Lettre ouverte à Monsieur Médine

Monsieur,

Tout d’abord je dois vous faire un aveu: je ne connais pas votre production musicale, et pour tout dire il y a peu de chances que je m’y intéresse jamais. Il y a que le rap, fût-il authentique ou embourgeoisé, socialement revendicatif ou pas, blanc, noir ou métissé, intello ou tripal, chéri des banlieusards ou des nantis, m’emmerde profondément. Moi c’est plutôt le rock, question de goûts sans doute, de génération aussi, sûrement. Je ne suis donc pas en mesure d’émettre une opinion sur votre travail qui soit d’un quelconque intérêt.

Non, si je m’adresse à vous aujourd’hui, c’est que votre prochain passage sur la scène du Bataclan fait polémique. Car il s’est trouvé des gens pour remarquer que vous aviez, par le passé, composé un morceau (« Don’t Laïk ») laissant entendre que vous en pinceriez pour une version un tantinet radicale de l’Islam. Et vu que le Bataclan a été le théâtre  d’un massacre perpétré par des islamistes fanatiques, ça la foutrait a priori un peu mal. « Crucifions les laïcards comme à Golgotha », disiez-vous (soit dit en passant: ce n’est pas un mécréant que les Romains sont censés avoir ainsi exécuté près de Jérusalem, mais un Juif pieux, se présentant comme Fils de Dieu et nonobstant révéré comme prophète par les musulmans) le tout, manque de bol (?), peu avant l’attaque contre « Charlie Hebdo ». Mais non, vous récriez-vous: c’était de la provocation « pour ensuite se poser les bonnes questions ». Même si, dans une interview dans Les Inrocks vous admettiez: « La provocation n’a d’utilité que quand elle suscite un débat, pas quand elle déclenche un rideau de fer. Avec Don’t laïk, c’était inaudible, et le clip a accentué la polémique. J’ai eu la sensation d’être allé trop loin. » Certes. Mais bon, hein, la provocation, le second degré, bien expliqué, tout ça, au final c’est supposé sanctuariser l’expression des artistes. D’ailleurs c’est une manie, on dirait, chez les rappeurs: Orelsan c’est pareil, il n’est pas sexiste, il provoque, juste. Mais je m’égare. Une simple provocation, donc, qui ne doit en rien passer pour une apologie de la violence. Et il est entendu que vos fans sont bien conscients du caractère provocateur et second degré de la chose.

J’aimerais toutefois attirer votre attention sur une anecdote: à l’aube des années 80, lorsque le groupe The Cure sortit le single « Killing an Arab », contrairement à vous ils n’avaient pas l’intention de provoquer qui que ce soit, ils faisaient référence à « L’Etranger » de Camus et à la fameuse scène de meurtre sur une plage d’Alger. D’ailleurs s’ils avaient voulu flirter avec les pulsions racistes de certains de leurs compatriotes britanniques, ils auraient parlé de Pakistanais ou d’Indiens – les Arabes, en Grande-Bretagne, à l’époque tout le monde s’en foutait. Albert Camus, « I’m alive / I’m dead / I am the stranger / killing an Arab », donc. Il n’empêche qu’il se trouva en France des bandes de crânes rasés pour en faire leur air favori. Ce truc est devenu un morceau-culte pour tout ce que la France comptait de skinheads à idées courtes (de skinheads, donc), les encourageant sans aucun doute dans leurs envies de ratonnades. Alors je vous pose la question: êtes vous bien sûr qu’une composition comme « Don’t Laïk » ne suscite chez vos fans que du « débat », les amenant juste à « se poser les bonnes questions »? Ou y a-t’il une probabilité pour que certains d’entre eux prennent tout ça au premier degré et se trouvent confortés dans leurs éventuelles pulsions jihadistes (« Jihad » non pris au sens premier d’effort sur soi, comme vous preniez soin de le préciser sur la couverture de votre album éponyme, même si le « j » y avait la forme d’un sabre)? Question difficile s’il en est, mais vous ne vous sentez sûrement pas tenu d’y répondre, vous êtes un artiste. Et puis vos fans sont sûrement moins cons que les skinheads d’il y a quarante ans. Non?

the-cure

Mais bon, vous avez de la chance. De la chance de rassembler, parmi vos détracteurs, droite et extrême-droite. Par leurs vociférations et leurs outrances, ils noient la parole de personnes un peu plus sensées, et ça vous positionne direct, et vos fans avec vous, en victimes de « l’islamophobie ». De la chance, surtout, d’exercer vos talents dans un environnement forgé naguère par des « laïcards » qui n’eurent de cesse de repousser, encore et encore, l’influence des religions dans l’espace public. Alors les « laïcards » d’aujourd’hui, même les vrais (ceux qui ne travestissent pas leur xénophobie sous une « laïcité » toute relative), sont parfois à côté du vélo quand ils s’excitent sur quelques morceaux de tissu « en trop », à tort et à travers. Mais ceux d’aujourd’hui comme ceux d’hier, volens nolens, sont les tenants d’un mode de société où la liberté d’expression – celle des artistes comme celle de « Charlie Hebdo » – n’est pas un sujet qu’on balaie d’un revers de main, comme dans d’autres contrées.

En tout cas pour ce qui me concerne, c’est précisément parce que de sinistres crétins se réclamant de la même religion que la vôtre ont commis un massacre au Bataclan que quelqu’un comme vous, qui s’est auto-qualifié de « caillera islamiste » (provocation, ah ah, j’en ris encore) doit s’y produire. D’une part pour tenter de conjurer l’ombre de ces imbéciles – ce que vous ne manquerez sûrement pas de souligner, entre deux « provocations ». D’autre part et surtout parce que, comme musicien se donnant en spectacle, vous êtes « haram » aux yeux des demeurés biberonnés au wahhabisme. Et donc quelque part vous êtes des nôtres. Nous, les « laïcards ».

Cordialement,

Riwal Ferry

 

 

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