Le Vieux Kroumir et le Poisson Rouge

Se compter. Façon baroud d’honneur, Le Pen père appelait hier les adhérents du FN à boycotter la consultation prévue par sa fille, dont l’objectif central est de faire valider par les frontistes de base l’escamotage en cours d’un paternel devenu encombrant, en l’espèce la suppression du titre de « Président d’Honneur » dévolu audit paternel. Avec un peu de chance, se dit-il, la participation des adhérents à cette consultation n’atteindra pas des scores soviétiques, il pourra donc clamer que les non-participants ont répondu à son appel et donc, le soutiennent.
C’est malin, somme toute, on se demande pourquoi, par exemple, plutôt que de se fatiguer à présenter des candidats à des élections – auxquelles ils ne croient pas – pour obtenir des résultats ridicules, les trotskistes de Lutte Ouvrière n’appellent pas bruyamment au boycott des élections « bourgeoises »: ils pourraient revendiquer les scores obtenus par l’abstention, qui par ailleurs ne cessent de croître. Passons.
A l’origine de cette « chronique d’un parricide annoncé » il y a, on le sait, les propos tenus il y a quelques temps par Jean-Marie Le Pen lors d’une interview à l’hebdomadaire « Rivarol »: il y persistait et signait sur son fameux « détail », réitérait sa sympathie à l’égard de la France de Vichy, rêvait à voix haute d’une Europe « boréale » (comprenez: blanche) grâce à l’alliance avec la Russie de Poutine, entre autres. Propos considérés comme inacceptables par sa fille, tout à son entreprise de nettoyage de la façade du parti.
Mais dans cette affaire, le plus saillant n’est pas ce conflit familial et les analyses freudiennes de bistrot qu’on élabore volontiers ici et là à propos de cet affrontement: le plus marquant, c’est ce qu’il nous dit de la mémoire en politique et de la façon de l’aborder.
Jean-Marie Le Pen est une synthèse historique à lui tout seul. Il a accompli l’exploit, depuis 1972, d’agréger autour de sa personne la quasi-totalité des chapelles et groupuscules de l’extrême-droite française: nostalgiques de Vichy, voire de l' »Europe nouvelle » façon swastika, rescapés revanchards des batailles perdues de la décolonisation, catholiques intégristes à poil ras, croisés de l’Occident genre John Wayne dans « Les bérets verts », ex-poujadistes… Bref, un rassemblement de cocus de l’Histoire, si on considère le niveau de frustration et de colère que les uns et les autres ont, à des titres divers, dû ressentir entre 1945 et aujourd’hui devant l’évolution du monde en général et de la France en particulier. En tant que tel, il représente et revendique toutes ces strates historiques – y compris un tropisme antisémite.
Sa fille Marine, au contraire, se situe résolument dans un éternel présent et se contrefout – sincèrement, n’en doutons pas – du fait que De Gaulle ait laissé fusiller Brasillach en 1945 et parlé de l’auto-détermination des Algériens en 1961, pour ne prendre l’exemple que de ces deux marqueurs symboliques. Qu’est-ce donc que la fameuse entreprise de « dé-diabolisation » du FN sinon l’effacement de toute historicité, de toute mémoire du parti qu’elle dirige? De fait, en contraste flagrant avec le Front National de papa – vieux kroumir pétri d’Histoire – celui de sa fille a une mémoire de poisson rouge et il voudrait nous faire croire qu’il ne vient historiquement de nulle part.
Par ailleurs, tout porte à croire – notamment son pseudo « voyage officiel » en Israël lors de la campagne présidentielle de 2012- qu’elle cherche à se rapprocher de la fraction la plus extrémiste des Juifs de France, sur le thème: nous non plus, on n’aime pas les Arabes (pardon: l' »islamisme »). A ce sujet il n’est pas anodin que dans son appel au boycott, Le Pen père ait hier relevé le fait que Roger Cukierman, président du CRIF, ait dit de sa fille qu’elle était « irréprochable » et que Florian Philippot (qualifié de « socialo-gaulliste ») ait choisi Maître Goldnadel comme avocat. Entre les lignes on peut s’autoriser à lire: « ma fille est enjuivée, c’est pour ça que les grands principes de notre parti partent à vau-l’eau ».
La gué-guerre en cours au sein du Front National peut bien être qualifiée de conflit de générations, mais c’est de générations politiques qu’il faut parler. Dans son effort de ripolinage, Marine Le Pen est résolument de son époque: on y « tweete » ses réflexions de l’instant et/ou on raconte son caca du matin sur Facebook, en faisant semblant de croire que ces moments partagés annulent et remplacent tous les précédents, en attendant d’être supplantés par les suivants. Le « présentisme », on appelle ça. Ce syndrôme, toutes proportions gardées, on le retrouve également chez le couple Hollande-Valls (fi du passé « socialiste », fût-il récent comme les promesses de campagne de 2012, vive l’éternel présent de la gestion de la « trajectoire budgétaire ») ou chez un Sarkozy (« J’ai changé, vous allez voir »). Présentisme bien évidemment en phase avec le rythme virevoltant des médias, à l’heure d’Internet et de l’information en continu.
Alors au sommet du FN, on aimerait bien se débarrasser du vieux: non pour des questions de préséance ou de pouvoir, mais tout simplement parce que dans la stratégie de conquête de Marine Le Pen, l’amnésie est perçue comme un atout. Or Jean-Marie Le Pen persiste, au contraire, à dire d’où il vient. Notamment, entre autres, d’un univers politique où la judéité est, en soi, suspecte.
Cela étant, il n’est pas dit que le vieux kroumir ait forcément tout faux face au poisson rouge, il n’est pas dit qu’en politique l’Histoire ait à laisser la place à une éternelle contemporanéité. Marine Le Pen peut bien se raconter que sa formation est rénovée du sol au plafond et se réjouir du fait que le  porte-parole du lobby pro-israélien (plutôt que de la communauté juive, soyons précis) la juge « irréprochable », il n’en demeure pas moins que les cadres et les militants de son parti et, dans une large part, ses électeurs, eux, ne viennent pas de nulle part et, surtout, que leurs attitudes et leurs discours font écho, volens nolens, à des mouvements d’idées du passé, même s’il n’en sont pas la copie conforme. Faire semblant de l’oublier c’est non seulement prendre les gens pour des cons, mais aussi se condamner à terme en tant que porteur d’un discours politique: Hollande se les bouffera un jour d’avoir cajolé les lobbies grand-patronaux alors qu’il vient de la gauche, Sarkozy ne se remettra sans doute pas d’avoir (entre autres) couvert les combines Bygmalionesques alors qu’il est issu d’une droite qui a, historiquement, prôné l’ordre et le mérite. « Du passé, faisons table rase », c’est une chimère.
Jean-Marie Le Pen peut bien, avec l’âge, ressembler de plus en plus à sa propre caricature. Il n’empêche qu’il est porteur d’une « vérité historique » que sa fille, un jour ou l’autre, finira bien par se prendre dans la gueule. Car fort heureusement, la maladie d’Alzheimer n’est pas une pandémie. Enfin, j’espère.
Ciao, belli.

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