Tous Malgré-Nous

La posture victimaire est un lieu-commun des récits historico-politiques, de l’expression des groupes, partis, communautés de tous ordres, singulièrement dans l’espace médiatique mondialisé d’aujourd’hui:  affirmer  sans ambages sa « volonté de puissance », revendiquer et assumer une agressivité vis-à-vis d’un autrui quelconque la foutent un peu mal, alors on se désigne volontiers comme victime, au choix, du colonialisme, d’un complot « sioniste », de l’antisémitisme, de la « violence sociale », de l’impérialisme américain, du communisme, de l’intolérance, etc. L’envie de compassion se porte mieux, quel que soit le sujet, que celle de se faire craindre. C’est ainsi que, par exemple, les nostalgiques des groupes indépendantistes ukrainiens du dénommé Petlioura, par ailleurs auteurs de pogroms antisémites sanglants et consciencieusement fusillés par l’Armée Rouge à la fin de la guerre, voient volontiers leurs héros comme des victimes du totalitarisme soviétique. Le salaud, c’est toujours l’autre.

A ce propos: au lendemain de la visite de François Hollande et du président allemand Joachim Gauck à Oradour-sur-Glane, les représentants des Malgré-Nous, Alsaciens et Mosellans incorporés dans l’armée allemande suite à l’annexion de leurs territoires par le Troisième Reich en 1940, ont regretté que le Président allemand ne profite de sa présence en ce village-martyr pour exprimer clairement ses regrets quant à cette incorporation: «C’est une honte ! Il n’a eu pratiquement aucun mot pour les Alsaciens, pas un mot de repentir. C’est comme si on était des Allemands ! », a déclaré René Gall, 87 ans et président délégué de l’Association des Evadés et Incorporés de Force. « Il aurait dû reconnaître que l’incorporation de force était un crime de guerre », ajoute Paul Ritzenthaler, 85 ans, autre ancien Malgré-Nous (Libération, 05/09/13). Avec tout le respect que l’on doit aux Alsaciens-Mosellans en général, et à ces vieux messieurs au passé douloureux en particulier, la vérité oblige à dire qu’il faudrait, tout de même, voir à ne pas trop pousser mémé dans les orties.

 

Parmi les soldats de la division SS « Das Reich » qui massacrèrent de sang-froid 642 civils, hommes, femmes, enfants, en cette funeste fin de printemps 1944, se trouvaient des Alsaciens. Treize d’entre eux furent condamnés pour ce crime de guerre en 1953 – dont l’un, que la justice considéra comme ayant été particulièrement zélé, à la peine capitale –  avant d’être amnistiés quelques années plus tard. Que nombre de ces Alsaciens aient, ce jour-là, préféré se trouver ailleurs (comme d’ailleurs, sans doute, certains de leurs compagnons d’armes « allemands d’origine ») est plus que probable, voire certain. Il n’empêche qu’en ce 10 juin 1944, Malgré-Nous ou pas, à leur corps défendant ou non, ils se trouvaient du bon côté du fusil, du pistolet-mitrailleur ou du lance-flammes. Il faut donc admettre que se poser en victime, dans ces circonstances, est un exercice un peu capillo-tracté.
D’autant que sans nier l’aspect dramatique, pour beaucoup, de l’annexion au Reich et de l’incorporation dans l’armée allemande, nul ne peut affirmer sérieusement que l’intégralité des Alsaciens-Mosellans, sans exception, vécut ces événements comme un déchirement terrible. L’attrait du fascisme voire du nazisme, en France, dans les années trente, n’était pas un phénomène marginal (cf. « Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France » de Zeev Sternhell, Gallimard): il se trouva des milliers de Français pour s’engager sous l’uniforme de la Wehrmacht puis de la SS, comme l’ancien communiste Jacques Doriot. On ne voit pas pourquoi l’Alsace, puisqu’elle était si française, aurait été épargnée par ce phénomène idéologique. Dès lors on peut raisonnablement supposer que tous les Alsaciens-Mosellans qui se retrouvèrent en uniforme feldgrau ne vécurent pas la situation comme catastrophique.
 

Il en est un, en tout cas, pas plus « victime » que ça, qui eut le courage de narrer ses mémoires dans un livre – Le Soldat Oublié, publié chez Robert Laffont en 1967, ré-édité en 1998 aux éditions Gergovie. Guy Sajer, c’est son nom, avait 17 ans en 1942 et fut d’abord incorporé dans des unités non-combattantes sur le front de l’Est. Il raconte qu’en 1943 il se porta volontaire pour la division d’élite de la Wehrmacht Grossdeutschland. Ce récit, même s’il tient davantage du « témoignage-du-combattant-au-ras-du-sol » que du plaidoyer idéologique, fait ouvertement l’impasse sur les joyeusetés de la guerre contre les partisans (combien d’Oradour, au-delà de la ligne Oder-Neisse?) ainsi que sur les massacres de Juifs. Au bout du compte, un « je ne regrette rien » avant l’heure. Guy Sajer entama par la suite une carrière éclatante dans la bande dessinée, d’abord sous le nom de « Mouminoux » puis sous celui de « Dimitri »: l’auteur de la série « Le Goulag », initialement publiée dans les années 70-80 par le Charlie-Hebdo 1ère version, c’est lui. Dont notamment un album ironiquement intitulé « Le Malgré Moi ». Un « Goulag » suivi d’autres BD au ton franchement réac (« Les mange-merde ») ou pour le moins « germanophile » comme « Kaleunt ».
 
Bien sûr ne généralisons pas… Pour un Guy Sajer qui partit la fleur au fusil et s’en vanta, combien de jeunes Alsaciens-Mosellans contraints et forcés qui enragèrent de se trouver embarqués sur le vaisseau nazi, doublement cocus de l’Histoire?
Quoiqu’il en soit, si l’exigence de repentir adressée ce jour au président allemand par les anciens Malgré-Nous à est pour le moins déplacée, on l’a vu, on peut rester dubitatif quant à l’exigence de « repentance » adressée au Président allemand, même indépendamment du contexte d’Oradour-sur-Glane. Car qu’on le veuille ou non, en 1940, Strasbourg était redevenue Strassburg, Hansi était voué aux gémonies (« Hinaus mit dem welschen Plunder ») et les Alsaciens étaient temporairement redevenus allemands. Donc au même titre que les Bavarois ou les Prussiens, se retrouvaient catapultés dans les aventures militaires nazies. Alors « repentance », pourquoi pas, mais à quel titre? Pour avoir envoyé des ci-devant Français se geler les miches à Minsk ou Rostov, tandis que nombre de leurs anciens compatriotes de leur âge se la coulaient douce à jouer les zazous en écoutant Charles Trenet ou Tino Rossi? Ou pour avoir embringué de braves types, contre leur gré, dans des saloperies militaires genre Oradour-sur-Glane? « C’est comme si on était des Allemands! », a dit l’ancien Malgré-Nous René Gall. Ben oui.
A ce compte, si l’on considère que les Alsaciens-Mosellans embrigadés dans l’armée du Reich n’étaient rien d’autre que des conscrits d’une guerre terrible, alors on n’en a pas fini avec les exercices de « repentance ». Les anciens appelés de la guerre d’Algérie, par exemple, pourraient à juste titre exiger un acte de contrition de la République, car nombre de conscrits n’avaient strictement rien à carrer de l’Algérie française et de la cause des pieds-noirs, et peu d’entre eux bombent le torse au souvenir des exactions et tortures menées à l’époque par l’armée française. Ne parlons pas des anciens Tirailleurs « sénégalais », marocains ou autres, membres d’une certaine Armée d’Afrique qui, entre autres, participa en 1944 à la libération… de l’Alsace: la notion de « volontaire » était pour le moins flexible dans l’esprit des recruteurs chargés de constituer les bataillons « indigènes ». Bref, ici ou ailleurs, et de toutes les époques, les Malgré-Nous sont légion. Et si l’on est conséquent, le président allemand ne devrait pas se sentir trop seul s’il entend battre sa coulpe sur ce sujet précis. Cependant si on prend ce chemin, en définitive tous victimes, mais donc aussi tous salauds, à un moment donné. Car dans le brouillard des « mémoires » en concurrence, passé un certain seuil, tout se vaut. Et tant pis pour l’Histoire.
 
Ce jour, les représentants des anciens Malgré-Nous ont perdu une bonne occasion de la fermer. Car si leur Histoire est digne d’être transmise, avec toutes ses nuances, leur « mémoire » est comme celle des autres. Elle est relative. Voire défaillante.
 
Ciao, belli.
 
Et toutes mes excuses pour ce long silence.. .
 

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