Héritage

Mon père aurait eu quatre-vingt dix ans aujourd’hui. Voici ce que je crus bon de partager avec ceux qui assistèrent à la cérémonie qui fut organisée en son honneur au crématorium du Père-Lachaise, le 5 Décembre 2000:

« A ma mort, je vous léguerai ce que mon père m’a lui-même légué : d’excellents conseils». Ainsi parlait Georges Pinault, Goulven Pennaod, Kadvan. Je n’ai pas connu mon grand-père paternel, mais j’ai cru comprendre que c’était un homme qui avait été profondément marqué par ce qu’on appelle la « Grande Guerre », ainsi nommée parce que l’Humain y fut réduit à l’infiniment petit. C’était un pacifiste convaincu, farouchement anti-militariste. Je doute qu’il ait «légué» à son fils le conseil d’aller s’engager dans les troupes coloniales. Il est vrai qu’il n’eut guère le temps de lui conseiller quoi que ce soit…

Tadig

La voix de mon père s’est tue à jamais, et aujourd’hui se rassemblent autour de lui certains de ceux dont il croisa le chemin. Il me semble qu’il est de mon devoir de tenter de tracer à grands traits les contours de cet héritage. D’emblée, il me faut constater que je ne saurais plus qu’un autre en revendiquer l’intégral usufruit. Mon père consacra une bonne partie de son existence à donner une dimension historique à sa vie d’homme, mettant à plusieurs reprises « sa peau au bout de ses idées », comme il le disait. De surcroît le guerrier, le nationaliste breton, le linguiste européen et l’homme tout court étant inextricablement liés, je ne puis imaginer de dresser, tel un notaire scrupuleux, un inventaire de ce qui me reviendrait en propre. Cette mémoire sera certainement pour la plus grande part à partager, que je le veuille ou non.

Georges Pinault voit le jour à Saint-Malo intra-muros, la seule île au monde qui ne soit pas intégralement entourée par la mer. Est-ce cette insularité singulière, est-ce la mémoire tenace des corsaires imprégnant les remparts de la ville ? Toujours est-il qu’il se trouve très jeune embarqué dans la tourmente du siècle. De l’effondrement en 1940 de l’Etat français est né le rêve d’un Etat breton indépendant… au sein d’une Europe toutefois très germanophone. Mon père fut de ceux qui partagèrent ce rêve, suivant l’adage bien connu : « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». En 1944, donc, Georges Pinault tire au Panzerfaust sur les Sherman de l’armée Patton, contribuant quelque peu à retarder la libération de la ville. Il avait seize ans, et n’eut été l’intervention d’un résistant ami de la famille, son existence se serait achevée sous les balles d’un peloton FFI. Tant il est vrai qu’un autre proverbe était également très en vogue à l’époque : « Quatre murs d’une prison, c’est trois de trop pour punir ». Quelques années passent, le temps d’un périple à la Jack Kerouac dans les landes du Pays de Galles, et mon père se retrouve Inspecteur à la Banque de France. A ma connaissance, la seule trace qu’il laissa au sein de cette respectable institution est d’y avoir créé la première – et sans doute unique – section CNT-AIT, syndicat affilié à la Fédération Anarchiste. Section qui compta deux membres, dont lui-même. D’un engagement, l’autre : bien vite lassé de son employeur, mon père se porte volontaire pour un combat qui prolonge à ses yeux celui de son adolescence. La lutte contre le communisme se mène désormais en Extrême-Orient. Adieu vieille Europe, que le Diable t’emporte, dinn dinn daon da’n emgann ez an. Il embarque un beau jour à Marseille, direction Hanoï. Le communisme finit par gagner également cette guerre-là. Auparavant, mon père rejoint, parmi les derniers renforts, les défenseurs de Diên-Biên-Phu. Son périple asiatique s’achèvera avec les accords de Genève, fin 1954. La France, à peine reconnaissante, rapatrie alors les 25% de prisonniers ayant survécu à l’internement dans les camps Viêt-Minh. Mon père est de ceux-là, famélique, décharné. On lui octroie la Légion d’Honneur, et les élus de la bonne ville de Saint-Malo organisent une réception pour recevoir dignement l’enfant du pays. Celui que, dix ans plus tôt, ils avaient renié avec dédain. D’autres aventures plus ou moins coloniales suivront : Maroc, Afrique Centrale. Sa vie militaire à proprement parler se termine en 1962 : Il décide de ne pas se mêler aux «événements d’Algérie », comme on disait alors. N’étant pas passionné par la cause des Pieds-Noirs et se sentant très peu l’âme gaulliste, il choisit, pour une fois, de ne pas choisir. Il peut dès lors se consacrer aux choses sérieuses : la linguistique, et en particulier un travail immense sur la langue bretonne qu’il s’efforcera, avec d’autres, de moderniser. Au grand dam, aujourd’hui encore, des tenants des parlers locaux, dont tout porte à croire qu’ils confondent authenticité et avenir. Breton, Gallois, Gaélique, Hébreu, Cornique, Arménien, Basque, Géorgien, Catalan, Islandais, et j’en oublie : il devient un expert, un maître de l’architecture et du devenir des langues, et sa production constitue un sommet dont les reliefs sont sans doute loin d’être cartographiés.

Celà étant dit, pourrait-on se contenter d’un tel récit et conclure d’un solennel « A Georges Pinault-Goulven Pennaod, la Bretagne, l’Artillerie de Marine, la droite extrême et la linguistique reconnaissantes, fermez le ban » ? J’en doute. Ce serait passer outre les lignes de force de cette existence et, de fait, renoncer à comprendre ce qu’il nous lègue, à tous. Il me semble que deux fils conducteurs peuvent être décelés dans cet écheveau, deux principes qui à mon sens guidèrent sa vie.

J’évoquerai en premier lieu la Fidélité, au sens de l’authenticité envers soi-même. Il fit des choix politiques qui le menèrent systématiquement dans le camp des vaincus et des réprouvés. En d’autres temps, il aurait suivi Charles le Téméraire contre Louis XI, les Cathares contre les Croisés, Cadoudal contre les révolutionnaires, et nul doute que s’il avait vécu en Amérique vers 1860 il eût été Sudiste. Personne ne peut aujourd’hui prétendre l’avoir entendu un jour regretter ses engagements. Son seul regret, peut-être, était de ne pas avoir détruit suffisamment de blindés américains devant Saint-Malo, ni pilonné avec assez d’intensité les armées d’Ho-Chi-Minh pour, ne serait- ce qu’une fois, gagner une guerre. Encore que je m’interroge parfois : aurait-il tenu longtemps dans le camp des vainqueurs ? Je suis intimement persuadé que si un Etat breton autoritaire, ancré dans une « Nouvelle Europe » avec l’Allemagne pour métropole avait vu le jour, il aurait fini par devenir un opposant dangereux. Quant à l’Indochine française, il n’y croyait pas davantage qu’à la Bretagne française. Celà étant il resta tout au long de sa vie attaché aux idées qui marquèrent sa jeunesse. Et ce avec une constance, une obstination qui, en cette époque où le retournement de veste tient parfois lieu de vertu politique, sont particulièrement remarquables. Si son souhait avait été d’avoir une pierre tombale, je pense que j’y aurais fait inscrire une devise qui était chère à son cœur : « Mon Honneur s’appelle Fidélité ». Les mots ne sont parfois que des mots, mais ceux-là, dans le cas précis de mon père, expriment une vérité. La sienne.

Second principe de vie : un formidable mépris pour l’argent et le triptyque qui en découle : transaction, profit, investissement. Il ne chercha jamais à en gagner, et le peu qu’il eut l’occasion d’amasser fut consciencieusement, méticuleusement, systématiquement brûlé. Au delà des considérations politiques – la lutte contre le « bolchevisme » – je crois que sa démission de la Banque de France pour aller crapahuter dans les rizières vietnamiennes fut pour lui un moment d’intense jubilation. D’un geste – et quel geste – il envoyait valser carrière, perspectives de rémunération et l’inévitable corollaire de la réussite sociale : la fréquentation d’une cohorte de messieurs en cravate auxquels il ne voulait surtout pas ressembler. Il y a quinze ans de çà, lorsque j’étais étudiant, j’obtins avec un camarade une raisonnable troisième place au Grand Prix de la communication Bancaire, organisé par l’Association française des Banques. Mon père nous accompagna à la réception organisée à l’occasion de la remise des trophées (en l’occurrence : un chèque). Je me souviens de lui, nous désignant quelque président ou vice-président de l’association organisatrice et déclarant suffisamment fort : « Non mais vous avez vu leurs gueules ? Dire que si j’étais resté à la Banque de France, j’aurais ressemblé à CA ! ». De fait, il ne ressemblait pas à «çà».

Mépris de la valeur vénale des choses, Fidélité : le rappel de ces deux lignes de vie ne suffit pas à la compréhension du sens que sa vie peut avoir pour nous. Il faut y ajouter ce qui à mes yeux est essentiel : les qualités de l’homme qu’il était. Il y a d’abord ses qualités de cœur, qui éclairèrent la vie de tous ceux qui l’ont connu de près. Il y a bien sûr son intelligence logique, puissante, qu’il mettait au service d’une curiosité toujours en éveil pour l’histoire, les sciences, l’actualité. Il en résultait une culture encyclopédique, tout simplement. Culture par ailleurs largement pimentée d’un inébranlable sens de l’humour. Il y a aussi cette ouverture aux autres qui, bien souvent en contradiction flagrante avec les formules péremptoires que nourrissaient ses convictions politiques, étaient la vérité de son quotidien. D’aussi loin que je me souvienne, il a toujours porté sur les gens, quels qu’ils soient, un regard sans a priori. Il avait coutume de dire que l’homme en général, avec un grand « H », il ne connaissait pas. En revanche les hommes, en particulier, l’intéressaient. De même, faisant sans doute allusion au tableau de Delacroix, il disait qu’il n’avait personnellement jamais vu la Liberté «se balader à poil dans la rue ». Les libertés, par contre, çà lui disait quelque chose. Tout cela, ajouté à son histoire personnelle, faisait de lui un homme incroyable d’humanité, au sens où l’entendait Rudyard Kipling. Un homme dont la rencontre ne laissait personne indifférent. Car il tenait par-dessus tout, et à propos de tout, à partager ce qu’il savait ou croyait savoir. Il fut, pour beaucoup, un maître à penser. C’était aussi un homme à la table duquel il faisait accessoirement bon vivre, car il était excellent cuisinier et aux nourritures de l’esprit devaient impérativement s’adjoindre celles de la chère. Pas nécessairement dans cet ordre-là, d’ailleurs.

L’héritage de mon père, quel est-il finalement ? Si vivre c’est être généreux avec ceux qu’on aime, si vivre c’est être curieux du monde et de l’histoire des hommes, si vivre c’est réfléchir et échanger ses idées, si vivre c’est douter systématiquement, consciencieusement de tous les mots qui se terminent par «isme», si vivre c’est assumer ses choix, si vivre enfin c’est laisser une empreinte, alors on peut résumer cet héritage en quelques mots : mon père m’a légué une formidable leçon de savoir-vivre. Cet héritage je le revendique, pour moi et pour tous ceux qui pensent qu’il vaut tout l’or du monde.

Je ne crois ni à la réincarnation ni à la résurrection, ni à quoi que ce soit de métaphysique. Mais j’aime assez l’idée que l’âme des défunts survit à travers la mémoire des vivants. J’espère que nous serons nombreux à nous souvenir.

Riwal, 05/12/00

2 réflexions sur “Héritage

  1. J’ai eu l’occasion de rencontrer votre père chez un ami commun, Marc Decenneux – disparu lui-aussi trop vite – et il était tel que vous le décrivez: loyal, fidèle et bon vivant!

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