La béquille d’un président faible

Si la candidature de Nicolas Sarkozy au mandat présidentiel 2012-2017 n’était une hypothèse que pour quelques désespérés de droite, le slogan publicitaire qui serait le fil rouge de la campagne du président sortant restait un mystère. « Avec moi, tout est devenu possible, et vous n’avez encore rien vu », « Travailler plus, pis c’est tout, estime-toi déjà heureux si t’as un boulot » eurent été des options logiques, mais leur sincérité n’aurait en rien compensé leur manque de concision. Or dire beaucoup en peu de mots, c’est le B-A-BA de la communication. Mais que veut-on nous dire avec  « La France forte » ? A travers ce vrai-faux lancement de campagne, on devine tout autant qu’on entend les deux principaux axes d’un Blitzkrieg :
  •  Perte du « triple A » chez S&P en attendant Moody’s et les autres :  pichenette négligeable ou injuste poing dans la gueule, c’est selon,  en tous les cas cette dégradation la fout mal. Le vrai problème, c’est qu’au fond la France est chétive, malingre, désarmée dans ce monde de brutes : la faute à ce foutu conservatisme, ces « blocages » que représentent des choses comme le Droit du Travail ou la coûteuse indemnisation de ces fainéants de chômeurs. La France est faible car elle s’est amollie dans un monde qui demande du muscle et de l’effort : alors direction la salle de gym, hop là, et plus vite que ça. Les « réformes », ça s’appelle. « La France forte », enfin pas encore, mais elle va le devenir, un peu de fonte à soulever et tout ira bien
  • De « repentance » en « laïcité extrémiste », de « droits-de-l’homme-isme » en « auto-dénigrement », les Français ont perdu confiance en eux-mêmes, des salopards d’intellectuels, de journalistes leur ont bourré le crâne à un point tel qu’ils en ont oublié, entre autres, leurs « racines chrétiennes » et un bien naturel sentiment de supériorité quant à leur « civilisation ». Le doute, le relativisme, la tolérance : autant de signes de faiblesse dans un univers peuplé de nations sûres d’elles-mêmes. « La France forte » bombera le torse pour peu qu’on lui redonne des certitudes
Le premier ne va bien évidemment pas sans le second : complaire à tout prix aux « marchés financiers » et, somme toute, à leur idéologie bien anglo-saxonne, est difficile à vendre si par ailleurs on n’hypertrophie pas le sentiment national. Faire semblant de vouloir ce que l’on vous impose ne saurait tromper son monde qu’un temps, il faut par ailleurs manifester des signes de volonté et d’autonomie : l’esclave peut, s’il le veut, repeindre un à un les maillons de sa chaîne. En bleu-blanc-rouge, si ça lui chante.
« La France forte », donc. Une vraie position centriste, à mi-chemin de « La France brutale » d’une Marine Le Pen –  mal taillée pour les subtilités de l’économie mondialisée – et de  « La France molle » d’un François Bayrou empêtré dans un balancement digne des radicaux de la IIIème République. Et à mille lieues des solutions « passéistes » d’un social-démocrate comme François Hollande. Au cœur de la droite, et nulle part ailleurs. Bon.
Cela étant, on ne peut s’empêcher de penser que ce slogan nous en dit également beaucoup sur l’état d’esprit du président-candidat. Il y a comme de l’auto-persuasion et de la provocation dans le choix de la formule : Nicolas Sarkozy bat encore, à l’heure où j’écris ces lignes, des records d’impopularité. Et l’impopularité pour un homme ou une femme politique, dans une démocratie fonctionnant normalement, c’est inévitablement une faiblesse. Alors voilà, Nicolas Sarkozy semble nous dire : «  J’accole ma bobine à un slogan parlant de force, ça vous la coupe, hein ? C’est parce que vous ne me connaissez pas bien, j’en ai encore sous la pédale, vous allez voir ce que vous allez voir ». Méthode Coué ? Oui, bien sûr, mais pas seulement.
Car de « Figaro Magazine » en 20h de TF1, on a entendu le désormais candidat agiter son premier hochet, une première « idée-force » (il y en aura sûrement d’autres, a priori pas loin d’une soixantaine puisqu’il reste environ deux mois d’ici au premier tour) : le recours au référendum.  Et ce pour trancher les nœuds gordiens des « blocages » (voir plus haut) et « mener les réformes nécessaires » sans retard. Car la France est faible de ses multiples corps intermédiaires (politiques, syndicalistes, journalistes, magistrats…) qui passent leur temps, comme leur nom l’indique, à interférer entre « le peuple » et ceux qui doivent prendre des décisions bonnes pour lui – le Président et son gouvernement. Le peuple le sait bien, a priori, que ce sont de bonnes décisions, puisque justement il a voté pour ledit président. Et ne comprend pas que le vainqueur des élections soit empêché d’agir par tous ces gens que pour la plupart il n’a pas élus, justement. On « redonne la parole au peuple », en voilà une idée qu’elle est bonne.
Passons sur l’ambiance très « second empire » de l’idée, passons également sur le fait que de tels référendums ne sauraient être organisés, au sein de « La France forte », sur des sujets comme le nucléaire ou la fiscalité, et relevons simplement que cette première proposition concrète de Nicolas Sarkozy vise avant tout un but : muscler à discrétion, et de façon pérenne, le pouvoir du président lui-même. Face notamment à un Sénat désormais acquis à la gauche, mais aussi face à des « élites », nouveau nom donné sans ambages aux représentants du corps social, faiseurs ou donneurs d’opinion(s), avec lesquels il faut régulièrement composer.  Face enfin à son propre camp politique, pas forcément toujours aussi « godillot » qu’il le faudrait.
Bref, « la France forte » c’est sans aucun doute un concept qui vous ancre une campagne bien à droite. Mais « la France forte » c’est aussi la béquille d’un Sarkozy faible, un président qui, par ses pirouettes, ses outrances, ses erreurs, son incessante agitation, a anémié la présidence elle-même. « La France forte » c’est un champion très amoindri qui a recours à un anabolisant : « le peuple ».
Ce « peuple », on lui envoie tout soudainement des preuves d’amour. Même si tout porte à croire que ce n’est pas réciproque.
A bientôt

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