Deux ans passés au Maroc…

… S’achèvent pour moi aujourd’hui. Et, si j’en crois le dernier numéro de « Jeune Afrique », j’ai eu vraiment chaud aux fesses:2017-08-28-PHOTO-00000002

J’étais loin de penser que le Maroc constituait la terre de naissance non de terroristes, mais du terrorisme lui-même. M’étant renseigné, je crois savoir que la matrice idéologique de l’islamisme radical est née de la fusion entre la pensée moyen-âgeuse des oulémas wahhabites et les visées politiques des Frères Musulmans – re-visitées par Sayyid Qutb. Donc quelque part entre la péninsule arabique et l’Egypte, loin du Maroc. A moins que je n’aie été induit en erreur par une autre édition (Juillet 2016) du même « Jeune Afrique » qui affirmait, également à sa « une »: « Sécurité: comment le Maroc est devenu une référence en matière d’anti-terrorisme ». Faudrait savoir, les gars. Sauf si le Maroc poussait le cynisme jusqu’à « enfanter » du terrorisme pour l’exportation tout en se gardant fermement de ses effets sur son territoire. Passons: « Jeune Afrique », comme ses confrères sous d’autres latitudes, n’a pas peur des raccourcis accrocheurs pourvu qu’il puisse vendre du papier. Car s’il s’avère que les tristes connards impliqués dans les récentes attaques en Europe sont bien nés au Maroc, aucun d’entre eux n’y a été élevé.

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Dans la casbah de Rabat

Cela étant, certains de mes amis furent inquiets pour moi, il y a deux ans, lorsqu’ils apprirent que je travaillerais pour un moment à Casablanca, avec de fréquents voyages à Alger, Amman, Le Caire ou Beyrouth (« Manager Market Research North-Africa & Levant »  – le dernier ferme la porte – c’était ça le job). « Non mais, tu flippes pas trop? ». Ben non, en fait (j’y reviendrai). Mais j’ai tendance à penser que ces craintes étaient, quelque part, un symptôme de plus de la crispation en Europe autour de la question de l’Islam et des musulmans. Comme si cette injonction à l’entrée d’une mosquée avait valeur de  mantra dans le monde au sein duquel je me retrouvais plongé.

 

Il y a un peu plus d’un an, en pleine « affaire du burkini » et tandis que je me réjouissais sur ce blog de l’arrêt du Conseil d’Etat sifflant la fin de la récréation en France pour les maires ayant cru bon d’interdire ce truc sur « leurs » plages, une amie me fit la remarque suivante: « Oui mais toi, tu vis au Maroc, t’as un regard biaisé ». J’avoue que j’en suis resté sur le cul. Biaisé, mon regard, parce qu’amené à observer au quotidien une société où l’Islam est un référent? Biaisé, mon jugement, parce que j’ai eu la chance d’échanger des idées avec des musulmans vivant en « Dar al Islam »? Il se trouve, il est vrai, que mes interlocuteurs musulmans se situent intellectuellement à mille lieues des islamistes aux idées courtes. Il n’empêche qu’il y a  quelque chose que j’ai compris: si mes interlocuteurs-trices n’imaginaient pas une seconde prendre au sérieux les injonctions de « vrais musulmans » biberonnés au wahhabisme – et singulièrement celles portant sur la « décence » des femmes dans l’espace public, l’accumulation en France de « débats sur la laïcité » exclusivement centrés sur l’Islam commençait à leur courir sérieusement sur le haricot. Car dans ces polémiques, les généralisations sur « les musulmans », à un moment, les touchent. Un regard « biaisé », j’assume. Qui m’amène, tout athée et hostile  à la bigoterie que je sois, à parier, chaque fois que c’est raisonnable, sur le libre-arbitre des individus plutôt que sur leur « soumission ». Et donc à leur foutre la paix, tant que leur religiosité ne les amène pas à « porter atteinte à l’ordre public », pour reprendre les mots du Conseil d’Etat.

SONY DSCLe Maroc, en « Dar al Islam », donc. Signe le plus évident pour le Casaoui temporaire que j’ai été: la superbe mosquée Hassan II, dominant l’océan. Dominant l’océan, mais pas l’humain, tant son architecture est, au final et paradoxalement, légère, avec ses ornements intérieurs et extérieurs finement travaillés par des milliers d’artisans venus du pays tout entier. Monument voulu et en partie financé par le précédent roi lui-même. En partie, car en sus de la « fortune personnelle » du monarque et des capitaux saoudiens injectés dans la plus grande mosquée d’Afrique à ce jour, l’entreprise a bénéficié des contributions d’abord volontaires, puis forcées (prélèvements à la source) de tous les contribuables marocains. Alors, au-delà de l’admiration pour l’ouvrage, le bouffeur de curés que je suis se dit (avec pas mal de marocains) que tous ces milliards d’Euros (combien exactement? personne ne le sait, secret d’Etat) auraient sans aucun doute été plus judicieusement dépensés dans l’Education et la Santé,  points noirs dans ce pays – avec la circulation automobile, subtil mélange d’incivisme et d’inconscience, et la gestion des déchets.

Mais le Maroc se situe dans la catégorie « bons élèves » en regard des recommandations des crânes d’oeuf du F.M.I. et de la Banque Mondiale: ouverture aux échanges internationaux malgré un strict contrôle des changes, limitation de la dépense publique. D’où la prolifération d’écoles (de la crèche au supérieur) et de cliniques privées. Résultat: des inégalités criantes à côté desquelles la « fracture sociale » française chère à Emmanuel Todd fait figure d’aimable brèche: littéralement à deux pas des quartiers privilégiés de Casablanca où j’ai eu la chance de vivre (Racine, Gauthier) fleurissent des bidonvilles ou de l’habitat délabré, tandis qu’on estime que le taux d’analphabétisme frise les 30%. Inégalités qui se manifestent notamment par la « hogra », le mépris souverain avec lequel une bonne partie de la bourgeoisie locale traite les « gens de peu » (femmes de ménage, gardiens d’immeubles …). A cet égard, le Maroc est potentiellement une poudrière que seule semble préserver de l’explosion une institution monarchique aussi consensuelle qu’inoxydable.

Car politiquement, le Maroc s’est construit, depuis le « printemps arabe » de 2011, une forme de « monarchie constitutionnelle » où un pouvoir issu d’élections libres cohabite avec le roi Mohammed VI. Comme dans tous les pays de la région où elles ont pu avoir lieu, ces élections libres ont amené aux manettes un parti islamiste, qui, comme ailleurs, a su quadriller le territoire et se rendre « évident » aux yeux des déshérités, notamment en zone rurale, bénéficier de taux d’abstention records… et de l’incurie et du manque de crédibilité des partis « normaux ». Lesdits islamistes (le P.J.D., Parti de la Justice et du Développement), vainqueurs pour la deuxième fois en 2016 des élections, ont cependant été infoutus de constituer un gouvernement en état de marche. Huit mois plus tard, à la

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Sur la Corniche, Casablanca

satisfaction de tous, Mohammed VI a sommé M. Benkhirane, leader du P.J.D., de se démettre et à nommé un autre membre de son parti Premier Ministre. Au final, une défiance généralisée à l’égard « des politiques » (air connu), paradoxalement plus intense parmi les citoyens s’étant abstenus de voter (re- air connu). Et une centralité renforcée de l’institution monarchique: le roi comme ultime recours.

Somme toute j’ai passé deux ans dans un pays « travaillé » par la question religieuse, que ce soit dans ses réalisations prestigieuses (la grande mosquée), dans les aléas de sa vie politique (la résistible prévalence du P.J.D.) ou à la lumière de l’incontournable influence d’un « palais » (le makhzen) dont le monarque est « commandeur des croyants ». Pour autant, aurais-je eu raison de flipper ma race? Absolument pas. D’abord parce que l’Etat opère ici un quadrillage minutieux de la population – vendeurs de rue, gardiens d’immeubles, « parcmètres vivants » (ces types qui, moyennant quelques Dirhams, « surveillent » votre voiture), commerçants de quartier, tous sont des informateurs patentés de la police – tandis que les prêches des imams dans les mosquées sont passés au crible (voire écrits) par le ministère des Habbous (les affaires religieuses): égoïstement, cette surveillance généralisée est franchement rassurante. Ensuite parce qu’aujourd’hui la calamité jihadiste peut frapper n’importe où et, en pratique, davantage sous des cieux où se pratique scrupuleusement l’Etat de Droit (voir point précédent).

Enfin et surtout parce qu’il serait bon que les « occidentaux » – dont certains rêveraient qu’ils se vivent avant tout en « héritiers du judéo-christianisme » – cessent de faire de l’Islam l’alpha et l’oméga de leurs peurs. Oui, les actes terroristes « ont à voir » avec cette religion, tout autant que Staline avec le communisme ou Hitler avec le nationalisme allemand – les systèmes de pensée ne sont jamais totalement innocents – mais ils ont aussi à voir avec un monde où les grandes démocraties laissent impunément le « soft power » wahhabite des saoudiens se déployer, tandis qu’elles applaudissent à tout rompre le désengagement financier des Etats dans la gestion du bien public. « Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance » a dit Abraham Lincoln. Le Maroc semble « essayer l’ignorance » avec la bénédiction de ses créanciers et compenser par un fliquage généralisé. Mais l’Islam en tant que tel, dans tout ça, apparaît comme secondaire.

Dès lors vivre « en terre d’Islam » marocaine n’est ni plus ni moins flippant que de traîner ses guêtres à Paris, Barcelone, Londres, Bruxelles ou Charlottesville. Pourvu qu’on n’y croise pas le chemin de crétins sanglants, rejetons bâtards des « sociétés lucratives sans but » (Daniel Mermet) dans lesquelles nous vivons.

A bientôt,

 

 

 

 

 

 

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