L’aiguille du déconnomètre

Tous marxistes, ou presque. Evanouie, l’illusion selon laquelle la France serait exclusivement constituée d’une gigantesque classe moyenne : trois candidats à la présidentielle, et non des moindres, organisent ouvertement leurs discours autour la conquête de ce qu’il est convenu d’appeler « le vote populaire ». Les classes sociales sont de retour, donc, et en particulier celles les moins bien loties – ouvriers, employés, précaires, chômeurs.
Il y a bien sûr Nicolas Sarkozy, candidat flagrant sinon avoué des dirigeants du MEDEF et de ce que tout le pays peut compter d’évadés fiscaux en puissance, qui a bien compris cependant que sa réélection ne peut être acquise que s’il regagne la confiance d’une partie significative de la fameuse « France d’en bas ». Celle-ci représente, mine de rien, une bonne moitié du corps électoral, pour peu qu’il lui prenne l’envie d’aller voter. En attendant de trouver une nouvelle ficelle socio-économique genre « travailler plus pour gagner plus », tâche ardue au demeurant, le Président fait donner Claude Guéant et ses statistiques d’expulsions d’étrangers ou va chercher Jeanne d’Arc (voir billet précédent) – avec les dents, comme naguère la croissance. Car l’analyse de son conseiller Patrick Buisson (ancien du journal « Minute ») est claire : à défaut de satisfaire le populo question pouvoir d’achat, il faut flatter son côté « la France aux Français » et images-d’Epinal-du-bon-vieux-temps. Il est comme ça, le populo, vu par Buisson : beaucoup de bleu-blanc-rouge, un poil voire plusieurs de xénophobie et le voilà content, prêt à oublier la mélasse dans laquelle il patine. Mais attention, il ne faut pas lésiner sur la quantité, sinon il va de nouveau voter Le Pen.
Marine Le Pen, justement : maintenant que le gouvernement de la République a pompé, digéré, banalisé et diffusé l’idée selon laquelle l’ « identité» de la France est en péril du fait de l’immigration, et sachant que son patronyme lui garantit implicitement un surcroît de crédibilité sur ce discours, la présidente du Front National a clairement déplacé son message vers le terrain social : haro sur les banquiers et dirigeants d’entreprise dé-localisateurs, promesse d’une augmentation de 200 € nets pour tous les salaires jusqu’à 1,4 fois le SMIC, etc… Elle se veut la candidate des « petits » – pour autant qu’ils soient plutôt blancs de peau et, de préférence, catholiques.
Cette prétention à incarner le « peuple », Jean-Luc Mélenchon la discute sans ambages à Marine Le Pen et à coup de noms d’oiseaux, la bataille est frontale, si l’on ose dire. Son « peuple » à lui est sensé ignorer les nuances de couleur de peau et la date de validité des cartes de séjour. Nonobstant, il convient de lui faire voir rouge, dans tous les sens du terme – autrefois on aurait dit « le conscientiser » – sans pour autant qu’il aille égarer ses bulletins de vote auprès de quelque chapelle trotskiste. Cependant on entend bien « plumer la volaille social-démocrate » comme les concurrents (au demeurant marginalisés) du NPA et de LO et incarner/défendre « les intérêts de la classe ouvrière ».
Les « travailleurs », le « peuple », les « petits », la « France-qui-se-lève-tôt » (ou celle qui aimerait bien), quel que soit le nom qu’on lui donne, cet ensemble sociologique bien réel fait de gens payant de leur bien-être et de leur avenir la financiarisation de l’économie est, c’est évident, au cœur des enjeux électoraux en France – ne serait-ce que numériquement. Et non plus comme addition d’intérêts catégoriels mais « en tant que classe », pour reprendre un jargon qu’on croyait obsolète. Cette « classe » que se disputent Le Pen et Mélenchon, Nicolas Sarkozy ne désespère pas d’en séduire une bonne part, à coup de Guéanteries, de postures « identitaires » et de quelque astuce sémantique pour faire glisser la pilule de la « compétitivité» . Tout porte à croire qu’il se fourre allègrement le doigt dans l’œil, mais là n’est pas la question.
La question, c’est que dans le contexte du moment, si les prolos n’ont pas davantage de chance qu’autrefois de devenir dictateurs, le prolétariat exerce une vraie dictature sur les enjeux électoraux : or que font ou disent le Parti Socialiste et son candidat dans ce contexte ? C’est simple : rien. Rien de bien audible, en tout cas.
En revanche, on a entendu ces jours-ci Benoît Hamon, Marie-Noëlle Lienemann et Henri Emmanuelli bruyamment s’émouvoir du fait que les 60 000 postes supplémentaires dans l’Education Nationale promis par François Hollande ne seraient pas nécessairement des créations nettes mais plus certainement des redéploiements d’effectifs. Enfin c’est pas bien sûr, ou peut-être que oui, quoique, faut voir : le programme du candidat est, depuis bientôt plusieurs mois, toujours en phase d’ « ajustement ». Toujours est-il que la simple hypothèse qu’on n’assiste pas à une incrémentation du nombre de fonctionnaires si le candidat du PS est élu a fait ruer dans les brancards la fameuse « aile gauche du parti ».
Passons sur l’effet désastreux d’une telle cacophonie, qui vient s’ajouter aux cafouillages sur le nucléaire ou le quotient familial – cacophonie dont se délectent les grandes gueules de l’UMP, par ailleurs à l’abri de ce genre d’incident tant la pratique de la répétition en boucle des « éléments de langage » est devenue chez eux une seconde nature.
Passons, donc, et venons-en au fond . Certes l’éducation est une question cruciale pour tous, mais franchement , là, aujourd’hui : les caissières exploitées de chez Leclerc ou Carrefour, les futures chômeuses de chez Lejaby, les précaires de l’industrie du bâtiment, les soutiers du marketing téléphonique, les préretraités de force trop jeunes pour ne plus avoir à bosser mais trop vieux pour avoir le droit de bosser encore, oui, tous ces gens bien trop nombreux et pas encore assez « compétitifs », qu’est-ce qu’ils peuvent bien en avoir à secouer, de savoir si les 60 000 fonctionnaires de l’Education Nationale promis seront « nets » ou « redéployés » ? Tous ces gens-là, et bien d’autres, se contrefoutent royalement de ce genre de problème, et ils ont bien raison.
Mais pour « l’aile gauche du parti », la simple hypothèse que l’Education Nationale française – deuxième organisation humaine au monde après l’Armée Populaire Chinoise – ne puisse augmenter ses effectifs sous un gouvernement PS relève de l’inacceptable. Et mérite qu’on aille perturber une pré-campagne déjà mal emmanchée.
Quitte à laisser croire, au final, que dans cette élection « de classe », si Sarkozy défend ouvertement Neuilly-Auteuil-Passy tout en voulant consoler Nanterre-Aubervilliers-Pantin, si Mélenchon et Marine Le Pen se disputent les faveurs de la classe ouvrière, le PS, lui, a choisi de défendre exclusivement les agents de la fonction publique d’Etat. C’est certainement faux, mais c’est l’impression que ce pathétique déballage d’états d’âme doit certainement laisser dans l’opinion. Bien joué, camarades.
La machine à perdre de la gauche est ornée d’un compteur : le déconnomètre. Ces jours-ci, son aiguille indique 60 000.

Ciao, belli.

2 réflexions sur “L’aiguille du déconnomètre

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