Comment peut-on être Catalan?

La paille, la poutre, l’oeil du voisin. La capacité qu’ont beaucoup de personnalités françaises en vue (politiques, journalistes, éditorialistes) à nier la « question régionale » dans leur propre pays lorsqu’elle se pose chez les autres a quelque chose de fascinant. Ainsi en va-t’il de la crise que traversent actuellement les relations entre Barcelone et Madrid: la question de la Catalogne, n’est-ce pas, est une question purement « espagnole», comme l’était – et l’est toujours – la question du Pays Basque.

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Barcelone, 2007

Tout se passe comme si ces affaires d’identités infra-nationales se dissolvaient comme par magie une fois franchis les Pyrénées, le Rhin, les Alpes ou la Manche. Perpignan, messieurs-dames, c’est comme Nantes ou Strasbourg, c’est en France, point-barre, circulez, y a rien à voir. Peu importe que les Alsaciens aient pu changer quatre fois de nationalité en moins d’un siècle, que la Savoie n’ait été rattachée à la France qu’en 1860 ou que nombreux étaient, il y a à peine plus de cinquante ans, ceux qui considéraient le Sahara algérien comme une frontière naturelle: tout cela n’a aucune espèce d’importance. « De tout temps », les diversités régionales sont censées s’être harmonieusement désintégrées dans « quelque chose de plus grand », un creuset aux ambitions par ailleurs universelles. Et si ce n’est pas nécessairement le cas, si par quelque circonstance et en sus du folklore, du « pittoresque », peuvent s’esquisser une conscience et une volonté politiques en-deçà de l’hexagone, le pouvoir s’arrangera pour rendre cette hypothèse la plus improbable possible: c’est tout l’objet de la réforme régionale mise en oeuvre par le gouvernement Hollande qui, à l’exception de la Corse – singulièrement insulaire, insulairement singulière – a créé (« Hauts-de-France ») ou maintenu (la Bretagne amputée de Nantes) des « machins » aux contours arbitraires et sans âme historique. On n’est jamais trop prudent.
On n’est jamais trop prudent car, en dépit des discours incantatoires sur « l’identité française », fussent-ils ethnicistes ou, au contraires, universalisants, ladite identité, en tant qu’alpha et oméga de la représentation politique et du pouvoir, a pris du plomb dans l’aile. L’effondrement des « partis de gouvernement » au profit d’un consortium de gestionnaires (le macronisme) est aussi le symptôme de l’inefficience « émotionnelle » de formations politiques à visée purement nationale: la gauche s’est reniée, la droite s’est balkanisée (si ce n’est « Balkany-sée »), c’est indéniable, mais il y a, également, que ces formations ne proposent que des solutions – économiques, sociales, sociétales, démocratiques – circonscrites aux dimensions de l’Etat-nation. Or tandis que l’intégration européenne et la mondialisation rendent caduques bien des « visions nationales », la visibilité et la pertinence de l’action politique s’accroissent à mesure que diminuent les contours de leur mise en oeuvre: ce n’est pas un hasard si les taux de participation restent relativement élevés aux scrutins municipaux. Au-delà de la faillite du personnel politique « classique », on assiste aussi, d’une certaine façon, à la démonétisation de discours « hexagonaux » de plus en plus virtuels.
Toujours est-il qu’on entretient l’illusion d’une France que ne sauraient effleurer de véritables ambitions politiques régionales. Et, face à la question catalane, on s’accroche, au mieux, à des principes, au pire, à des contre-vérités.

  • Les principes: le référendum organisé par le pouvoir catalan était illégal du point de vue de la Constitution espagnole. Or il ne saurait y avoir de défense de l’Etat de Droit à géométrie variable – c’est un point-de-vue parfaitement honorable que, personnellement, je partage. Cependant on ne saurait confondre illégalité et illégitimité, et la répression violente déclenchée par l’Etat Espagnol est non seulement indigne d’une démocratie et donc d’un Etat de Droit, justement, mais aussi criminellement stupide: on voudrait que fleurisse un mouvement clandestin armé en Catalogne qu’on ne s’y prendrait pas autrement.
  • Les contre-vérités: « Défaire l’Espagne, c’est-à-dire un Etat-nation, c’est défaire l’Europe » a déclaré Manuel Valls, ci-devant espoir auto-proclamé de la « gauche réformiste » et par ailleurs d’origine catalane – pardon, espagnole. « Ah ben elle est raide, celle-là », est-on tenté de dire. Car il faut quand même une dose pyramidale de culot ou d’imbécillité – je vous laisse choisir – pour défendre les Etats-nations au nom de la construction européenne. Mélenchon et les autres souverainistes, eux, ne s’y trompent pas: la finalité, ou, à tout le moins, l’asymptote de l’Europe, c’est précisément l’effacement des Etats-nations. Et c’est bien la persistance des prérogatives des Etats-nations qui rend l’Europe ingouvernable, inefficace et ouverte aux quatre vents de l’économie mondialisée car « réduite aux acquêts » – c’est-à-dire au libre-échange et à un monétarisme obtus. Pour autant qu’une Catalogne indépendante « défasse l’Espagne » (il fut un temps où cette dernière se limitait à la Castille et au Leon), on ne voit pas en quoi elle pourrait « défaire l’Europe », bien au contraire. La construction européenne s’est faite sur la base des Etats-nations, c’est un fait. Mais c’est précisément pour en conjurer les effets désastreux – deux guerres mondiales et deux génocides, excusez du peu – que s’est imaginée cette construction.

En France nombre de politiques se demandent comment on peut être Catalan puisqu’on saurait à peine être Breton ou Alsacien. Une indépendance de la Catalogne leur paraît donc impensable. En revanche les mêmes, ou leurs pairs, n’eurent aucune difficulté à « penser » l’indépendance du Kosovo ou celle du Timor-Oriental. L’intégrité des Etats-nations, c’est formidable mais bon, faut voir à voir, hein, ça dépend. L’Espagne, voyez-vous, c’est un Etat respectable, pas comme ces brutes épaisses de Djakarta ou de Belgrade. Et puis n’oublions pas le « vive le Québec libre » du général De Gaulle…

Enfin il y a, en France, la réticence, notamment à gauche, à soutenir ce qu’on perçoit comme une pulsion identitaire et donc potentiellement un surcroît d’intolérance, voire de conflits. A cet égard, l’éclatement de la Yougoslavie et ses terribles conséquences servent de repoussoir commode… Mais la Yougoslavie, précisément, est l’exemple même, en accéléré, de la faillite d’un Etat-nation agrégeant des populations aux aspirations divergentes. Et puis les grands Etats-nations d’aujourd’hui n’ont aucune leçon de pacifisme à donner aux putatifs « petits », qu’ils soient Ecossais ou Catalans. Souvenons-nous qu’en à peine plus d’un siècle et demi la France, nation souveraine, a envahi la moitié de l’Europe, colonisé et exploité une bonne partie de l’Afrique et de l’Asie, plus que contribué au déclenchement de la première guerre mondiale, collaboré avec l’Allemagne nazie et mené deux guerres coloniales aussi sanglantes qu’inutiles. Et on peut, bien évidemment, retrouver ce genre de palmarès sur l’ensemble du continent, de Londres à Berlin, Rome, Madrid, Varsovie ou Moscou. Alors si on peut légitimement se méfier de ceux qui agitent de « nouveaux » drapeaux un peu bruyamment, l’Histoire nous enseigne que les « anciens » étendards ont déjà largement fait leurs preuves en termes de dangerosité.

Au final, cette question catalane – que seule une médiation sous l’égide de la Suisse saurait désormais résoudre, au train où vont les choses – fonctionne comme un révélateur de certaines incohérences françaises – glorification de la démocratie et de la diversité pourvu qu’elles ne remettent pas en cause une « unité nationale » de plus en plus irréelle voire fantasmée, sacralisation des frontières internationales, sauf de celles de pays dont on a décidé qu’ils jouaient dans une catégorie inférieure.

A priori je ne suis pas sûr que l’indépendance de la Catalogne soit une bonne chose, y compris pour les Catalans. Mais la façon dont cette hypothèse est balayée par certains au nord des Pyrénées est tellement symptomatique des impasses françaises que je me dis qu’au moins, ça vaut la peine d’en parler.

A plus tard

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