Bonedoù Ruz ha Koc’h Ki Du

Bien peu de mes lecteurs prennent la peine de poster des commentaires sur mon blog. Il en est un, cependant, dont les contributions sont régulières. Anonyme, il s’appelle. Ou bien « elle », allez savoir. Dernier commentaire en date, que je vous laisse le soin de savourer en détail, au cul de mon dernier « post »: en gros, me demandant, en Breton, si je dors, il me suggère fortement de réagir à la « révolte » bretonne, « revival » auto-proclamé de la « révolte des bonnets rouges » qui secoua la Bretagne dans la seconde moitié du XVIIème siècle, plutôt que de m’épuiser à parler du FN, sachant que par ailleurs les masses africaines nous envahissent, ce qui a priori n’a rien à voir, sauf que si, apparemment, pour ce(tte) brave Anonyme. Clamant ma bretonnitude par le titre même de mon blog, me voilà sommé de prendre position. En faveur de ladite révolte, cela va de soi, qui pour Anonyme prend des allures de « dispac’h » (révolution, en Breton), rien que ça. Une sorte de surmoi surgi des brumes cybernétiques m’enjoint donc de rallier la cause des nouveaux « bonnets rouges », à tout le moins d’en parler.
Il se trouve qu’aux dernières nouvelles le gouvernement avait, une fois de plus, reculé devant une fronde anti-fiscale, suspendant la cause apparente – ou, plus exactement, « la goutte d’eau qui avait mis le feu aux poudres » – du courroux breton, à savoir l’ « écotaxe » sur la circulation des poids lourds. Fin de l’histoire, « echu an abadenn », plus la peine de s’énerver, fût-on Breton. Las, les « bonnets rouges », ce jour, par la voix du maire de Carhaix, en remettent une louche: il convient que gouvernement supprime définitivement ladite taxe sinon, attention, ça va de nouveau barder dans le Landernau. Bon, là, ça commence à sérieusement me gonfler, cette histoire, il est temps d’en parler.
Pour dire d’abord que, même si l’époque – et son addiction au bruit médiatique plutôt qu’aux questions de fond – s’y prête, goutte d’eau ou pas, il convient de ne pas tout mélanger. Il y a, d’une part, une crise de l’industrie agro-alimentaire en Bretagne. Et, d’autre part, la mise en place en France d’une taxe à vocation écologique d’ores et déjà en place en Allemagne et en Suisse, qui ne s’en portent pas plus mal. D’emblée, on sent bien que le refus de ladite taxe jette un commode écran de fumée sur les causes profondes de la débandade d’un modèle économique qui, malheureusement, concerne 30% de la population active en Bretagne. A cette confusion dans le discours protestataire breton, l’opposition de droite trouve une explication: le gouvernement socialiste, par son « matraquage fiscal », aurait discrédité par avance cette fiscalité a priori judicieuse, puisque décidée par le précédent gouvernement. En substance: les Bretons sont un peu cons et vous leur avez embrouillé l’esprit avec tous vos impôts, maintenant voilà, ils ont le bourrichon tout remonté contre cette taxe qui était vachement bien. Donc si les Bretons n’ont rien compris au film, c’est la faute aux socialistes. Bien géré par un aréopage de génies de l’UMP, ce truc serait passé comme une lettre à la poste, c’est évident. Passons. Toujours est-il que confusion il y a, et qu’elle n’est pas fortuite.
Car quelle est cette crise qui jette des milliers de Bretons dans la rue, avant d’aller grossir les fichiers de Pôle Emploi? C’est l’effondrement d’un « business model » fondé peu ou prou sur une série de « mono-cultures » généreusement subventionnées par l’Union Européenne, volailles en batterie d’une part, élevage de porcs hors-sol d’autre part, pour prendre deux exemples saillants. Du côté des poulets on subventionne car, au nom d’accords de libre-échange signés plutôt deux fois qu’une par les dirigeants européens – dont, singulièrement, les gouvernants français, de gauche comme de droite – on a mis en concurrence des Bretons, des Brésiliens, que sais-je encore, sur un marché désormais mondial. Or l’Union Européenne entend supprimer la « restitution », subvention destinée à compenser le manque de « compétitivité » des entreprises européennes – comprenez: les salaires à peu près décents – en matière de production de volaille. Cette suppression n’est pas intervenue par surprise, mais toujours est-il que les dirigeants de Tilly-Sabco, acteur majeur du secteur en Bretagne, en ont déduit qu’il ne leur restait qu’à jeter l’éponge, à savoir supprimer 1000 emplois, excusez du peu. Du côté des cochons, depuis quelques temps les entreprises bretonnes souffrent de la concurrence… de l’Allemagne, où leurs compétiteurs emploient sans vergogne des ouvriers bulgares payés des queues de cerises. Subventions ou pas, pas moyen de s’aligner. Et boum, quelques centaines d’autres salariés à la poubelle. Adieu cochons et poulets, veaux et vaches n’ont qu’à bien se tenir, la Bretagne s’effondre.
La faute à quoi, la faute à qui? On ne s’attardera pas sur les ravages de la doxa néo-libérale qui sévit « à Bruxelles », doxa compensée, dans une dialectique perverse, par l’intense lobbying de nations défendant leurs « intérêts »: pour ce qui nous occupe, la France s’accroche bec et ongles à la sacro-sainte « politique agricole commune », pluie de subventions dont elle est la principale bénéficiaire. Au final, l’absurdité d’un système qui s’emploie à détruire, au nom de la concurrence « libre et non-faussée », les entités économiques dont il a encouragé l’émergence (« être présent sur le marché mondial ») – des mastodontes de la production alimentaire dont la viabilité ne repose, in fine, que sur l’argent public.
On relèvera, en revanche, la constance avec laquelle ce « modèle » est défendu par la plupart des élus bretons. Qu’on songe, malgré l’activisme d’une association comme « Eau et Rivières de Bretagne« , à l’impunité dont bénéficie l’élevage porcin hors-sol quant à la pollution aux nitrates des nappes phréatiques. Les plages aux algues vertes en sont le symptôme le plus visible, mais n’oublions pas, surtout, que boire de l’eau du robinet qui ne soit pas dûment filtrée relève de l’inconscience, du côté de Saint-Brieuc.
On relèvera, en revanche, la gestion à courte-vue de chasseurs de subventions grimés en « entrepreneurs » et leur fuite en avant dans le gigantisme de la mal-bouffe.
On relèvera, en revanche, que les centaines de millions d’Euros versés aux éleveurs bretons afin qu’ils puissent faire mu-muse sur le marché mondial ne sont pas disponibles pour aider à développer des PME viables, non-polluantes et potentiellement génératrices d’emploi.
Alors je comprends le désarroi des centaines de salariés éjectés du système comme des malpropres, et pas seulement parce qu’ils sont bretons. Mais, comme les racistes dans le mot de Léopold Sedar  Senghor, je pense qu’ils se trompent de colère. Celle-ci devrait viser leurs élus, leurs patrons, complices d’un système qui les aura broyés. Et non une « écotaxe » qui, pour autant qu’elle voie le jour, serait justement un premier pas, même timide, vers une sortie dudit système.
Et puis qu’on nous lâche la grappe avec la symbolique des « bonnets rouges ». Pour mater cette révolte anti-fiscale, Louis XIV rapatria des frontières de l’Est sa soldatesque qui, après avoir ravagé le Palatinat, pendit, brula et viola à tour de bras en Bretagne. A l’époque, même si on n’avait pas encore vu le plus beau, l' »Etat français » ne rigolait pas avec le respect de son autorité. A l’époque, surtout, l' »Etat français » ne faisait pas l’aumône auprès de ses voisins européens pour entretenir l’économie bretonne à coups de subventions. Il leur faisait la guerre, quitte à se ruiner, d’où son besoin en rentrées fiscales.
Alors que certains Bretons, bretonnants ou non, arrêtent de se la raconter avec cette « révolte ». Loin d’être un « sursaut breton », elle n’est que l’avatar du moment d’un phénomène bien franchouillard, hexagonal en diable: la détestation des impôts que l’on subit et l’adoration de la dépense publique, pourvu qu’on en soit bénéficiaire. Pas étonnant que le Front National apporte son soutien à cette colère si tricolore.
Et si « bonnets rouges » (bonedoù ruz) il doit y avoir, qu’ils s’en prennent à ces industriels qui nous font bouffer de la merde, et polluent les sols avec leur merde. En Breton, le mot « merde » ne vient pas seul, on se doit de préciser qu’il s’agit de « merde de chien noir » (koc’h ki du). Rouge, noir: joli contraste, effet visuel garanti.
A wech all

7 réflexions sur “Bonedoù Ruz ha Koc’h Ki Du

  1. Riwall,c'est votre avis mais je pense que vous n'avez pas écouté toutes les revendications. Au contraire moi j'ai bien perçu un désir d'aller de l'avant et d'innover. De barrer et changer de cap tant qu'il en est temps, et changer même le modèle agricole(c'est ce qui a aussi été évoqué à Carhaix) ! Je vous trouve pessimiste, un brin carricatural, il ne manque plus que la bécassine et on y est en plein(permettez moi de suivre votre style ironique). Enfin pour avoir vécu ailleurs en France dans différentes régions je ne dirai pas que cette « fronde » est toute tricolore comme vous le dites vous mais à ce sujet je pense que des sociologues l'expliqueraient mieux que moi . Désolé, je ne suis pas d'accord avec vous, nous n'avons pas perçu les mêmes choses visiblement…Pour moi j'y vois même un état de bonne santé mentale des bretons dans cette « révolte ». Et puis si on prêtait un peu moins atttention au FN, de remuer un peu moins ce hochet… je pense notamment aux médias pessimistes qui semble t il on prit l'habitude de faire peur aux gens, peut être alors monterait il un peu moins dans la tête des français.Comme a dit Gilles Servat: « si Marine Le Pen se met à chanter au clair de la lune, cette chanson appartiendra alors au FN, n'importe quoi! »,mais hélas voilà comment réfléchissent une trop grande partie de l'opinion qui préfère avaler crues les avis des médias(orientés souvent) plutôt que de réfléchir. Voyez, le foot, l'opération de Hollande, etc , comme ça les distrait. Il serait temps aussi que le reste de la population française et même dans d'autres pays de l'UE en prenne de la graine de ce mouvement des bonedoù ruz. Voilà mon avis, merci.

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  2. Riwall,
    J'ajoute deux PS à mon commentaire que je viens de vous poster à l'instant…C'est une question en fait:

    vous êtes actuellement en Suisse ?

    Voilà, je vais noter le lien de votre blog afin de lire ce que vous direz. Re-PS: Je le prends comme une discussion pas comme un match, merci.

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  3. Oui, j'habite en Suisse… Pour ce qui est de votre commentaire, je vous trouve pour ma part bien optimiste. Qu'il y ait eu, au sein des « bonnets rouges » ou dans leur sillage – voyez, j'en parle déjà au passé – des gens voulant sincèrement changer de modèle pour la Bretagne, je n'en doute pas un instant. Il n'empêche qu'au coeur des revendications de ce mouvement il y a bel et bien les grands classiques de la FNSEA. Je ne vois pas en quoi contester un impôt quand on tire ses revenus d'une activité subventionnée relève d'une bonne « santé mentale ». Rien de nouveau sous le soleil, malheureusement, au delà du superbe coup de com' des couvre-chefs Armor-Lux.

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  4. Ah j'lavais loupée celle-là ! A part le laïus sur le modèle économique ennemi de la terre et des hommes, tu es encore à côté de la plaque !
    Qu'on supprime 1000 emplois à Lambaol, très bien; tout ceci s'explique aisément et toi-même l'aura compris (d'ailleurs qui peut défendre un modèle économique dans lequel un abattoir emploie 1000 personnes ?). En revanche, que les mêmes qui licencient (la CECAB) emploient dans la quinzaine qui suit plus de 100 intérimaires polonais ne t'interpelle pas ? Evidemment, tu n'es pas concerné; mais sache que des familles entières le sont et que les décisions de tes petits copains en sont responsables.
    Vous répandez la misère autour de vous (ou plutôt loin de vous d'ailleurs) en expliquant au bon peuple ce qu'il doit penser. Quelle ironie de vous entendre déplorer les manifestations et décisions populaires (comme le #VoteCH), vous qui vous voyez « au service d'autrui », vous qui vous prétendez de gôche, allez guerroyer en Afrique et faites le jeu du patronat en permettant la baisse des salaires (as-tu une idée du salaire mensuel des Polonais à Josselin ? Non bien sûr…) Vas faire un tour dans les usines de Brieg lors de ton prochain passage et compte le nombre de Bretons…
    Lorsque tous les Bretons un tant soit peu entrepreneurs auront été obligés d'émigrer pour survivre, peut-être oseras-tu réfléchir au lien qui unit une terre, ses habitants et l'esprit qui les anime.
    En attendant de prendre le temps de te donner quelques news du terrain, quelques photos à la fin de ce petit message histoire de te faire comprendre que ceux qui ont le trou du cul peint en tricolore étaient restés chez eux ce jour-là… D'ailleurs personne ne s'y est trompé -à part toi peut-être- : de Breizhistance à Adsav en passant par l'UDB ou le Parti Breton, des salariés de Marine Harvest aux patrons de PME, du responsable syndical de la CGT des marins à Produit en Bretagne en passant par quantité d'artisans, tout le monde était sur le pont… Alors toi, Riwal, tu prétends que tous ces gens n'ont rien compris ? Que nous défendons le modèle de la FNSEA alors que nous sommes des centaines et peut-être des milliers à bouffer bio tous les jours (et pour certains à boire « osmosé » et même à être adhérent d'Eaux et Rivières de Bzh, en tous les cas j'en étais…), vivre au milieu des pesticides et des talus arasés ?
    Une chose est sûre, la plupart venait du privé… mais pas des grosses multinationales qui bossent pour empoisonner les populations et engraisser leurs actionnaires, non, des petites « boites » où le patron ne gagne pas beaucoup plus que les employés et fait 80heures par semaine ! Alors oui, on nous balance à la gueule 1 ou 2 types qui en profitent, quelques transporteurs ou gros paysans qui polluent la terre, mais ces gens-là ne représentent pas les 30 000 personnes qui étaient sur le terrain, ou plutôt ils représentent la masse laborieuse, celle qui se lève le matin pour aller nourrir sa famille et payer les émoluments des politicards UMPS et des fonctionnaires franscillons, ceux à qui le queutard qui n'éjacule plus et sa clique préfèrent Léonarda. Ah si, un autre détail : les syndicats ont appelé à boycotter le mouvement… personne ne les a suivi ! Symptomatique.
    Quant au PS local, il attend les ordres de Paris…

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  5. NB : j'ai perdu la suite (limite du nombre de caractères… et flemme de retaper).
    En bref : « Un intellectuel assis va moins loin qu'un con qui marche ».

    http://www.breizh-info.com/wp-content/uploads/2013/11/bonnetsrouges.jpg
    http://i-cms.journaldesfemmes.com/image_cms/750/1899918-manifestation-des-bonnets-rouges.jpg

    Post sur M'bala M'bala :
    Tiens, même sur l'humoriste britto-camerounais qui remplit tous les Zenith de France, rien sur le ridicule des clowns de service ! Rien sur le scandale du Conseil d'Etat (et ses acteurs mais je n'épilogue pas de peur d'être taxé d'antisémitisme… 🙂 Heil Pépito y aura perdu sa place de président et le PS s'est définitivement coupé des banlieues, ça méritait peut-être quelques remarques.

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  6. Complément : la prochaine manif' aura lieu à Nantes, officiellement contre l'aéroport de NDD, mais aussi et surtout pour le ratachement de la Loire-Atlantique à la Bzh…
    « La FNSEA, vous cautionnez ? »

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  7. Adsav et l'UDB, manifestant ensemble, vraiment? … Je ne prends que ces deux exemples que tu mentionnes car bien sûr c'est surprenant, cette cohabitation entre gauchos post-PSU et nostalgiques des Bagadoù Stourm… Mais contrairement à ce que tu laisses entendre, ça ne signifie pas à mon avis que la « cause » qui les a rassemblés, en soi, les dépassait (« la » Bretagne). On peut donner, a posteriori, toutes les significations qu'on veut à une série de manifs… Ce qui compte, c'est le résultat éventuel qu'elles obtiennent, et quels intérêts elles servent, in fine. Et je persiste et signe: les gagnants, ce ne sont pas les « petits » poissés par un modèle économique périmé, mais ceux qui en vivent, de ce modèle. Adsav, l'UDB, que sais-je encore, peuvent bien se dire qu'ils ont participé à un « mouvement »… En définitive, ils n'auront servi que de supplétifs. Libre aux cocus de se croire acteurs du destin.

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