Le Vide de la Chaise Politique

Fin 1965, défendant les intérêts bien compris de l’Etat français – entendez: le maintien d’une Politique Agricole Commune déjà providentielle pour la France et, surtout, repousser à tout prix l’idée d’un début de supra-nationalité – De Gaulle fit pratiquer à son gouvernement la « politique de la chaise vide » au sein des conseils des ministres européens. « Mongénéral » obtint in fine gain de cause, semant la petite graine fructueuse d’une Désunion Européenne promise à un long avenir – mais c’est une autre histoire.
En cette fin d’été 2014, c’est une affaire entendue, le gouvernement socialiste au pouvoir sera cohérent, hommes et femmes désormais tous alignés, le petit doigt sur la couture du pantalon ou du tailleur. Exeunt les trublions potentiels ou réels, une seule ligne, celle du « Pacte de Responsabilité ». J’ai déjà dit ici tout le bien qu’on pouvait penser de cette chimère, rien à ajouter ou à retrancher. Il y a que, désormais associé à l’ambition de réduire les déficits budgétaires tout en freinant la pression fiscale, ce « pacte » constitue l’intégralité du logiciel de la gauche au pouvoir, nonobstant quelques velléités d’ordre sociétal – pour autant que les zozos de la « Manif pour tous » n’y voient pas trop d’objections. Le « pacte », tout le « pacte », rien que le « pacte », fermez le ban.
Bon, pourquoi pas. A condition, toutefois, de clarifier un certain nombre de points:
  1. Il faut mettre fin, sans plus attendre, au débat sur le qualificatif qu’il conviendrait d’accoler au nouveau gouvernement Hollande: il se revendique social-démocrate, on le qualifie de social-libéral, et nul doute que le fameux « social-traître » dont usèrent et abusèrent les staliniens est déjà judicieusement ressorti de la naphtaline. Je dis: brisons là. Et posons-nous la question: pourquoi « social »? Va falloir trouver autre chose.
  2. Tandis que le gouvernement gouverne, donc, le Parti Socialiste se lance dans un grand remue-méninges: les Etats Généraux des Socialistes, ça s’appelle. Les militants et sympathisants sont invités à faire part de leurs doléances, idées, suggestions et à débattre autour de thèmes comme « Laïcité et République », « Croissance et Social-Ecologie », etc.. Nul doute que ces contributions de la « base » nourriront une profonde réflexion au sein des instances dirigeantes du parti qui, moyennant quelques synthèses habiles, construiront, sinon un programme politique, à tout le moins un réservoir d’options pour la prochaine élection primaire. C’est bien beau, mais au fait, pour quoi faire? De deux choses l’une: soit le P.S. entend représenter la « gauche de gouvernement », auquel cas un gouvernement issu de ses rangs devrait mettre en oeuvre des politiques que le parti préconise ou a préconisé (pas de trace du « Pacte de Responsabilité », à ma connaissance) soit il se contrefout de gouverner, mais à ce moment-là qu’il le dise. Comme la seconde option est peu probable, qu’il annonce clairement aux militants et sympathisants que ses « Etats Généraux » en fait c’est pour d’la fausse, cause toujours, camarade
  3. Au gouvernement comme dans l’opposition, le discours du moment c’est: « soutenez moi, sinon vous aurez Marine Le Pen ». Tandis que Manuel Valls entonne l’air de la « République en danger » pour resserrer les rangs d’un P.S. un poil ronchon, le principal argument en faveur du retour en scène de Nicolas Sarkozy est celui qui consiste à le positionner comme le seul candidat crédible face au F.N. (cf. l’avalanche récente de sondages plus ou moins certifiés). De part et d’autre, donc, on est d’accord: Marine Le Pen est au centre de la vie politique, il y a elle et « les autres », qui tentent comme ils le peuvent de se différencier comme challengers potentiels. Seulement voilà, il y a un petit, tout petit détail à régler: pour faire se déplacer des électeurs en nombre suffisant, le coup du « barrage au Front National » ne suffira vraisemblablement pas, en tout cas pas éternellement. Va falloir aller piocher des idées au delà des think-tanks du MEDEF, les uns et les autres. Ou alors dire clairement qu’un gouvernement Marine Le Pen est une option envisageable
Cela étant posé, revenons à nos moutons. Le « Pacte de Responsabilité » et la dérégulation du marché du travail quasiment annoncée qui va avec sont, à juste titre, qualifiés d’opération de « triangulation »: de ce programme, la droite n’a foncièrement rien à redire, sinon qu’elle entend faire de même mais plus fort et plus vite, tout en sabrant ouvertement dans les effectifs de la fonction publique. Pas très audible ni très excitant, tout ça. Partant, cette « triangulation » est qualifiée d’habileté politique par les thuriféraires du couple Hollande/Valls. Et on les rapproche d’un Tony Blair ou d’un Gerhard Schröder. Petite nuance: on peut penser ce qu’on veut de ces deux « modernisateurs » de la Gauche Européenne, il n’empêche que l’un et l’autre ont annoncé la couleur avant de concourir aux suffrages des militants de leurs partis, puis des électeurs. Valls, pour sa part, a été vitrifié aux primaires de la gauche, tandis que Hollande n’a pas mentionné l’ombre d’un commencement de son « pacte » à la noix lorsqu’il était en campagne: bref, Blair et Schröder ont fait de la politique, Hollande et Valls font du bricolage, faussement soutenus par un P.S. qui n’en peut mais et mitonne ses « états généraux » dans une indifférence tout aussi générale. En face, « triangulée » à mort, la droite se complait dans une pathétique bagarre d’egos, où la médiocrité le dispute au cynisme. A côté, le F.N. se nourrit de cette pourriture ambiante, avançant ses « solutions » dont on ne saurait dire si elles sont plus bêtes que méchantes.
Cinq ans de Sarkozysme – la pensée brouillonne travestie en volontarisme – et vingt-sept mois de Hollandisme – le renoncement face à tous les lobbies déguisé en pragmatisme – sur fond de crise et de chômage, et nous voilà, tels les personnages de « Gravity », confrontés à un vide mortifère, celui de la pensée politique. La centralité actuelle d’une Marine Le Pen en est d’ailleurs le symptôme le plus flagrant, car il faut que ses électeurs le sachent: si leur candidate accède un jour au pouvoir, il ne faudra pas longtemps avant que, tout comme les électeurs de Hollande voire davantage, ils ne se sentent profondément et durablement cocus. Ce n’est pas un pari, c’est une certitude.
Insondable vacuité que celle du pouvoir et de l’appétit de pouvoir tels qu’il nous sont montrés, en ce crépuscule de la cinquième république. De Gaulle, avec sa « politique de la chaise vide », faisait de la politique. Son lointain successeur trône sur le vide, le vide de la chaise politique.
A bientôt

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