Trump: notre Fin de leur Monde, après leur Fin de notre Monde?

“It’s the end of the world as we know it, and I feel fine”… Cette chanson de R.E.M., un copain australien l’a évoquée sur Facebook ce matin. J’avais eu la même idée mais au dernier moment j’ai hésité, singulièrement à cause du second terme de la phrase.
La nuit dernière (C.E.T.), les Américains ont collé tout en haut de leur pyramide hiérarchique – et donc clairement au-dessus de celle d’un bon nombre de Terriens – un homme qui figure un concentré d’inculture, de vulgarité et de bêtise plutôt qu’une femme expérimentée et compétente. Tout ce que la planète compte de progressistes – mais aussi de conservateurs éclairés – se désole, se disant qu’entre “ça”, le récent “Brexit”, l’arrogante robustesse d’un Poutine ou d’un Erdogan, l’élection d’un tueur en série aux Philippines, l’accès aux commandes de réacs xénophobes en Pologne ou en Hongrie, la solide prévalence de l’UDC en Suisse et le plausible accès à la Présidence de la République d’une Marine Le Pen en France… il y a de quoi se dire que le suffrage universel se met à déconner ferme. Il y a comme un effet d’accumulation ces dernières années, et même si les situations, l’Histoire diffèrent fortement d’un pays à l’autre, il y a comme un air de famille dans l’ascension politique, tout autour du monde, de bateleurs démagogues aux idées simples et au tempérament autoritaire: ici et là, des peuples, lorsqu’on les consulte, envoient aux oubliettes les candidats “normaux”. De fait, domine l’impression qu’on assiste à la fin d’un monde, celui des démocraties occidentales/”à l’occidentale”, que nous sommes témoins de l’explosion d’un modèle né peu ou prou au siècle des Lumières. Etant entendu qu’un tel modèle ne saurait générer que des dirigeants appelés à guider leurs pays respectifs qu’en bonne intelligence avec leurs voisins et le reste du monde, des dirigeants soucieux des Droits de l’Homme, épris de paix et de tolérance, respectueux de l’Etat de Droit – en paroles sinon en actes… Tout cela selon un consensus plus ou moins explicite illustré, par exemple, par les valeurs que porte l’O.N.U. Alors qu’est-ce qui leur prend, à ces peuples? Quelle mouche a donc piqué les Américains le 8 Novembre, d’où vient-elle, la “résistible ascension” de Marine Le Pen en France? Qu’est-ce qui a bien pu foirer, dans la belle mécanique de la démocratie?
On a entendu – et on entendra encore – d’aucuns nous expliquer que c’est à une “crise de la représentation” qu’on assiste dans les démocraties occidentales et les pays qui s’en inspirent. Et qu’à un modèle démocratique de la délégation, de la verticalité, devrait par exemple se substituer une démocratie plus directe, “horizontale”, que faciliteraient les outils d’Internet. Il est vrai qu’une telle “horizontalité” de la démocratie pourrait a priori estomper au passage les cadres nationaux – et les mythes qui les sous-tendent, laissant moins d’espace aux discours dits “populistes”. Mais il n’est pas garanti qu’un tel changement de modèle, de “contenant”, saurait prémunir contre l’émergence de “contenus” potentiellement générateurs de tensions, voire mortifères, ou tout simplement stupides: la Suisse, pays de la démocratie directe s’il en est, offre de récents exemples de “votations” particulièrement malvenues.
Il convient donc de creuser davantage pour constater que, depuis un peu plus d’une trentaine d’années, lesdites démocraties occidentales/”à l’occidentale” ont été à l’avant-garde à la fois de la mondialisation et de la financiarisation de l’économie. Pour résumer de façon lapidaire: au commencement il y eut le Reagano-Thatcherisme, et l’idée selon laquelle il fallait mettre à bas l’autorité des Etats dans la régulation de l’économie, la dépense publique et l’Etat-Providence, à rebours des initiatives Keynésiennes de l’immédiat après-guerre. Puis il y eut l’effondrement de l’Union Soviétique et l’illusion de la “fin de l’Histoire” (Francis Fukuyama), l’explosion d’Internet et du commerce transnational, du libre-échange généralisé, la constitution d’entreprises privées de taille planétaire. Sachant que, de facto et par ailleurs, “l’Histoire n’a pas pris fin” (guerres, terrorisme, réfugiés par millions, sans oublier le réchauffement climatique) la question qui se pose, pour les citoyens des démocraties occidentales/”à l’occidentale” – au terme d’un processus de transformation du monde post-deuxième guerre mondiale, c’est: ce nouveau monde est-il le nôtre?
Trump ou Le Pen, Nigel Farage ou Viktor Orban: visiblement, la réponse est “non”. Car ce processus a, notamment en Occident, mis sur la touche par millions des citoyens qui, naguère, pouvaient espérer un “progrès” dans leur existence sinon celle de leurs enfants – par l’éducation, des salaires décents, une forme de re-distribution des richesses, un meilleur accès aux soins. Or, l’idée d’assurer au plus grand nombre de meilleur conditions de vie en privilégiant le collectif sur l’individuel, le “public” (fût-il étatique ou territorial) sur le privé, c’est précisément ce que l’idéologie néo-libérale, dominante au sein des élites occidentales, combat avec la dernière énergie. Alors, lorsque de part et d’autre de l’Atlantique, il apparaît à de nombreux citoyens que la mondialisation ou la fédéralisation (construction européenne) ne se fait que sur la base de la course au moins-disant social, au moins-disant en termes de régulation environnementale ou normalisatrice, pour le plus grand profit de quelques-uns et l’appauvrissement de beaucoup, produisant, in fine, des “sociétés lucratives sans but” (Daniel Mermet)… l’usage du bulletin de vote peut prendre un tour singulier: plutôt que le renouvellement de représentants et de dirigeants à même de correctement faire “avancer le système”, nombreux seront ceux qui choisiront des individus prétendant précisément en sortir. Aux Etats-Unis par un néo-isolationnisme, en Europe par la ré-affirmation du nationalisme. Et, dans les deux cas, dans un climat de défiance à l’égard de “l’autre”.
L’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis et les pulsions nationalistes en Europe signent la fin d’un monde. Un monde fondé sur l’illusion que la “révolution néo-libérale” ferait suffisamment consensus pour que les systèmes démocratiques en place en perpétuent les effets indéfiniment. Il n’en est rien. “Leur” monde est fini, mais est-ce de “notre” fait? Ceux qui, comme moi, sont profondément Européens et humanistes n’ont jamais voté et ne voteront jamais “nationaliste” ou “souverainiste”… La fin de “leur” monde n’est pas la nôtre, même si nous pouvons nous en réjouir, car “ils” ont, par leur arrogance et leur cupidité, mis naguère fin au monde que nous désirions. Quelque part, c’est bien fait pour “leur” gueule, mais pas de quoi sauter de joie non plus.

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