Le Président-tous-risques

Il y a, dans la rhétorique économique du gouvernement Macron – et donc, au coeur de la pensée « complexe » du Président lui-même – une singularité qui revient comme un mantra: « privilégier le risque au détriment de la rente » – voir à ce sujet, dans le discours présidentiel, l’idée de faire de la France une « Start-up Nation », à l’image de la Californie. C’est au nom de cette priorité donnée au « risque » que la détention d’actions et d’obligations est désormais exclue de l’imposition sur la fortune (de même que les yachts, les Ferrari et autres Lamborghini mais bon, un bien mobilier c’est un bien mobilier, on va pas chipoter) tandis que les plus-values bénéficient désormais d’une « flat tax ». Un manque à gagner pour les caisses de l’Etat de 4,5 milliards d’Euros, une paille, dont « L’Obs » soulignait la semaine dernière qu’il s’agissait d’une initiative « risquée ». Non parce que ce « cadeau » avait de fortes chances d’être totalement inefficace  sur le plan macroéconomique, la théorie du « ruissellement » relevant au mieux de la pensée magique, au pire du foutage de gueule. Mais parce que cette initiative qui, en regard de la baisse des aides au logement et de la suppression d’emplois aidés, donne à Macron des allures de Robin des Bois inversé – prenant aux démunis pour donner aux nantis – et donc constitue un « risque politique ». Ah oui, ça serait affreux que soudainement Jupiter devienne impopulaire auprès des mortels. Un terrible risque, donc, que prend le gouvernement. Mais bon il est comme ça, Manu, il fonce, c’est pour ça qu’ils l’aiment bien, à « L’Obs » et dans d’autres médias. C’est le Président-tous-risques, comme l’agence du même nom.

Agence tous risques

Opposer le risque à la rente, donc, et le bien mobilier – fût-il un joujou de six cents chevaux-vapeur – à l’immobilier. Mais aussi opposer « l’entrepreneur », le « créateur » au « fainéant » qui « fout le bordel », le costard au tee-shirt, il y a une cohérence, une logique dans tout ça. Seulement voilà, ce discours et les actes qui en découlent semblent reposer sur une croyance qui, comme beaucoup de croyances, n’a pas grand-chose à voir avec la réalité: c’est l’idée selon laquelle le capitalisme, en France, aime le risque et, corollaire, que ceux qui prennent des risques constituent l’essence du capitalisme français – en tant que système de création de richesses.

Entendons-nous bien: les fondateurs et dirigeants de beaucoup, sinon de la plupart des petites et moyennes entreprises prennent énormément de risques, mettant parfois leurs biens personnels sur la table quand ce n’est pas leur vie familiale. Et leur énergie, leur inventivité, leur courage peuvent bien souvent forcer le respect, notamment de gens comme moi qui n’auront jamais été que salariés. Mais c’est précisément parce que leurs projets ou leurs activités peuvent être marqués par de l’incertitude à court- ou moyen-terme que les capitalistes, les vrais, et en particulier les banquiers, se détournent bien souvent d’eux. C’est la raison pour laquelle le gouvernement précédent avait jugé bon de créer une « Banque Publique d’Investissement », pour faire le job que les banques « normales » ne font plus – ou plus assez: soutenir l’économie réelle.

Car le capitalisme a l’incertitude en horreur. Qu’on songe à toutes ces grandes entreprises solides et prospères dont le cours de Bourse se met à dévisser parce que des rumeurs circulent, selon lesquelles leurs affaires pourraient peut-être aller moins bien qu’auparavant. Qu’on songe à une grande banque comme Caixa, qui annonce vouloir déménager son siège de Barcelone à Alicante car une éventuelle indépendance de la Catalogne créerait de l’incertitude pour ses actionnaires. Qu’on songe à l’argument commercial suprême de tous les gestionnaires de placements financiers, fussent-ils en actions: garantir un rendement minimum. Qu’on songe, surtout, aux fameuses ordonnances mettant le Droit du Travail cul par-dessus tête: leur objectif explicite est, précisément, de réduire le « risque » que constitue apparemment l’embauche de salariés.

Que les mesures prises par le gouvernement Macron soient un soulagement pour les ex-« pigeons », entrepreneurs ayant investi dans leurs propres entreprises et rageant de se voir imposés sur cette « fortune » tandis que leurs éventuelles plus-values seraient lourdement taxées, c’est une évidence. Que lesdits entrepreneurs puissent être qualifiés de gens ayant un certain goût du risque, également. Pour autant, il va falloir qu’on m’explique en quoi l’existence de ce « profil » –  qu’il est difficile de dénombrer avec précision, sans parler de son poids économique, notamment en termes d’emplois – autorise Macron à  faire de l’apologie du risque le moteur de sa politique économique. Car pour un vrai entrepreneur-capital-risqueur, combien de fortunés boursicoteurs ou d’institutions cherchant, en toute logique, à minimiser l’impact des aléas de la vie économique sur leur magot, par exemple en achetant des produits financiers dérivés?

A moins que tout cela ne signifie en vérité qu’on entend élargir la prise de risques aux salariés eux-mêmes – précarisation accrue, détricotage des « filets de sécurité » que peuvent constituer les tribunaux prudhommaux ou l’assurance-chômage. Là, pour le coup, l’histoire prend tout son sens. Mais c’est un peu plus dur à vendre, comme projet. Même à « L’Obs ». Trop risqué.

A bientôt

 

 

2 réflexions sur “Le Président-tous-risques

  1. Absolument Riwal,
    Ayant voté Macron, je risque de m’être fait pigeonné. Mais je veux encore croire qu’au final on s’en sort mieux que la plupart des autres pays. Et puis rappelons-nous qu’on a failli avoir Fillon.
    Bises

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