occupées par des personnalités ou des formations qui mettent l’immigration et « l’identité » au coeur de leurs logiciels, tandis que les conservateurs « historiques » (gaullo-libéraux en France, CDU-CSU en Allemagne…), de peur d’être débordés, ne manquent pas une occasion d’en remettre une louche sur le sujet. C’est que le fantasme du « Camp des Saints » (un best-seller de l’écrivain Jean Raspail sorti dans les années soixante-dix et ayant connu  ces dernières années un regain d’intérêt – lire ici-même) ou du « grand remplacement » se porte bien partout. Cette idée que les sociétés occidentales sont susceptibles d’être « submergées » par une immigration principalement africaine est « porteuse », comme on dit. Et son acuité se trouve renforcée par la crainte du terrorisme islamiste, crainte nourrissant par ailleurs, et la boucle est ainsi bouclée, le mythe des « racines chrétiennes » de l’Europe. De fait, les partis à visées nationalistes, xénophobes, prônant un strict rétablissement des frontières, le rejet de la construction européenne et glorifiant des « identités » d’autant plus exaltantes qu’elles sont fantasmatiques, ont électoralement le vent en poupe quand ils ne sont pas déjà au pouvoir: de plus en plus nombreux sont les électeurs qui choisissent des candidats qui leur proposent un arrêt de l’immigration, des expulsions et/ou des mesures restrictives à l’égard des « allogènes » déjà installés (Musulmans, Roms, Latinos…). De Ljubljana à Rome ou Paris, de Vienne à Londres en passant par Varsovie, de Berne à Seattle, une constante:  ces partis ou ces dirigeants politiques sont particulièrement prisés par un électorat d’origine modeste – supplantant, comme en France, le Parti Communiste – bref, par « le peuple ». C’est pourquoi, faute de mieux, les experts, les politologues, les sondeurs patentés, les « sachants », donc,  qualifient ces formations de « populistes ». Alors bien sûr ces partis proposent aussi bien souvent un programme socialisant, quand ils ne dénoncent pas les méfaits des « élites ». Mais tout de même, se demandent lesdites « élites » ou leurs représentants dans les médias: d’où vient-elle, cette augmentation de la haine de l’autre, comment faire pour contrer ces « populistes » qui transforment les pauvres en « salauds », pour reprendre la célèbre formule de Gabin dans « La Traversée de Paris » (Claude Autant-Lara, 1956)?

LA TRAVERSEE DE PARIS

A ce jour, pas de réponse sinon des incantations rituelles au « vivre ensemble ». Ou, plus généralement, à des sentiments humanitaires. Visiblement, ça ne fonctionne pas, les « pauvres » sont de plus en plus « salauds » quand il leur prend l’idée d’aller voter. Et ils sont nombreux, c’est bien là le problème. Alors un peu partout en « Occident » soit on se résigne, soit on pétitionne, défile, éditorialise, milite ici et là pour barrer la route des « populistes » ou leur mettre des bâtons dans les roues quand ils sont déjà aux commandes. Mais de réponse concrète du monde politique « normal » encore au pouvoir, point, sinon les invectives – la « lèpre » évoquée tout récemment par Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron, justement. Celui-là se verrait bien en « leader naturel » du continent, lui dont le pays semble à ce jour échapper à la montée en puissance des nationalistes et des xénophobes observée un peu partout en Europe. Gageons qu’il est au fond de lui-même persuadé que son « en même temps », son extrême-centrisme portant sur la droite est LA réponse au « populisme », la preuve en étant qu’il a su barrer la route au Front National. L’autorisant, dans son esprit, à donner des leçons à tout le monde – comme souvent, les Français. Seulement voilà: la France, avec son régime présidentiel, son système électoral majoritaire et son pouvoir centralisé, est en Europe une exception. Ailleurs, en Italie, en Allemagne, en Suisse, en Autriche, etc… les votes des électeurs se matérialisent systématiquement par l’arrivée aux manettes de politiques qui ont leurs préférences. Des démocraties en état de marche, donc, pas des « républiques en marche ».

Emmanuel Macron, justement. Sa spectaculaire accession au pouvoir signe le terme de la lente mais sûre désagrégation des partis politiques dits « de gouvernement », de droite comme de gauche. Et cette désagrégation est le fruit d’un renoncement des uns et des autres à proposer autre chose aux électeurs que de s’adapter, encore et toujours, à une économie-monde où tout ce qui est monnayable – biens, services, capitaux, emplois – est tenu de circuler sans entraves. De s’adapter, encore et toujours, aux injonctions d’orthodoxie budgétaire que suggèrent des marchés financiers sciemment incontrôlés. Injonctions auxquelles, au nom d’une idéologie vieille de plus de trente ans, on répondra tout en diminuant, dans un même mouvement, l’impôt direct, donc en réduisant la dépense publique. Glorification du libre-échange et de la concurrence, diabolisation de la dépense publique et de l’impôt redistributif: ce cocktail idéologique dévastateur a – notamment sous l’influence des britanniques – quasi-intégralement intoxiqué le fonctionnement d’une Europe devenue, aux yeux de beaucoup, ultra-libérale en soi. Ce qui est faux mais, en attendant la preuve du contraire, prend malheureusement des airs d’évidence. De cette Europe biaisée, vérolée, d’où le véritable volontarisme économique et social – donc le politique – a disparu, Emmanuel Macron est le parfait symbole. Et l’idéal implicite, un « politique 2.0 » qui, précisément, ne fait pas de politique.

Mais c’est bien cette disparition du politique – la « Macronisation » – qui place la question migratoire au centre. Quand sont escamotées du débat un grand nombre d’options économiques et sociales au nom du « réalisme » et qu’on martèle à l’envi que travail stable, logement et prestations publiques sont des denrées rarissimes et, surtout, que c’est bien ainsi au nom de la « compétitivité », l’électeur-trice est aisément amené-e à se dire, quand pointent les rafiots pourris à l’horizon de la Méditerranée: « Mais tous ces misérables ils vont aller vivre où, comment vont-ils se soigner, à quelle école vont aller leurs enfants, quel emploi vont-ils occuper? Parce que tout ça, on me l’a bien expliqué, ce n’est pas acquis, il faut le mériter ou pouvoir se l’offrir… ». Et ce, quand bien même ledit ou ladite électeur-trice serait sincèrement indifférent-e aux questions de couleur de peau ou de religion. Quand de surcroît il ou elle se trouve dans une situation économique précaire, alors l’idée de fermer hermétiquement ports et frontières et d’expulser manu militari les clandestins prend tout son sens. Et, faute de mieux, devient une putain de priorité quand il s’agit de voter. Singulièrement quand cette gestion de la rareté s’habille des oripeaux de « l’identité », dès lors que la culture, cet « implicite partagé » pour reprendre l’expression d’Olivier Roy, est marchandisée et individualisée, comme le reste. Alors le pauvre devient « salaud », se disant que les nantis auraient bonne mine, eux aussi, quand leurs résidences secondaires seraient transformées en camps de réfugiés.

Donc plutôt que de se lamenter sur la « montée du populisme », les collabos propres sur eux de l’ultra-libéralisme, Macron en tête, feraient mieux d’admettre que ces rancoeurs, cet égoïsme voire cette haine sont le fruit de leur travail de sape du débat politique. Qu’ils récoltent ce qu’ils ont semé. Et changer de disque.

Ciao, belli

 

 

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