Najat chez Ipsos, le Foutage de Gueule

Il ne vous a pas échappé qu’après la défection de Stéphane Le Foll, Olivier Faure va accéder au poste de Premier Secrétaire du Parti Socialiste. Ou plutôt si, ça vous a probablement  échappé, mais à vrai dire ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est qu’il y a quelques mois ils furent nombreux, dans les décombres de Solférino, à encourager Najat Vallaud-Belkacem à briguer ce poste. Las, dans une interview à « L’Obs » en Janvier, Najat affirmait renoncer à la vie politique et vouloir se consacrer au nouveau job qu’elle venait de dégotter chez l’éditeur Fayard – la direction d’une collection d’essais socio-politiques. Soit. Dommage, me dis-je à l’époque. Non que Najat Vallaud-Belkacem se soit si singulièrement démarquée du pitoyable quinquennat Hollande au point de me galvaniser, mais Najat, j’aimais bien. D’une part parce qu’elle s’exprime avec intelligence et clarté, d’autre part parce que la haine à l’état pur qu’elle suscite chez les fanatiques monothéistes – la pathétique histoire des « ABC de l’égalité » – et chez la droite « identitaire » – le racisme à peine voilé de « Valeurs Actuelles » ou du « Figaro-Magazine » – qui d’ailleurs se confondent dans leur version catho à poil ras, ne pouvait que me la rendre sympathique. Au-delà de ses convictions, j’aimais bien le côté « je suis d’origine marocaine, je suis musulmane, et je vous emmerde ». Je me disais que tant qu’à essayer de déblayer les ruines de la social-démocratie pour tenter de la reconstruire, autant que ce fût avec une figure de proue relativement neuve et qui ait quelque chose entre les oreilles. J’aimais bien Najat, donc. Mais ça, c’était avant.

C’était avant que j’apprenne, il y a peu, que Najat venait de se trouver un second boulot dans la « société civile »: « Directrice générale déléguée des Etudes Internationales et de l’Innovation » au sein d’Ipsos. Ipsos, c’est le troisième groupe mondial d’Etudes de Marché, 1,8 milliards d’Euros de chiffre d’affaires, pas loin de 17 000 salariés dans 88 pays du monde. Et que va-t’elle donc faire, concrètement, dans ce respectable institut d’études? Elle va « contribuer à la refonte stratégique de l’entreprise, afin de développer le chiffre d’affaires de l’institut à horizon 2020 en déployant de nouveaux outils de mesure permettant notamment d’exploiter des données en temps réel » (Huffington Post). De fait, Ipsos déploie actuellement un programme baptisé « Total Understanding », qui a pour ambition de s’appuyer sur les technologies numériques pour révolutionner le recueil et l’analyse des informations sur le comportement et les attitudes des consommateurs (par exemple des « chat-bots » en lieu et place des enquêteurs). Bien.

nvb 2

Seulement voilà: le CV de Najat Vallaud-Belkacem, s’il est riche de responsabilités politiques substantielles, est absolument vide de toute expérience qui justifierait un tant soit peu son embauche chez Ipsos: elle n’a jamais travaillé ni à l’international, ni en entreprise, et son expertise en matière d’études de marché ne doit guère dépasser la mienne en matière de chimie moléculaire ou de football. Alors quelle mouche a donc piqué Didier Truchot, PDG d’Ipsos, pour lui proposer le job? Qu’a-t’il bien pu passer par la tête de Najat pour qu’elle se dise « Ben oui, tiens, ça, c’est dans mes cordes. Fastoche, je pourrai faire tout ça les doigts dans le nez, même pas la peine que je démissionne de chez Fayard »? Gageons de surcroît que ce recrutement, contrairement à celui des autres cadres d’Ipsos, n’a pas donné lieu à un fastidieux processus de sélection – le département Ressources Humaines de l’entreprise, pour autant qu’il ait été impliqué, n’a pas dû avoir à déployer trop d’efforts sur cette mission.

Il y a qu’on est dans un cas de figure bien connu en France, ce qu’on appelle le « pantouflage » des politiques. Car soyons clairs: Ipsos a objectivement autant besoin du talent de Najat Vallaud-Belkacem pour développer son business que l’entreprise Habitat de celui d’Arnaud Montebourg – tout autant besoin qu’un Eskimo d’un réfrigérateur. Du côté de Najat Vallaud-Belkacem, l’affaire est entendue et peut se résumer à la formule du regretté Coluche: « On dit, les gens veulent du travail, mais pour la plupart ils se contenteraient du pognon ». Du côté de Didier Truchot, cependant, il y a ce tropisme d’un certain patronat qui consiste à penser que le business se porte d’autant mieux qu’on se met dans la poche un vaste réseau de décideurs politiques: le PDG d’Ipsos s’est payé un carnet d’adresses.

Tout celà ne mériterait au mieux que ricanements, n’était le contexte du monde du travail en France et au-delà – un monde de plus en plus exigeant vis-à-vis de salariés (chez Ipsos comme ailleurs) que l’on tâche de convaincre qu’ils sont tout sauf irremplaçables, fussent-ils cadres de haut niveau. Il se trouve que j’ai quelques vrais amis chez Ipsos, une entreprise avec laquelle il m’arrive de travailler en tant que client: il n’y manque pas de vrais talents, il n’y manque pas de vrais experts dans le métier qui est le leur. Aux uns, aux autres, on impose des critères de performance. Aux uns, aux autres, on demande de l’efficacité et de l’efficience dans un contexte fortement concurrentiel. Pour les uns, pour les autres, comme dans toute entreprise privée, rien n’est jamais acquis et on est tenu à tout moment de justifier sa présence dans l’organigramme. Alors que soit parachutée une Najat Vallaud-Belkacem en haut de la pyramide hiérarchique d’une telle entreprise, une personne dont on ne saurait rien exiger d’autre que d’être qui elle est, ça relève du foutage de gueule.

Foutage de gueule également pour les citoyens dans leur ensemble, sur fond d’un paysage politique qui voit prospérer les démagos nationalistes et xénophobes ou juste « gaucho-dégagistes ». Un contexte dans lequel on brocarde volontiers une « caste » politico-économico-médiatique qualifiée de « bien-pensante » au sein de laquelle on soupçonne connivences, passe-droits et retours d’ascenseur en tout genre. Alors une ex-ministre qui va gagner des mille et des cent à se les rouler, juste parce qu’elle a des relations, c’est pain-bénit pour les défenseurs du « tous-pourris ». La désinvolture de Najat Vallaud-Belkacem est à cet égard hallucinante: se consacrer pleinement, chez Fayard, à l’édition d’ouvrages ayant vocation à « animer le débat à gauche », ça avait du sens. Mais trouver le temps, en sus, de « contribuer à la refonte stratégique » d’Ipsos et imaginer un instant que personne – sinon des esprits jaloux et malveillants teintés de « populisme » – n’y trouvera à redire, c’est se fourrer le doigt dans l’oeil jusqu’au coude. Car Najat chez Ipsos, c’est tout simplement du grand n’importe-quoi, la fête du slip, comme on dit. Et aucun argument du genre « un regard-neuf-sur-une-entreprise-à-un-moment-clé-de-son-développement » ne saurait justifier ce casting improbable: des gens qui ne connaissent strictement rien au business des études de marché mais qui nonobstant sont des esprits brillants, il y en a plein les rues. Du coup, le mieux intentionné des électeurs de gauche peut se dire que là, c’est la goutte d’eau, qu’ils peuvent toujours courir, les soc’-dém’, pour avoir sa voix. Tandis que triomphent les « Insoumis » ou les « Nationaux », à moins que ce ne soient les opportunistes assumés du Macronisme triomphant.

Notons que Didier Truchot n’a peut-être pas fait une si bonne affaire, indépendamment de l’incompétence de sa nouvelle recrue: la prochaine fois qu’un sondage politique d’Ipsos sera bruyamment mis en scène, et quels qu’en soient les résultats, il ne manquera pas de se trouver quelque troll de la fachosphère ou autre pour s’épancher sur le Net et dire que « m’ouais, un sondage Ipsos, tu parles, t’as vu qui fait partie du comité stratégique, Najat Vallaud-Belkacem, alors hein, tu m’as compris, faut pas nous prendre pour des cons, tout ça c’est manip’ et compagnie, etc… ». Et vlan pour l’image de l’entreprise en France, son « e-reputation », tout ça… Est-ce une consolation? Pas sûr…

Tant il est vrai qu’à se foutre de la gueule du monde, qu’à se foutre de tout sauf des bonnes vieilles habitudes d’un entre-soi élitiste, tant il est vrai qu’à insulter l’intelligence des gueux encore et encore, on se prépare des lendemains Trumpistes. Merci Didier, merci Najat, vraiment, fallait pas.

See you, guys.

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s