France Inc. (since 2017)

Dans nos démocraties européennes, et singulièrement en France, l’alternance politique ne signifie pas seulement un changement de personnes et/ou de programmes, mais aussi un changement de discours sur soi – ce que le pouvoir dit de ses propres pratiques (discours à ne pas confondre avec les pratiques elles-mêmes, évidemment) en tant que pouvoir. Après le gaullo-pompidolisme, Valéry Giscard D’Estaing s’affirma comme le chantre d’un “libéralisme avancé” (“la voiture et les idées de Monsieur sont avancées”, plaisantait-on à l’époque): les temps étaient à une décrispation post soixante-huitarde et le Président délaissait volontiers la cravate, jouait de l’accordéon ou s’invitait chez les “vraies gens”, quand il ne petit-déjeunait pas avec des éboueurs. Plus près de nous, aux outrances égotiques incessantes d’un Sarkozy succéda la “présidence normale” d’un François Hollande. Alors de quel discours sur soi la nouvelle présidence Emmanuel Macron est-elle porteuse?
Il y a qu’on a affaire à une alternance politique plutôt inédite, puisqu’elle s’appuie d’une part sur une destruction en règle des partis de gouvernement classiques et, d’autre part, paradoxalement, sur la prétention à en incarner simultanément (le fameux “et en même temps”) les aspirations respectives. A priori, l’alternance en termes de discours sur soi pourrait se limiter à prendre le contre-pied de la “normalité Hollandaise”, c’est bien ce dont il s’agit lorsque le nouveau président s’affirme “jupitérien” – verticalité plutôt que collégialité, abilité à trancher, à envoyer valser la chèvre “et en même temps” le chou, solennité naturelle teintée de culot dans les relations internationales. Mais avec l’alternance Macron il y a davantage que la démonstration d’un changement de style présidentiel dans le nouveau discours du pouvoir sur lui-même, et ce pour une raison très simple: le “macronisme”, à date, n’existe pas. Et les “macronistes” sont aujourd’hui un attelage de bric et de broc que ne cimente a priori aucune pensée politique précise – diversité d’origines d’ailleurs fièrement revendiquée par les intéressés.
Mais ce pouvoir ne peut se contenter, lorsqu’il donne à voir son action, de dire qu’il fait “comme le président”: il lui faut revendiquer une “manière de faire” qui lui soit propre et qui soit en rupture avec ce que pourraient revendiquer des gouvernants de gauche ou de droite sur leurs propres pratiques (générosité pour les premiers, autorité pour les seconds, par exemple). En l’occurrence, le modus operandi qu’affiche le pouvoir macronien porte un nom: le management. En clair, on revendique ou on laisse à voir une manière d’exercer le pouvoir républicain inspirée des pratiques du monde de l’entreprise, et en particulier du “corporate world”, celui des entreprises multinationales. Au delà, le discours qu’a le nouveau pouvoir sur lui-même ressemble à s’y méprendre à celui que celui que tient ledit monde sur ses pratiques. Et c’est peut-être bien là que réside la véritable originalité du “macronisme”.
Les grandes entreprises produisent, à l’attention des médias, des sociétés au sein desquelles elles opèrent, de leurs salariés, de leurs actionnaires, un ensemble de discours – raison d’être, finalités, “vision” mais aussi “culture”, revendication de manières d’agir ou de processus manageriaux – qui visent à transcender la trivialité économique de leur activité. Ces discours peuvent être plus ou moins efficaces vis-à-vis de l’extérieur comme de l’intérieur de l’entreprise, mais la nécessité de leur production est consubstantielle de l’économie capitaliste moderne, une évidence largement inspirée par le monde anglo-saxon. Or il se trouve que le gouvernement Macron est composé d’individus pour partie issus de (ou ayant ouvertement fréquenté) ce “corporate world”, tandis que les tout récents élus “macronistes” à l’Assemblée ont en grande partie été investis précisément pour leur proximité avec le monde de l’entreprise privée (la “société civile”).
Dès lors il est naturel qu’avec le nouveau pouvoir émergent
  • d’une part, des pratiques de nature “managériale” – on tente de choisir les journalistes auxquels on s’adresse, on ne négocie pas avec les syndicats mais on se “concerte” (et de préférence séparément) comme on animerait des séries de réunions dont les résultats ne doivent a priori rien laisser au hasard, on s’assure que les nouveaux élus “En Marche!” à l’assemblée signent un engagement de loyauté à l’égard du gouvernement (nonobstant l’inconstitutionnalité de tels mandats impératifs) comme le feraient des salariés dans un contrat de travail,
  • d’autre part un discours – visant à donner du sens à toute cette activité – exaltant un “renouveau” s’articulant autour de la mise en valeur de la marque “France” (la “Start-up nation”, la “French Tech”) sur un marché de nations en concurrence et de la libération supposée de l’énergie des individus qui composent ladite nation, le tout enrobé d’un humanisme de bon aloi.
On remarquera que le discours sur soi que produit le pouvoir macronien est le parfait reflet inversé de celui des grandes entreprises: tandis que celles-ci s’inventent une “culture” et une raison d’être qui s’éloignent de leur finalité économique, le nouveau pouvoir en France s’invente un “être-là” qui a peu à voir avec l’Histoire (et donc la politique) et beaucoup à voir avec l’efficacité économique. Mais c’est bien d’un effet-miroir qu’il faut parler, et donc, in fine, d’une similitude.
On pourrait estimer qu’après tout, et compte tenu du niveau de déliquescence qu’avaient atteint les défuntes forces politiques “classiques”, un tel renouveau puisse être le bienvenu. Seulement voilà, il y a une différence fondamentale entre le “corporate world” et la direction d’un pays: dans une grande entreprise, on peut bien constater un décalage flagrant entre les pratiques et les discours – le “corporate bullshit”, ça s’appelle – et en ressentir de la frustration. Auquel cas soit le salarié en prendra son parti, ayant en tête son salaire et l’intérêt de son travail, soit il ira voir ailleurs. Par contre, le citoyen d’un pays comme la France, constatant un niveau inacceptable d’hypocrisie et d’inefficacité de ses dirigeants politiques, frustration que rien dans sa vie de citoyen ne saurait compenser, choisira rarement l’expatriation. C’est bien la raison pour laquelle les politiques “anciens” ont été rayés de la carte lors des dernières élections.
Or, malgré l’indéniable talent personnel du Président, il est illusoire de penser que, par exemple, le concept de “réformes nécessaires” est consensuel, ou que les obsessions identitaires ont disparu comme par enchantement. Par ailleurs on ne lira certainement plus d’articles interminables sur les guerres des courants au sein du Parti Socialiste ou sur les rivalités personnelles chez Les Républicains, mais il ne va pas se passer longtemps avant qu’on ne glose sur les visées de telle ou telle nuance dans le “macronisme” qu’untel ou une telle entend incarner. Bref, la politique, dans ce qu’elle a de plus noble ou de plus trivial, va très rapidement refaire surface. Et, avec elle, la probabilité plus que plausible d’un décalage entre discours et pratiques.
Par ailleurs ce pouvoir a été désigné dans un contexte d’abstention record. Même si ça n’enlève rien à sa légitimité, contrairement à ce que certains affirment, à tout le moins sa représentativité est en cause. Le “macronisme”, en tant que choix par défaut de ceux qui ont décidé de choisir, est tout autant sinon davantage le symptôme d’un échec que l’image d’un succès. France Inc. est une entreprise dont une grosse moitié de salariés se contrefout éperdument.
C’est pourquoi l’incontestable renouveau – pratique et discours “managériaux” – que signifie le pouvoir macronien n’est pas, en soi, une solution miraculeuse. La “position du gestionnaire” c’est bien, mais ça a ses limites.

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