« Mon Bac, Ma Fac » ou le Mur d’Adrien

Un collègue me confia un jour que, sollicitant en fin de collège une inscription au lycée Louis-le-Grand, ses parents et lui s’entendirent répondre par le proviseur, après examen de son dossier scolaire: « Vous savez, à Louis-le-Grand, c’est le niveau des élèves qui fait celui du lycée, pas l’inverse ». Il rejoignit donc un lycée « normal », ce qui ne l’empêcha pas de mener par la suite des études plus qu’honorables.

Le tollé que peuvent susciter les projets de réforme du baccalauréat du gouvernement Macron et, partant, de l’accès à l’enseignement supérieur, c’est le réveil d’une gauche qu’on n’entendait plus depuis un moment – UNEF, FIDL, syndicats d’enseignants, FCPE … –  dont le credo est le suivant: l’université, à l’instar d’une pierre philosophale, produit à partir de tout être humain, pourvu qu’il ou elle soit titulaire du baccalauréat,  un(e) étudiant(e) destiné(e) à accumuler les diplômes dans telle ou telle discipline. Point-barre. C’est pourquoi toute idée d’une sélection à l’entrée de ladite université ne peut être qu’une injustice, partant du postulat que les inégalités de savoirs et d’aptitudes des bacheliers et bachelières (que nul ne conteste ou presque, au demeurant) ne sauraient être le produit que d’inégalités dans la façon dont lesdits individus ont accédé au baccalauréat – qualité des conditions d’enseignement et, bien sûr, environnement social. Dès lors l’entrée à l’université se conçoit comme un moment où les cartes doivent être rebattues autant que nécessaire. Et les dysfonctionnements de l’institution – singulièrement sa surpopulation en première année – ne sauraient se régler qu’à coups de moyens supplémentaires.

Verbatim recueilli lors de la manifestation du jeudi 1er Février contre les réformes du bac et de l’entrée à l’université – Adrien, lycéen en première ES : «Je trouve ça injuste, tout le monde devrait pouvoir accéder aux études qu’il veut. Quelqu’un de moyen au lycée comme moi peut tout à fait réussir à l’université. Je préférais le tirage au sort à ces critères arbitraires» (Libération). Les critères d’aptitudes déployés sur le nouveau sytème « Parcoursup » ne sont sans doute pas encore très au point (le « Canard » s’en est ému cette semaine) mais ce verbatim est pour le moins exemplaire: si on « accède » sans limitation aucune aux études qu’on « veut », tout ira bien. Mais si par malheur la voie universitaire de son choix s’avérait trop encombrée, Adrien préfèrerait y entrer par tirage au sort plutôt que sur la base de ses aptitudes personnelles. Il est vrai qu’il est plus rassurant de se dire qu’on n’a pas eu de chance que d’admettre qu’on a raté un test. Caricature? Caprice d’adolescent? Opinion isolée? Le fait est que lorsqu’on s’est aperçu qu’un certain nombre de facs se voyaient dans l’obligation de tirer au sort leurs étudiants de première année, on ne s’est désolé que du manque de place dans les amphis. Du manque de moyens, donc.

Nonobstant, il est un fait têtu: près de 60% des étudiants en première année n’atteignent pas l’année de licence (chiffres 2016, source Education Nationale, cf Le Monde), avec évidemment de fortes disparités géographiques et de spécialités. Cela étant, il faut une sacrée dose d’aveuglement idéologique et/ou de belles oeillères syndicales pour estimer qu’un tel taux d’échec n’est dû qu’à un défaut dans les ressources allouées à l’enseignement supérieur – de mauvaises conditions de travail qui réduiraient les chances de succès des étudiants(es). Et ne pas voir « l’éléphant dans la pièce » comme disent les Américains: une proportion considérable des étudiants(es) en première année de fac n’ont rien à y foutre. Soit parce qu’ils ont choisi une spécialité qui en fait ne leur convient pas, soit parce qu’ils n’ont pas les aptitudes requises, soit parce qu’ils ne fournissent pas le travail nécessaire, soit tout cela en même temps. Alors on peut bien imaginer une amélioration substantielle des ressources allouées à l’orientation des lycéens pour que leurs choix ne se fassent pas par défaut ou au doigt mouillé: tant qu’on posera par principe que l’enseignement supérieur est un dû et le baccalauréat un sésame inconditionnel quel que soit le degré d’exigence pour son obtention – bref, tant qu’on se refusera à pratiquer une sélection, Adrien a toutes les chances de foncer dans le mur.

Seulement voilà: pour une certaine gauche, « sélection », c’est un gros mot. Tous sont égaux devant les études supérieures. Si par malheur un(e) futur(e) étudiant(e) s’est avéré(e) être un lycéen médiocre voire nul(le), qu’à cela ne tienne, la fac sera sa seconde chance. Peu importe que les amphis de première année de licence soient bondés, que 60% des étudiants(es) se retrouvent sur le carreau. Et peu importe qu’incidemment des universités se mettent à effectuer des tirages au sort, faute de pouvoir accueillir tous leurs candidats: la doxa de l’accès libre à l’université comme droit inaliénable du ( de la) bachelier(ère) est préservée, c’est tout ce qui compte. C’est même, pour cette gauche, une ligne rouge: la sélection, c’est un truc de droite.

Lottery!!

De gauche, donc, le tirage au sort auquel se résignent certaines administrations d’universités, faute de sélection? C’est de gauche, de s’en remettre au hasard? C’est de gauche, d’encourager un lycéen comme Adrien à compter davantage sur un calcul de probabilités que sur son talent? C’est de gauche, de préférer faire pression pour que « de vrais moyens » finissent un jour (quand?) par pousser les murs des amphis plutôt que d’envisager de moins – et mieux – les remplir? C’est de gauche, d’accepter que des gosses de riches n’ayant aucune prédisposition pour les études supérieures viennent encombrer l’espace de travail d’étudiants(tes) d’origine modeste – pour qui il n’y a pas d’alternative à l’enseignement public? C’est de gauche, enfin, d’accepter la sélection dans l’enseignement supérieur si elle ne s’applique qu’aux études de « sciences dures » ou de Commerce, tandis que le premier potache venu se voit sans conditions ouvrir grand les portes des études de Droit, d’Histoire, de Sociologie, de Littérature?

Ce refus de la sélection à l’université n’a, en vérité, que l’apparence de la générosité et du sens de la justice. Quant au tropisme égalitariste qui le sous-tend et qu’on pare de toutes les vertus « républicaines », il relève du voeu pieux, de l’illusion, de la naïveté et, pour tout dire, de la connerie à l’état chimiquement pur. Toutes proportions gardées il rappelle cette nostalgie, très à la mode au sein du personnel politique, du service militaire qui assurait, soi-disant, un brassage social: on oublie un peu vite les pistons et les passe-droit qui ont évité à beaucoup (dont votre serviteur) d’aller courir derrière des chars AMX 30 à Donaueschingen. L’égalité devant le service militaire était une vaste plaisanterie, et c’est précisément parce que l’égalité devant l’enseignement supérieur en est une autre – coût d’études de longue durée – qu’il faut réserver son accès, dans les meilleures conditions, aux élèves les plus susceptibles d’y réussir. Et donc de mettre en place une sélection intelligente, qui dise son nom. Qui ne soit ni sournoise ni honteuse (les « dossiers » permettant d’accéder à Dauphine ou Orsay) et qui fasse véritablement pièce à une autre sélection qui, elle, ne s’est jamais aussi bien portée: celle fondée sur le fric – les pseudo -écoles de commerce, de pub, ou autre, à 10 ou 20 000 Euros par an. Refuser à l’enseignement supérieur public de n’opérer que pour ceux et celles qui ont de véritables chances d’y réussir, c’est garantir son dépérissement au profit de l’enseignement supérieur privé.

Alors bien sûr une sélection véritablement méritocratique, anonymisée, fondée sur des critères aussi multiples que rigoureux reste à inventer. Il est probable qu’il faille pour l’occasion rétablir une véritable carte scolaire des lycées si on veut éviter la constitution de « corridors à privilégiés » dont la France a le secret.

Mais on peut compter sur une certaine gauche « égalitariste » pour saboter autant que possible la mise en oeuvre de ce vaste chantier – grèves, manifs, sit-in, espérant un re-make du mouvement contre la loi Devaquet, en 1986. Histoire de ressentir enfin, de nouveau, le frisson d’un grand soir, fût-il au petit pied. Quitte à ce qu’Adrien s’écrase définitivement la gueule contre son mur.

A bientôt,

 

 

 

 

 

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